Monde

La lancinante question turque

Daniel Vernet, mis à jour le 16.04.2009 à 11 h 44

Ankara ne parviendra pas à forcer la porte de l'Union Européenne sans réformes démocratiques. Mais il ne s'agit pas pour autant d'une garantie de succès.

Le président turque Abdullah Gul et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso  Reuters

Le président turque Abdullah Gul et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso Reuters

La déclaration de Barack Obama sur l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne (UE) a agacé Nicolas Sarkozy. Le président de la République n'aurait pas dû se montrer étonné par cette intervention de son collègue américain dans les affaires intérieures de l'UE. C'est une constante chez les présidents américains. Ils sont, et depuis longtemps, en faveur de l'adhésion turque, pour des raisons géostratégiques qui n'ont rien à voir avec les objectifs plus vastes du club européen.

Il est vrai que les Turcs venaient de perturber le sommet de l'OTAN de Strasbourg-Kehl en refusant, dans un premier temps, la nomination d'Anders Fogh Rasmussen, le Premier ministre danois, comme Secrétaire général de l'organisation atlantique. Les décisions étant prises à l'unanimité, ce refus n'était pas en soi scandaleux. Combien de fois la France a-t-elle usé de ce droit de veto pour bloquer des décisions de l'OTAN et souligner sa différence ? Ce qui était inacceptable dans l'attitude turque, c'était la raison invoquée: la publication des caricatures de Mahomet au Danemark et les prises de position du chef du gouvernement danois en faveur de la liberté d'expression. Drôle de conception de la démocratie libérale pour un pays qui veut rejoindre l'UE !

Tout a fini par s'arranger mais l'incident montre, s'il en était besoin, que la Turquie n'est pas un partenaire facile. Les Américains en ont aussi fait l'expérience, en 2003, au moment de la guerre d'Irak quand Ankara a refusé que les troupes américaines transitent par son territoire. Cette fois-là sous les applaudissements des Européens, au moins de ceux qui, comme la France, étaient opposés à la guerre.

La fin de la guerre froide permet aux Turcs ne plus s'aligner systématiquement sur Washington. La diplomatie turque doit maintenant maintenir un équilibre délicat entre son alliance avec les Etats-Unis, sa volonté d'entrer dans l'UE et celle développer ses relations avec Moscou. La Russie est devenue son premier partenaire commercial, ce qui n'empêche pas les Turcs d'être en compétition avec les Russes dans le Caucase et Asie centrale où ils ont développés des liens étroits avec la plupart des républiques issues de l'URSS, à l'exception de l'Arménie.

Le souvenir du génocide de 1915 pèse encore sur les rapports entre les deux peuples, même si la «diplomatie du football» -- le président Abdullah Gül a assisté en septembre 2008 au match Arménie-Turquie à Erivan, pour la première visite d'un chef de l'Etat turc dans la république caucasienne - a détendue l'atmosphère. Ankara pourrait jouer un rôle de médiateur dans le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan à propos de l'enclave du Haut Karabakh. Les Turcs semblent se plaire dans cette fonction d' «honnêtes courtiers».

Ils ont ainsi favorisé la reprise des contacts entre Israël et la Syrie, usant de leurs bons rapports avec Damas comme avec Jérusalem. Un autre champ d'action de la diplomatie turque est le monde musulman depuis que sous l'impulsion du gouvernement de l'AKP (le Parti de la justice et de la prospérité, dit islamique modéré), la Turquie a adhéré à l'Organisation de la conférence islamique.

Certains à Ankara pensent qu'aussi bien le monde musulman que l'Eurasie peuvent offrir des politiques de rechange à l'alliance avec l'Occident. Ils sont très minoritaires. Ils sont plus nombreux à jouer avec cette alternative pour tenter de faire pression sur les Américains et surtout sur les Européens afin d'arracher le ticket d'entrée dans l'UE sous des motifs géopolitiques, sans égard pour les critères démocratiques. Il est probable qu'ils se trompent aussi.

Les Etats membres de l'UE seront d'autant plus regardants sur le respect des conditions d'adhésion que beaucoup d'entre - même si ce n'est pas une majorité, comme le croit Nicolas Sarkozy - sont opposés à l'entrée de la Turquie. Or sur la question des réformes démocratiques, Ankara a encore beaucoup de chemin à parcourir. En butte à une opposition nationaliste, privée d'aiguillon pro-européen, le gouvernement AKP de Recep Tayyip Erdogan semble marquer le pas après les initiatives courageuses prises pendant les trois premières années de son mandat.

L'attitude des Européens n'est pas, il est vrai, très encourageante. Bruxelles continue les négociations en vue de l'adhésion mais bloque, à la demande de la France, les chapitres qui pourraient conduire à cette adhésion. Tout se passe comme si, du côté de l'UE, on menait les négociations en faisant en sorte qu'elles échouent. Et cette prophétie se réalisera d'elle-même si les Turcs sont convaincus qu'il est vain de faire des efforts.

Daniel Vernet

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Journaliste
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