Monde

A Singapour, une fissure dans l'île de fer

Stéphane Pambrun, mis à jour le 11.05.2011 à 13 h 54

Le Wall Street tropical effectue sa mue. Rien de très révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’une évolution tranquille. La Cité-Etat a en effet pour la première fois décidé de bousculer un peu le Parti d’Action populaire.

Piscine d'un grand hôtel de Singapour, en 2010. REUTERS/Vivek Prakash

Piscine d'un grand hôtel de Singapour, en 2010. REUTERS/Vivek Prakash

Dans un monde en crise, Singapour fait figure de petit paradis. Pas de chômage, une croissance économique qui a frôlé les 15% en 2010 et un Produit National Brut qui a fait, depuis le début de l’année, un bond de 23,5%. Des statistiques plus qu’élogieuses et qui valent au Parti d’Action populaire une nouvelle victoire aux dernières législatives. Presqu’une formalité pour le PAP qui dirige d’une main de fer la Cité-Etat depuis son indépendance en 1965.

Il faut dire que du côté de la classe politique singapourienne, tous partis confondus, très rares sont les voix dissonantes. Ainsi Chen Show Mao qui a osé affronter le PAP aux élections de samedi dernier est l’un des artisans de la plus grosse IPO de l’histoire de la finance. Il a conseillé l’entrée en bourse de la Banque agricole de Chine en 2010. Une affaire à 22 milliards de dollars! Diplômé de Oxford, Harvard et Stanford (rien que ça), Chen n’a pas vraiment le profil d’un révolutionnaire. Il a pourtant osé se mesurer dans les urnes au Premier ministre Lee Hsien Loong lui-même diplômé de Cambridge et de Harvard. Son adjoint Teo Chee Hean est issu du Collège Impérial britannique et le ministre des Finances diplômé de la prestigieuse London School of Economics.

Pas de self-made-man donc à Singapour où la tradition confucianiste place l’éducation au cœur de la réussite. La campagne s’est jouée entre candidats issus du même moule et du même monde. Celui de la haute finance et des grandes écoles.Pour autant, cette vieille garde s’est retrouvée bousculée, dérangée dans ses certitudes par la montée de l’opposition. Même très symbolique, la prise de ces quelques sièges au Parlement ressemble à celle de la Bastille.

Des habitants plus riches que leur ancien colonisateur

«Le banian est vieux. L'écorce se fissure. La sève suppure», commente l'opposant Chee Soon Juan, le chef du Parti démocratique de Singapour. Le Banian est cet arbre géant sous l’ombre duquel rien ne pousse. Un arbre qui, à Singapour, désigne le père fondateur de la Nation, Lee Kwan Yew. Chee Soon Juan que l’on surnomme le «rebelle de Singapour» aime en effet bousculer les idoles, au premier rang duquel la figure tutélaire de cet Etat confetti né en il y a 46 ans dans un marécage sauvage et qui, aujourd’hui, affiche l’une des croissances économiques les plus fortes de la planète.

Une figure autoritaire, pesante, et de moins en moins acceptée par une population jeune et occidentalisée. Fait rare, les habitants de Singapour sont aujourd’hui plus riches que leurs anciens colonisateurs. Aucune raison donc que les jeunes Singapouriens aient moins de liberté que les jeunes Britanniques.

Certains voient dans cette montée timide de l’opposition le signe que Singapour est en train de changer. «Le Parti d’Action populaire panique, s’amuse l’écrivain Catherine Lim. Nous vivons peut-être la version singapourienne de la révolution du jasmin, nous l'appellerons l'évolution des orchidées.» Evolution ou révolution? Les jeunes en tout cas ne se font guère d’illusion. Le carcan qui les enferme n’est pas prêt de se desserrer et rares sont les artistes comme le photographe Lim Shengen à prôner le changement.

Il faut dire que la colonisation britannique a laissé place à une autre: celle d’un parti politique qui s’immisce partout, y compris dans votre lit. Le gouvernement vient ainsi de lancer une nouvelle campagne pour inciter ses nombreux célibataires à penser davantage à l'amour. Objectif: relever les taux de mariage et de natalité. Selon des statistiques officielles, le taux de natalité est ainsi descendu à un record de 1,23 enfant par femme en 2009, bien inférieur au taux de remplacement de 2,1 et le taux de mariage est lui tombé à 6,6 unions pour 1.000 habitants, contre 7,8 il y a dix ans.

