France

Hirsch et Wauquiez se font la guerre du RSA

Monique Dagnaud, mis à jour le 11.05.2011 à 15 h 45

La polémique actuelle ressuscite la bataille entre les deux responsables sur les minima sociaux.

Laurent Wauquiez (en 2011) et Martin Hirsch (en 2009) / REUTERS, montage Slate.fr

Laurent Wauquiez (en 2011) et Martin Hirsch (en 2009) / REUTERS, montage Slate.fr

Tuer le RSA ni plus ni moins, voilà ce que propose Laurent Wauquiez, seulement deux années après l’entrée en vigueur de la loi (1er juin 2009). Quel tango! Demander aux bénéficiaires d’effectuer cinq heures hebdomadaires de travaux d’utilité publique, c’est exactement prendre à rebours l’esprit de la loi. En effet, l’idée qui préside au dispositif est d’encourager le retour à l’emploi aux bénéficiaires de minima sociaux, en leur garantissant qu’ils verront leur revenu augmenter, de façon proportionnelle à leur revenu d’activité –même si ce travail ne concerne que quelques heures et est précaire.

La philosophie est claire: tout travail mérite salaire, et l’amélioration des conditions de vie passe par l’emploi. Ajoutons que le niveau du RSA plancher (autrefois le RMI) est suffisamment éloigné du Smic pour que cet objectif fasse sens.

Wauiez et Hirsch, deux visions

On comprend que Nicolas Sarkozy ait vu dans ce dispositif une incarnation lumineuse de son «travailler plus pour gagner plus» et qu’il ait souhaité faire entrer Martin Hirsch dans son équipe gouvernementale en 2007. De surcroît, ce qui ne pouvait que ravir le chef de l’Etat dans la première phase de son quinquennat, le RSA est teinté d’une coloration «de gauche», bien que né sous des fonts baptismaux pluralistes.

En effet, issu de la commission Famille, vulnérabilité et pauvreté dirigée par Martin Hirsch en 2005, ce projet a séduit nombre de responsables politiques de tous bords (Jacques Delors, Dominique de Villepin, Ségolène Royal, etc) et a été expérimenté avec succès dans 14 conseils généraux entre 2006 et 2008, dont beaucoup étaient socialistes. Avec le RSA, le président de la République a opéré une  triangulation –mouvement  qui consiste à déplacer les lignes droite/gauche au profit de mesures qui échappent à une classification idéologique et paraissent la réponse adaptée à la situation du moment. Et la triangulation, jeu avec les valeurs et les images, c’est à l’évidence le nirvana du leader politique –la gauche l’éprouva avec les privatisations.

La polémique actuelle sur le RSA ressuscite le pas de deux effectué par Martin Hirsch et Laurent Wauquiez pendant plusieurs années sur la réforme des minima sociaux. L’un et l’autre passés par le Conseil d’Etat, ils labourent le sillon des politiques sociales, mais avec des visions contrastées. En 2005, Laurent Wauquiez, alors étoile montante de l’UMP,  a été membre de la Commission présidée par Martin Hirsch. Lors de ces débats (qui ont été filmés),  on le voit déjà marquer sa réserve:

«Il ne faut pas croire que la société, en particulier les classes moyennes, adhère à cet objectif de diminution de la pauvreté.»

Le 10 juin 2008, alors que les ministres hésitent encore sur le projet, Laurent Wauquiez, alors secrétaire d’Etat à l’Emploi, laisse filer cette opinion dans un article du Monde:

«Il faut assumer une politique sociale de droite à l’attention des couches populaires et des travailleurs qui ne singe pas la politique de gauche en faveur des exclus.»

Et il ajoute, en direction du RSA:

«C’est un mécanisme de soutien aux exclus habillé en dispositif de retour à l’emploi. Ce n’est pas cela dont nous avons besoin pour tenir notre promesse à l’égard de ceux qui travaillent.»

Par cette flèche décochée envers Martin Hirsch, il relaie les sceptiques de l’UMP, comme Patrick Devedjian qui, le 11 juin, déclare sur I-télé:

«Si vous mettez au RSA des gens qui travaillent déjà et qui gagnent plus que le Smic, ça fait quand même une grande population d’assistés et on risque de se retrouver avec 4 millions de personnes au RSA.»

Le spectre de l’assistanat, cette menace est régulièrement avancée par la droite. Interrogé peu après dans une émission de télévision sur ce coup de poignard porté dans l’interview du Monde, le Haut Commissaire Hirsch brandit l’ouvrage publié en 2006 par Laurent Wauquiez Un huron à l’Assemblée nationale. Dans ce livre-confession, ce dernier évoque son expérience comme membre de la Commission qui a inventé le RSA; il y affirme:

«L’un de mes plus grands souvenirs et l’une de mes plus grandes fiertés, c’est d’avoir participé à l’invention du RSA.»

