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- Par Daniel Vernet
- Daniel Vernet, journaliste, ancien directeur de la rédaction du Monde et spécialiste des relations internationales. Il a écrit de nombreux livres dont récemment Petite histoire de la chute du communisme.
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Daniel Vernet
Daniel Vernet, journaliste, ancien directeur de la rédaction du Monde et spécialiste des relations internationales. Il a écrit de nombreux livres dont récemment Petite histoire de la chute du communisme.
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La lancinante question turque
Ankara ne parviendra pas à forcer la porte de l'Union Européenne sans réformes démocratiques. Mais il ne s'agit pas pour autant d'une garantie de succès.
La déclaration de Barack Obama sur l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne (UE) a agacé Nicolas Sarkozy. Le président de la République n'aurait pas dû se montrer étonné par cette intervention de son collègue américain dans les affaires intérieures de l'UE. C'est une constante chez les présidents américains. Ils sont, et depuis longtemps, en faveur de l'adhésion turque, pour des raisons géostratégiques qui n'ont rien à voir avec les objectifs plus vastes du club européen.
Il est vrai que les Turcs venaient de perturber le sommet de l'OTAN de Strasbourg-Kehl en refusant, dans un premier temps, la nomination d'Anders Fogh Rasmussen, le Premier ministre danois, comme Secrétaire général de l'organisation atlantique. Les décisions étant prises à l'unanimité, ce refus n'était pas en soi scandaleux. Combien de fois la France a-t-elle usé de ce droit de veto pour bloquer des décisions de l'OTAN et souligner sa différence ? Ce qui était inacceptable dans l'attitude turque, c'était la raison invoquée: la publication des caricatures de Mahomet au Danemark et les prises de position du chef du gouvernement danois en faveur de la liberté d'expression. Drôle de conception de la démocratie libérale pour un pays qui veut rejoindre l'UE !
Tout a fini par s'arranger mais l'incident montre, s'il en était besoin, que la Turquie n'est pas un partenaire facile. Les Américains en ont aussi fait l'expérience, en 2003, au moment de la guerre d'Irak quand Ankara a refusé que les troupes américaines transitent par son territoire. Cette fois-là sous les applaudissements des Européens, au moins de ceux qui, comme la France, étaient opposés à la guerre.
La fin de la guerre froide permet aux Turcs ne plus s'aligner systématiquement sur Washington. La diplomatie turque doit maintenant maintenir un équilibre délicat entre son alliance avec les Etats-Unis, sa volonté d'entrer dans l'UE et celle développer ses relations avec Moscou. La Russie est devenue son premier partenaire commercial, ce qui n'empêche pas les Turcs d'être en compétition avec les Russes dans le Caucase et Asie centrale où ils ont développés des liens étroits avec la plupart des républiques issues de l'URSS, à l'exception de l'Arménie.
Le souvenir du génocide de 1915 pèse encore sur les rapports entre les deux peuples, même si la «diplomatie du football» -- le président Abdullah Gül a assisté en septembre 2008 au match Arménie-Turquie à Erivan, pour la première visite d'un chef de l'Etat turc dans la république caucasienne - a détendue l'atmosphère. Ankara pourrait jouer un rôle de médiateur dans le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan à propos de l'enclave du Haut Karabakh. Les Turcs semblent se plaire dans cette fonction d' «honnêtes courtiers».
Ils ont ainsi favorisé la reprise des contacts entre Israël et la Syrie, usant de leurs bons rapports avec Damas comme avec Jérusalem. Un autre champ d'action de la diplomatie turque est le monde musulman depuis que sous l'impulsion du gouvernement de l'AKP (le Parti de la justice et de la prospérité, dit islamique modéré), la Turquie a adhéré à l'Organisation de la conférence islamique.
Certains à Ankara pensent qu'aussi bien le monde musulman que l'Eurasie peuvent offrir des politiques de rechange à l'alliance avec l'Occident. Ils sont très minoritaires. Ils sont plus nombreux à jouer avec cette alternative pour tenter de faire pression sur les Américains et surtout sur les Européens afin d'arracher le ticket d'entrée dans l'UE sous des motifs géopolitiques, sans égard pour les critères démocratiques. Il est probable qu'ils se trompent aussi.
Les Etats membres de l'UE seront d'autant plus regardants sur le respect des conditions d'adhésion que beaucoup d'entre - même si ce n'est pas une majorité, comme le croit Nicolas Sarkozy - sont opposés à l'entrée de la Turquie. Or sur la question des réformes démocratiques, Ankara a encore beaucoup de chemin à parcourir. En butte à une opposition nationaliste, privée d'aiguillon pro-européen, le gouvernement AKP de Recep Tayyip Erdogan semble marquer le pas après les initiatives courageuses prises pendant les trois premières années de son mandat.
L'attitude des Européens n'est pas, il est vrai, très encourageante. Bruxelles continue les négociations en vue de l'adhésion mais bloque, à la demande de la France, les chapitres qui pourraient conduire à cette adhésion. Tout se passe comme si, du côté de l'UE, on menait les négociations en faisant en sorte qu'elles échouent. Et cette prophétie se réalisera d'elle-même si les Turcs sont convaincus qu'il est vain de faire des efforts.
