Monde

Ne construisez plus d'écoles en Afghanistan

Annie Lowrey

Après un scandale en Afghanistan et au Pakistan, une seule leçon s'impose pour les organisations caritatives: ne construisez pas d'écoles. Éduquer des enfants est bien plus complexe.

Greg Morterson pose avec des écoliers à Wakhan, dans le nord de l'Afghanistan. Reuters/Ho News

Greg Morterson pose avec des écoliers à Wakhan, dans le nord de l'Afghanistan. Reuters/Ho News

En avril 2011, une enquête de l’émission 60 minutes et un livre de l’écrivain John Krakauer ont montré que Greg Mortenson, auteur de l’ouvrage Three Cup of Tea, philanthrope haut en couleur et fondateur de 170 écoles au Pakistan et en Afghanistan, avait inventé une partie de sa biographie.

Pire, 60 Minutes a visité trente des écoles censées avoir été construites par son Institut d’Asie Centrale et en a trouvé la moitié vide ou sans aucun soutien de son organisation. De nouvelles histoires d’«écoles fantômes» sont apparues après la diffusion du programme à la télévision.

La vraie leçon du scandale

Ce scandale a provoqué des réactions de colère et d’interrogation chez les récipiendaires comme des donateurs des œuvres de charité. Les donateurs aimeraient que leur argent soit mieux utilisé. Les travailleurs sociaux de la région maugréent contre cette fable impérialiste grossière qui a permis de populariser l’IAC: celle du petit gars héroïque venu du monde développé pour voler au secours des gamins du Tiers monde.

Mais la principale leçon de ce scandale, à laquelle personne ne prête attention, est très différente. C’est une leçon qui ne s’applique pas seulement à l’organisation de Mortenson, mais également aux organisations qui sont mieux dirigées: il faut cesser de construire des écoles.

Pour être plus précis, c’est une erreur que de dépenser autant d’argent et d’énergie pour bâtir des écoles. Construire un bâtiment est très simple. Éduquer des enfants est un objectif bien plus complexe, plus coûteux et plus nécessaire.

«Les écoles, c’est très facile», dit Saundra Schimmelpfennig, dont l’organisation, Good Intents, cherche à informer les donateurs sur les organisations à but non lucratif.

«Il est vraiment très facile de lever des fonds pour construire un bâtiment, car c’est quelque chose que les donateurs parviennent à se représenter. Ils peuvent le voir. Ils peuvent le toucher. C’est une dépense effectuée en une fois, pas une dépense sur le long terme avec des coûts de fonctionnement, et pour laquelle il est plus difficile de lever des fonds. Mais il s’agit sans doute de la partie la moins importante de l’éducation et la moins flexible aussi. Dépenser autant d’argent pour construire des écoles est donc particulièrement discutable.»

L'école et l'éducation, deux choses différentes

Cinquante années de recherches viennent soutenir cette conclusion. Les économistes et les experts du domaine caritatif cherchent constamment des moyens d’améliorer le niveau d’éducation des plus pauvres, tout en gardant un œil sur la santé, les revenus et la mobilité.

Dans un ouvrage paru récemment, More Than Good Intentions, Jacob Appel et Dean Karlan passent en revue les exemples qui marchent. Parmi ceux-ci: donner des gratifications aux professeurs dont les classes ont un faible taux d’absentéisme, regrouper les enfants dans des classes en fonction de leurs connaissances et de leurs acquisitions, promouvoir les enseignements en petits groupes et «vermifuger» régulièrement les élèves.

«Les jolies écoles» n’apparaissant nulle part dans leur ouvrage. C’est parce que l’endroit où la classe se tient —dans une école délabrée, une maison particulière, une yourte ou un lieu de culte— n’a généralement que peu d’incidence sur les résultats. C’est un taux d’absentéisme bas, la santé des élèves, la qualité de l’enseignant et un bon programme scolaire qui comptent. L’école et l’éducation sont deux choses différentes.

Une confusion qui demeure

Pourtant la confusion des deux demeure, au grand détriment des organisations caritatives. Des histoires comme celle de Greg Mortenson —qui dépense des millions de dollars pour construire des écoles en négligeant la question importante de ce  qui se passe dans leurs murs— abondent. Voyez le cas récent de Madonna. La «Material Girl» a décidé de construire une académie sur mesure pour les jeunes filles pauvres au Malawi.

Il est déjà navrant d’apprendre que la directrice de cette institution a dépensé 3,8 millions de dollars (2,5 millions d'euros) pour des choses telles qu’une voiture, un chauffeur et une carte de membre d’un terrain de golf. Mais il est encore plus navrant que Madonna ait, dans ce cadre caritatif, planifié de dépenser 15 millions de dollars (plus de 10 millions d'euros) pour construire une seule école dans un pays où le budget annuel alloué à l’éducation est de 310 millions de dollars (PDF) (217 millions d'euros).

Des édifices coûteux, inutilisables et inutiles

Greg Mortenson a fait construire de très nombreux édifices. Malheureusement, ils apparaissent comme très coûteux et, dans de nombreux cas, aussi inutilisables qu’inutiles. Selon le bilan financier de 2008 de l’IAC, le dernier en date, l’organisation a dépensé la somme faramineuse de 4,6 millions de dollars (plus de 3 millions d'euros) en «travail de proximité et d’éducation aux États-Unis et conférences et tables rondes à travers tous les États-Unis pour présenter l’histoire de l’IAC et le sort peu enviable des enfants au Pakistan et en Afghanistan».

Elle a dépensé 3 millions de dollars en matériaux et en main d’œuvre pour construire des écoles. Elle n’a dépensé que 759.000 dollars en frais de fonctionnement, dont le salaire des professeurs, pour 141 écoles.

Des structures non adaptées

Pourtant, toutes ces écoles n’étaient pas opérationnelles, un fait qui est apparu ces dernières semaines. Certaines communautés ont décidé d’affecter les locaux de l’école à un autre usage. Mais d’autres communautés ne voulaient même pas d’une école.

John Krakauer cite comme exemple une école pour des nomades kirghizes dans les monts Pamir. Un membre du personnel de l’IAC, cité par Krakauer, rapporte: «Ce qu’ils voulaient par dessus tout, c’était une route. Ensuite, ils voulaient un dispensaire.» Un vieux Kirghize déclara à cet employé: «Si la moitié des enfants meurt avant l’âge de 5 ans, qui va-t-on éduquer?»

Des fonds supplémentaires alloués aux professeurs payés par le gouvernement et qui font cours dans des yourtes auraient pu aider les populations locales. Au lieu de cela, l’IAC a construit une structure aussi simple qu’inutilisable en dépensant une somme conséquente.

C’est une bien triste histoire et si une leçon devait être tirée de ce fiasco, c’est peut-être celle-ci: les écoles, c’est facile. L’apprentissage, c’est difficile.

Annie Lowrey

Traduit par Antoine Bourguilleau

Annie Lowrey
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