France

Les râteaux des Experts Ajaccio au procès Colonna

Bastien Bonnefous, mis à jour le 10.05.2011 à 14 h 35

La question de la taille de l'assassin du préfet Erignac fait débat depuis plusieurs années. Le troisième procès d'Yvan Colonna a, une fois de plus, entretenu le mystère.

Le 7 février 1998, le corps du préfet Erignac recouvert d'un drap blanc. REUTERS

Le 7 février 1998, le corps du préfet Erignac recouvert d'un drap blanc. REUTERS

C'est devenu un passage obligé des procès Colonna. Quelle taille mesurait donc l'homme qui a abattu de trois balles de calibre 9 mm dans la nuque le préfet Erignac le 6 février 1998 à Ajaccio? Depuis désormais quatre ans, le débat revient comme un mauvais running gag devant la cour d'assises spéciale de Paris qui juge pour la troisième fois l'ancien berger de Cargèse.

Pourtant, ce détail cardinal n'a jamais figuré au dossier d'instruction. Il a fallu attendre une question naïve de l'avocat général Christophe Teissier lors du premier procès pour qu'il finisse par occuper tous les esprits. Ce jeudi 15 novembre 2007, la cour présidée par Dominique Coujard entendait Paul Marcaggi, le médecin légiste qui avait procédé à l'autopsie du corps du préfet. Le représentant de l'accusation avait alors posé à l'expert, sans que quiconque l'y oblige, LA question: au vu des blessures de la victime, il était possible de se faire une idée de la taille du tireur. Réponse du légiste:

«M. Erignac mesurait 1,83 m, il remontait la rue Colonel-Colonna-d’Ornano qui est en pente. La trajectoire des balles est pratiquement horizontale. Si le tireur se situe à 15 ou 20 cm, il était donc probablement de grande stature, comme le préfet».

Que n'avait-il dit! Yvan Colonna mesurant 1,72 m, ses avocats avaient aussitôt saisi la phrase au bond pour affirmer qu'il ne pouvait donc être le tireur. Au départ simple péripétie d'audience, la nouvelle était devenue une quasi affaire dans le procès, au point que le docteur Marcaggi avait dû revenir devant la cour le lundi 19 novembre 2007, pour s'expliquer. Rappelant alors qu'il avait été «ni affirmatif, ni formel», l'expert avait par ailleurs précisé que «cette question ne correspond pas à (sa) mission, car (il n'est) pas expert en balistique».

La polémique avait donc fait pschitt. N'empêche, depuis, la question de la taille du tireur revient comme un possible moment de basculement du procès. Résultat, lundi 9 mai 2011, elle a une fois de plus occupé la totalité de la journée d'audience.

Les experts d'Ajaccio

Et une fois encore, chaque partie est restée sur sa faim. Car l'affaire Erignac a cette particularité que l'étude de la scène du crime n'a pas été d'une exemplarité remarquable. On est en effet plus près des experts d'Ajaccio que de ceux de Las Vegas... Les premières constatations faites sur le préfet laisseront toujours un goût d'inachevé.

Par exemple, cinq balles ont été tirées dont trois mortelles, mais il faudra attendre plusieurs jours pour que des passants viennent rapporter à la police l'intégralité des douilles du Beretta .9 mm... Autre exemple, la flaque de sang sur le trottoir dans laquelle baignait le crâne de Claude Erignac, sera lavée à grandes eaux dès le lendemain de l'assassinat, sans qu'on prenne la peine de vérifier si certaines taches visibles à plusieurs mètres du crime appartiennent bien au sang du préfet... Enfin, l'expert en balistique Guy Hémon, qui sera le seul à produire à chaud un rapport après un déplacement sur les lieux, ne viendra jamais s'expliquer devant la cour d'assises lors des trois procès successifs.

La justice doit donc se contenter de la lecture de ses écrits qui font état de «trois projectiles» situés «à l'arrière du crâne» du préfet, dont l'un «à bout touchant» et les deux autres tirés alors que «la victime était penchée en avant, s'affaissant». La nuque du préfet Erignac a été meurtrie de deux impacts rapprochés côté droit et d'un impact côté gauche, les trois faisant exploser sa boîte crânienne, mais sans que l'on sache de façon sûre et certaine l'ordre chronologique des trois tirs.