Martin Hirsch citera souvent le passage en ironisant et le montrera avec jubilation  à beaucoup de ses visiteurs.

La guerre entre Martin Hirsch et Laurent Wauquiez ne s’est jamais éteinte, et l’offensive de ce dernier, alors que l’ex-Commissaire aux solidarités actives a quitté le navire depuis plus d’un an, en constitue un nouvel épisode. Dans une interview au Parisien le 10 mai, Martin Hirsch taxe son ancien collègue d’une méconnaissance du sujet et d’une improvisation.

Parallèlement, la gauche soutient Martin Hirsch dans son indignation: «Dire que les gens qui vivent du RSA sont des gens qui ont les bras ballants qui attendent et sont très heureux de vivre de l'assistance, c'est vraiment ne rien connaître de la réalité des choses», a affirmé Martine Aubry sur France Inter.


Martine Aubry par franceinter

Ainsi, le Parti socialiste, qui n’a pas voté le RSA mais s’est abstenu, se pose en rempart contre son démantèlement –d’ailleurs dans le projet socialiste, ce dispositif n’est pas remis en cause. Enfin, Martin Hirsch, qui pour certains à gauche avait l’allure d’un traître, redevient probablement un ami.

Mais pourquoi le PS a-t-il tant critiqué le RSA en septembre 2008, alors que cette mesure figurait dans son offre politique aux présidentielles de 2007? Lors du débat parlementaire, il a concentré ses critiques sur les effets pervers potentiels de cette mesure, notamment la possibilité d’une trappe à temps partiel, et sur son mode de financement, fondé sur un plafonnement des niches fiscales.

Ainsi, il a placé son tir de barrage sur le bouclier fiscal, moyen plus juste selon lui pour financer la mesure: mais celui-ci était sanctuarisé à l’époque par la droite. «Un espoir réel, de grandes incertitudes», les socialistes, sur leur site, résumaient ainsi leur position alambiquée sur le RSA. Donc, aujourd’hui, le PS effectue une autre figure de tango-pirouette stylisée et marche en sens inverse.

Résumons-nous. La droite s’était unie pour voter le RSA en 2008, mais les déchirures internes qui précédaient le vote viennent de se ré-ouvrir de manière béante.

La gauche ne l’a pas voté, mais se mobilise solidairement pour le défendre.

Et d’ailleurs, le bouclier fiscal devant être aboli, un argument de poids tombe pour le critiquer. Le tango autour du RSA révélera encore beaucoup de chorégraphies compliquées, avec brusque accélération de rythme, volte-face, confrontations, tempos langoureux et coups de talons.

Pourquoi? La question de l’électorat des couches populaires et moyennes, en effet, mène la danse. Les gens modestes, premiers concernés par ce dispositif, lui sont favorables, mais l’idée d’assistanat, même chez eux,  provoque des réactions à vif (qui paie? qui profite? etc), surtout chez ceux qui penchent vers la droite ou l’extrême droite. Sur cet enjeu, le risque est fort d’une opposition entre les travailleurs pauvres qui travaillent à temps plein, d’une part, et les bénéficiaires de minima sociaux, de l’autre.

L'enjeu de la pauvreté

Parallèlement, le RSA génère d’autres tensions entre les foyers qui paient l’impôt et ceux qui, en raison de leur faible niveau de revenus, en sont dispensés.

Enfin, le thème du RSA rejoint celui des déficits publics. En effet, crise financière aidant, le nombre des allocataires du RSA a augmenté: à la fin 2010, d'après le rapport d'évaluation intermédiaire du RSA, 1,798 million de bénéficiaires du RSA étaient enregistrés, contre 1,697 million en 2009. Le RSA socle (l’ancien RMI) concernait ainsi 1,15 million personnes  contre 1,12 million en 2009; et le RSA activité touchait  446.000 personnes en 2010 contre 404.000 l’année précédente; enfin, 7.000 personnes avaient pu bénéficier du RSA jeunes –la différence entre le total et les sous catégories provient d’une catégorie «RSA socle majoré».

Le RSA est le pilier de l’Etat social. En période pré-présidentielle, il risque de devenir une pomme de discorde et un marqueur idéologique, alors que s’il est un sujet qui mériterait du consensus, c’est bien celui-là. Apparemment, les acteurs politiques préfèrent le tango.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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