Daniel Vernet
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Comments
De la Turquie
Il est à souhaiter qu' Ankara ne parviendra pas à forcer la porte de l'Union Européenne.
Déjà aux dernières élections et autres référendums européens, c'est la question turque qui a amené les échecs que l'on sait et les dissensions au sein même des partis, de droite comme de gauche.
Il faut entendre Jacques Delors lorsqu'il prône un approfondissement et non pas un élargissement de l'Europe, qui, à ses yeux serait une grave erreur.
La Turquie est un très grand pays, très différent des pays d'Europe, de par son histoire et sa culture.
N'y a-t-il pas une certaine arrogance occidentale à vouloir le nier pour en faire le même ?
Marianne Arnaud
Turquie, la lancinante question européenne
L'article examine les tensions qui accompagnent la question de l'entrée de la Turquie dans l'Europe. Il note que dans plusieurs situations « Les Turcs semblent se plaire dans cette fonction d'«honnêtes courtiers». » et peut-être vont ils le faire entre Europe et Turquie?. On nous dit aussi que essayant « d'arracher le ticket d'entrée » la Turquie à encore à faire du côté démocratique (il est vrai qu'un pays qui a donné le droit de vote aux femmes éligibles au parlement 10 ans avant la France des droits de l'homme a forcément des leçons de démocratie à recevoir). Pour ce fameux ticket à arracher, le fait d'avoir adhéré à l'Organisation de la conférence islamique n'est-il pas suspect d'infidélités ultérieures?
Marianne Arnaud rappelle que Jacques Delors prône un approfondissement et non pas un élargissement de l'Europe. Nous y voilà ; au coeur du sujet européen.
Un préalable indispensable. Le temps est plus à l'horizontalité qu'à la verticalité or l'approfondissement est aussi ce qui donne de la hauteur de vue (mais aussi morale) et de la portée (horizontale) dans l'action. S'y oppose ce que j'appelle le « traitement de surface » qui se nourrit volontiers de représentations (mentales) convenues, stéréotypées, qui agitent des émotions confuses dont on ne sait si elles sont sources ou conséquences de ces images.
Or pour l'Europe c'est bien du côté de la profondeur que tout se joue. La problématique humaine européenne est celle du rapport à l'inconnu, à l'autre, l'étranger, mais aussi l'être en nous, l'invisible, l'incertitude. Ces résultats d'une étude de cohérences culturelles évoquent des enjeux philosophiques et les réponses historiques à cette problématique. La confrontation à la différence comme position, opposée à la conformité défensive devant l'autre. L'ouverture à toute altérité ou, au contraire, le déni de celle-ci. Voilà ce qui stucture les rapports intraeuropéens et ceux des européens au reste du monde. L'Europe est peuplée d'étrangers dans un monde lui même étranger.
Nous avons là une problématique humaine très forte et on sait que qui n'a pas d'assurance suffisante dans son être ne supporte pas l'être des autres (l'autre). Paranoïa, volonté de puissance, normalisations défensives, autisme, empêchement de grandir... nombreux sont les mécanismes de défense.
Voilà pourquoi la Turquie nous pose cette lancinante question européenne.
J'ai évoqué quatre réponses à la situation.
- Celle de « Bruxelles » l'ouverture défensive, la solution de la normalisation, l'extinction de la différence par l'uniforme d'une Europe de la défensive... Vous connaissez? Pas de Turquie européenne sans éradication de sa différence.
- Celle des nostalgiques de la Grande Europe gangrénée par tous ces étrangers, ennemis intérieurs et menacée par tous ces peuples peu civilisés comme les USA et tous les autres c'est à dire les autres continents. Vous pensez, un Obama... Forteresse assiégée, leur Europe pourrait s'appeler l'Europe Charles Martel. La Turquie c'est l'ennemi héréditaire à nos portes.
- Celle des puissances, ouvertes à tout ce qui favorise leur intérêt, conjoncturel. Des partenariats d'opportunité concurentielle et pas d'engagement de fidélité... C'est moderne mais pas top.
Celle enfin de la reconnaissance de l'autre en soi pour former ce bouquet de valeurs culturelles, cette communauté de communautés, cette ouverture courageuse aux autres qui enrichi l'ensemble. Il n'y est pas question de surface mais de profondeur en premier lieu celui des principes. La surface c'est l'espace des rencontres et des réalisations, pas celui des frontières. L'europe authentique n'a pas de frontières elle a un Sens celui de son bien commun.
La Turquie c'est l'épreuve de vérité pour l'Europe, celle de sa maturité, celle de sa capacité à assumer son destin et sa vocation humaine. Je crois que Jacques Delors est toujours passé à côté.
Alors les élections européennes où en sommes nous? Déjà notre humaniste patenté François Bayrou nous dit qu'elles seront destinées à donner un avertissement au gouvernement, l'ennemi intérieur. Il est lui aussi contre l'entrée de la Turquie.
Roger Nifle Humanisme Méthodologique et Prospective humaine
http://journal.coherences.com