Une fois de plus, le médecin légiste Paul Marcaggi est donc venu, lundi 9 mai 2011, tenter d'éclairer la cour. Cet homme de 46 ans à la voix traînante et aux allures de docteur Droopy explique d'emblée que selon lui, les trois impacts sont «à bout portant et non touchant». Première contradiction avec le balisticien Hémon.

Ensuite, il estime que le tir côté gauche –qu'il appelle «E1» pour «entrée 1»— a été effectué alors que le préfet était debout mais penché en avant pour tenter d'échapper à ses assassins, et que les deux autres balles tirées côté droit –«E2» et «E3»— l'ont été alors que la victime était déjà à terre. Comme une mise à mort. En revanche, après le tollé de 2007, la cour se garde bien de l'interroger sur les conséquences possibles de ses observations concernant la taille du tireur...

Trois «hypothèses»

Il faut attendre un deuxième expert pour que la question soit directement évoquée. Jean-Claude Schlinger est un balisticien cité par la défense d'Yvan Colonna. Agé de 68 ans, l'homme est le sosie de l'ancien président des Etats-Unis, Jimmy Carter. Lui appelle les trois impacts «A, B et C». Pourquoi faire simple quand on peut encore un peu plus compliquer les choses? Et il estime que le tir A –ou «E1», pour ceux qui suivent encore– a pu être le dernier et non le premier.

Surtout, après de longs dégagements pendant lesquels notre regard se perd dans la contemplation des moulures et des plafonds de la cour d'assises, il en vient enfin à parler de la taille du tireur. Et distingue trois «hypothèses». Primo, la blessure A est «compatible» avec un tireur mesurant «1,70 m ou plus». Deuxio, la blessure B est «peu possible» pour un tireur de 1,70 m mais «compatible» avec un homme de «1,80 m ou plus». Tertio, la blessure C est «possible» pour un tireur de 1,70 m mais «selon la distance de tir» qui n'a jamais été établie avec précision. Bref, selon l'expert Schlinger, le tireur peut mesurer entre 1,70 m et 1,80 m. «Ou plus». A ce stade, ce n'est plus une fourchette, mais un râteau.

Power Point et Blackwater

Arrive enfin Pierre Laurent. Enseignant aux Arts-et-Métiers, l'homme se présente comme «consultant» en balistique et non comme un «expert judiciaire». Lui est cité par les parties civiles. Avec son crâne rasé et son méchant costume noir, il fait penser aux militaires qui se recyclent dans les secteurs privés de la sécurité et de la surveillance.

Assez content de lui, il est venu sa sacoche bien remplie. D'abord, d'un rapport établi «sous Power Point», puis d'un pistolet Beretta .9 mm du même modèle que l'arme du crime qu'il se plaît à manipuler devant la cour mais en l'absence de la famille Erignac qui n'a pas assisté aux débats pour éviter le visionnage des clichés de l'autopsie ou de la scène de crime.

Pierre Laurent montre également avec empressement et sur son propre crâne les trajectoires des trois tirs à l'aide de tiges en plastique... Ce cours accéléré du parfait petit balisticien terminé, il aborde enfin la question de la taille. Mais pour n'en rien dire. «On tire sur une victime qui bouge, on n'est pas certain de la position exacte du tireur (…) J'en ai déduit qu'il est très délicat, voire impossible, de connaître la taille», déclare-t-il à la cour visiblement fatiguée.

Pendant ce temps comme pendant tout le reste de la journée, Yvan Colonna, lui, écoute, assis dans son box. Sans prendre la parole puisque personne ne la lui donne. Peut-être pense-t-il que Pierre Alessandri, le membre du commando condamné en 2003 et qui s'accuse d'être le tireur depuis septembre 2004, mesure quant à lui... 1,75 m.

Bastien Bonnefous

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