Liberté d'expression quasi-inexistante

C’est la troisième campagne de ce genre. Après «Romantique Singapour», pour célébrer l'amour, et «Superbement imparfait» pour faire passer le message qu'il est illusoire de chercher le partenaire parfait. Cette fois le ministère de la Société, de la Jeunesse et des Sports veut promouvoir les «relations entre célibataires». Au programme des spots télévisés, des conseils de psychologues et des encarts dans les journaux.

Faites l’amour et des affaires, est tenté de dire le gouvernement qui voudrait bien que ses ouailles pensent un peu plus à la gaudriole. Du moins après le travail. «C’est un peu ridicule, commente un jeune homme de 25 ans. Moi je suis célibataire mais je n’attends pas du gouvernement qu’il m’aide à trouver une petite amie. C’est juste que je ne suis pas pressé. Je veux d’abord me concentrer sur mon travail.»

Et pour l’aider à se concentrer, le gouvernement fait peser une véritable chape de plomb sur les médias. Le grand quotidien du pays, le Singapore Straits Time, ne déborde jamais et consacre la quasi totalité de ses pages aux questions économiques.

Le pays qui brille sur la planète finance fait en effet pâle figure quand il s’agit de liberté d’expression et se classe à une modeste 137e place sur 178 en terme de liberté de la presse (classement Reporters sans Frontières 2010), derrière le Zimbabwe, l’Algérie et le Qatar. Plusieurs journaux dont le Wall Street Journal ont ainsi été condamnés ces dernières années pour avoir osé critiquer le gouvernement ou le système judiciaire. Une loi très sévère sur la diffamation pèse sur la presse locale et étrangère et les amendes dissuadent beaucoup de journalistes de critiquer ouvertement le gouvernement.

«On ne devrait pas dans un pays comme Singapour être condamné simplement pour avoir écrit un livre  ou un article critique sur l’Etat ou sur le gouvernement, explique Heather Blake de RSF. Le gouvernement fait croire que l’oppression est indispensable pour offrir un cadre de vie propre et sûr.»  Résultats: la peine de mort, la liberté d’expression et les droits de l’homme, n’étaient pas au cœur de cette campagne tout entière tournée vers la poursuite de la croissance et la consolidation du «modèle singapourien».

L'arrière-goût du passé

Pourtant si l’on rapporte les exécutions capitales au nombre d’habitants, Singapour se classe numéro un mondial pour la peine de mort. La pendaison y est prononcée pour quiconque est arrêté en possession de plus de 15 grammes d'héroïne, 30 grammes de cocaïne ou 500 grammes de cannabis. Dans les rues de la ville, les panneaux d’interdiction sont partout. On ne crache pas, on ne mâche pas de chewing-gum, on traverse dans les passages cloutés et on laisse sa voiture au garage à moins de payer des taxes et des péages exorbitants. Ici pas d’Etat providence, mais un Etat patron qui gère son pays en bon père de famille.

Mais un père fouettard qui n’aime décidément pas les critiques. L’écrivain britannique Alan Shadrake, 75 ans, a été condamné l’an dernier à six semaines de prison et une forte amende pour avoir publié un livre mettant en cause l'application de la peine de mort à Singapour. Son livre brosse le portrait d'un bourreau retraité de la prison de Changi qui aurait exécuté, selon l'auteur, un millier de condamnés singapouriens ou étrangers en un demi-siècle. Alan Shadrake remet en question l'impartialité et l'indépendance de la justice dans l'application de la peine capitale.


Finalement, de son passé sous l’Union Jack, Singapour n’aura gardé que quelques reliques: un goût pour l’aristocratie – celle des affaires – et le Speakers' corner. Un bout de parc censé servir de défouloir à la population. Un défouloir fermé pendant la campagne électorale et placé, le reste du temps, sous la surveillance permanente de caméras.

Stéphane Pambrun

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