France

«Cancer de la société» et misère politique

Gilles Bridier, mis à jour le 12.05.2011 à 10 h 59

Les propositions de Laurent Wauquiez pour lutter contre l’assistanat seraient inefficaces et consisteraient à mettre deux misères en concurrence.

Distribution de produits alimentaires aux Restos du Coeur de Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Distribution de produits alimentaires aux Restos du Coeur de Nice. REUTERS/Eric Gaillard

Calomniez, calomniez… il en restera toujours quelque chose. François Fillon a eu beau chercher à clore la polémique lancée Laurent Wauquiez à propos des abus dont le RSA (revenu de solidarité active) serait l’objet, l’attaque en règle du ministre des Affaires européennes contre «l’assistanat, cancer de la société» a réveillé au sein de l’UMP le désir d’en découdre.

Roselyne Bachelot, en charge du dossier au sein du gouvernement comme ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale, a pourtant démonté les contre-vérités de son collègue bien inélégant sous ses airs de gendre idéal.

Malgré tout, passant outre le rappel à l’ordre de François Fillon pourtant chef de la majorité au regard de la Constitution, des dignitaires du parti majoritaire tels que Jean-François Copé, président de l’UMP, et Xavier Bertrand, qui fut son prédécesseur avant de revenir au gouvernement, ont soutenu la charge de Wauquiez. Et avec eux, de nombreux députés de l’UMP.

Car dès l’instant où le ministre du Travail et de l’Emploi lui-même a apporté son soutien, les autres députés se sont sentis autorisés à rejoindre la chasse. Et qu’importe la réalité des faits: l’important, c’est le signal donné à un certain électorat. La droite se déchire, Nicolas Sarkozy veut recadrer le débat sur ce qui ressort comme sa réforme sociale phare de son quinquennat. Rien n’y fait, Wauquiez persiste et signe. Certainement pas en total désaccord avec l’Elysée.

Règlements de comptes

Derrière cette attaque de Laurent Wauquiez, il y a comme un règlement de compte avec Martin Hirsch, le père du RSA. Par ailleurs, Jean-François Copé n’a pas apprécié d’être montré du doigt dans le livre de Martin Hirsch sur les conflits d’intérêt, un ouvrage cloué au pilori par toute la majorité.  

S’en prendre aujourd’hui au RSA, c’est s’attaquer à son créateur. Et à un membre de la «société civile» qui, au sein d’un précédent gouvernement, n’était pas étiqueté à droite. L’attaque n’en est que plus brutale car, en l’occurrence, c’est la droite de la droite qui s’exprime, même si Laurent Wauquiez passait jusqu’à présent pour un gaulliste social.

Un noyau dur d’exclus du travail

Quelle qu’en soit la raison, la charge de Laurent Wauquiez laisse perplexe. On laissera ici la dimension morale de côté, pour se focaliser sur les chiffres. Sur près de 1,8 million de foyers français bénéficiant du RSA au 31 décembre dernier, 1,15 million de personnes n’exerçaient aucune activité. 

Or, il y a 12 ans lorsque le RMI existait, le nombre d’allocataires était déjà de 1,1 million, souligne la Fédération nationale des association d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars). Autrement dit, le «noyau dur» des exclus du marché du travail (familles monoparentales isolées, chômeurs de très longue durée…) n’est pas plus important aujourd’hui avec le RSA (mis en place en 2009). On n’assisterait donc à aucune diffusion du «cancer de l’assistanat» dans le corps social.

Une machine à fabriquer de nouveaux chômeurs

Autre faille dans l’argumentation de Laurent Wauquiez à propos des travaux d’utilité publique qui devraient être effectués par les bénéficiaires du RSA. La logistique à mettre en place pour pourvoir des postes à raison de 5 heures par semaine et par personne touchant le RSA, serait particulièrement complexe. Pour l’équivalent d’un emploi à temps complet, organiser le travail de sept personnes là où une seule fait actuellement l’affaire, serait d’une totale inefficacité.

En outre, comme le souligne Martin Hirsch, cette mécanique aboutirait à créer de nouveaux chômeurs: ceux dont les postes seraient occupés par les allocataires du RSA, en substituant cette main d’œuvre gratuite aux bénéficiaires de contrats aidés –«contrats d’accompagnement» ou «contrat d’avenir»– poussés ainsi à retourner au chômage. 

La proposition est d’autant plus étonnante de la part de l’ancien secrétaire d’Etat à l’Emploi qu’on a pu l’entendre, dans ses précédentes fonctions, se féliciter du succès de ces contrats en 2009. Et il n’ignore pas que les personnes qui profitent d’emplois aidés sont les plus éloignées du marché du travail, et qu’elles ne peuvent espérer y revenir sans passer par le sas de ces emplois. Sa proposition ne consisterait-elle qu’à les replacer dans le régime du… RSA et de l’assistanat?

Telle serait bien la réalité, car le marché de l’emploi est toujours très fragile. Certes, les statistiques de Pôle emploi ont fait état en mars d’une baisse du chômage pour le troisième mois consécutif [PDF]. Mais cette analyse est bien superficielle. En réalité, le nombre de chômeurs sans emploi a un peu baissé, mais le nombre d’inscrits à Pôle emploi en activité réduite (donc en emploi précaire) et en recherche de travail (pour sortir de la précarité) a, lui, augmenté de 2% sur un mois et de 10% sur un an. Et parmi ces demandeurs d’emplois, sans travail ou ayant une activité réduite (catégories A, B et C), 15,4% perçoivent le RSA.

Quel idéal de société?

Certes, si les allocataires du RSA devaient être payés pour les travaux d’utilité publique, on peut estimer que la mise en concurrence avec les bénéficiaires d’emplois aidés seraient plus équilibrée. Mais ce n’est certes pas le sujet, alors que de toute façon un allocataire du RSA gagne toujours moins qu’un salarié au smic. A moins que toute cette polémique ne vise qu’à faire baisser le coût des travaux d’utilité publique… Bien pauvre débat: opposer une misère à une autre au nom d’une pseudo dérive de l’assistanat (qui n’est certainement pas le poste le plus coûteux de la protection sociale) ne procède pas d’un idéal de société très élevé.

Il ne s’agit pas de vouloir légitimer des choix qui érigeraient l’assistanat en mode de vie. Mais on ne le choisit pas. Bien sûr, sur plus d’un million de dossiers, il existe des abus. La bonne solution serait de fournir des emplois à ceux qui, au RSA, n’en ont pas. Or, soit Pôle emploi ne peut rien leur proposer, soit l’institution ne sait pas mettre en concordance l’offre et la demande. Dans les deux cas, le problème ne se situe pas au niveau du RSA, mais du marché du travail, soit toujours en crise, soit mal géré.

De toute évidence, le vrai sujet n’est pas le RSA, qui n’a d’intérêt pour ceux qui s’en emparent que dans le cadre d’une stratégie électorale populiste d’une droite plus que décomplexée.

Gilles Bridier

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