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«J’avais à cette époque dans ma clientèle un éditeur obèse…»

Jean-Marc Proust, mis à jour le 14.05.2011 à 8 h 12

Le lecteur trouvera ci-après une analyse détaillée de l’avant-propos de Je ne sais pas maigrir, qu’il pourra mettre à profit pour ses études littéraires.

Finbarr O'Reilly / Reuters

Finbarr O'Reilly / Reuters

Tout commence dans un fauteuil anglais... 

L’avant-propos, flamboyante entrée en matière, évoque irrésistiblement le commencement du Grand Meaulnes. Dans son cabinet, empreint de douillette banalité, le docteur Dukan fait une rencontre qui va bouleverser sa vie. 

«Mon premier contact avec l’obésité remonte à l’époque où, très jeune médecin, je pratiquais la médecine générale dans un quartier de Montparnasse tout en me spécialisant à Garches dans un service de neurologie peuplé d’enfants paraplégiques.»

Dignes des Récits d’un jeune médecin de Boulgakov, ces premières lignes plantent un décor incertain, entre le cœur de Paris et sa banlieue, un décor où tout est possible. La tragédie affleure: c'est le miracle qui surviendra (on n'est pas dans la banlieue sordide de Céline, ouf). D'emblée entre le Narrateur et le lecteur se noue une tendre complicité.

«J’avais à cette époque dans ma clientèle un éditeur obèse, jovial, prodigieusement cultivé et atteint d’un asthme éprouvant dont je l’avais souvent tiré d’affaire. Il vint me voir un jour et après s’être confortablement installé dans un fauteuil anglais qui grinçait sous la charge:

“Docteur, j’ai toujours été satisfait de vos bons soins, je me fie à vous, et aujourd’hui, je viens vous voir pour que vous me fassiez maigrir.”»

«Un fauteuil anglais qui grinçait sous la charge»: comme Flaubert ou Balzac, Dukan a le sens du détail juste, celui qui fait définitivement entrer le lecteur dans le récit [1]. Ce cabinet, déjà, nous est familier. La fluidité du style fait le reste. Qui ne serait captivé? 

«A cette époque, je ne connaissais de la nutrition et de l’obésité que ce que l’on avait bien voulu m’enseigner à la faculté et qui se résumait à proposer des régimes hypocaloriques, des formes de repas miniatures ressemblant en tous points à des repas normaux mais assortis de portions de Lilliputiens qui faisaient sourire et s’évader les obèses, grands viveurs habitués à flamber leur vie par tous les bouts et horripilés à l’idée d’avoir à compter ce qui faisait leur bonheur.»

Après la rencontre, le contexte: classique mais efficace. Modestement, Dukan (qui cite Swift) se place en continuateur de Rabelais [2]. Dotée d'un «f» minuscule et humiliant, la faculté est renvoyée à ses dogmatismes, les «doctes» sorbonnards que Rabelais raillait déjà sont balayés –car les temps anciens sont voués à s’effacer.

Tout prépare le lecteur à une révélation. Comme toutes les grandes découvertes, la méthode Dukan est le fruit du hasard: à son client qui a «vu tous les spécialistes de Paris, tous les affameurs de la place», (et re-pan sur la faculté) qui est prêt à se priver de tout, sauf de la viande, qu’il «aime trop», le docteur répond, dans une inspiration lumineuse: 

«“Pendant cinq jours, ne mangez que de la viande (…) et revenez dans cinq jours à jeûn vous poser à nouveau chez moi.

– OK, pari tenu.”

Cinq jours plus tard, il était là, il avait perdu près de cinq kilos. Je n’en croyais pas mes yeux et lui non plus.»

Prodigieuse économie de moyens! La sobriété, la sécheresse même, du dialogue étourdit alors que se noue un pacte faustien inédit. D'une plume [3] qui vise l'épure («OK, pari tenu» est de l'ordre du haïku), Dukan cloue littéralement le lecteur dans son fauteuil (anglais). Dès lors, il ne le lâchera plus.

Selon une méthode narrative éprouvée –l'ellipse– le premier chapitre s’ouvre longtemps après la scène d’exposition:  

«Vingt-cinq ans ont passé depuis ma rencontre décisive avec cet obèse qui a changé le cours de ma vie.»

Avec ce «Je» si intime, Pierre Dukan se livre, se met à nu. Et rassure son lecteur: il ne va se fourvoyer, comme d’autres (et re-re-pan sur la faculté), à tenter «de déprogrammer le gros et ses extravagances de bouche». L'aventure hors du commun peut commencer.

Jean-Marc Proust

 


1• Certains exégètes n’hésitent pas, à travers ce fauteuil, à voir un clin d’œil de Dukan à Lacan. Retourner à l'article

2• L’humanisme de Rabelais est une toile de fonds permanente. En truffant son récit de «vidange gastrique», d'«étude coprologique», sans oublier la métaphore urinaire de «la grande chasse d’eau», Dukan se réfère évidemment au poétique vocabulaire rabelaisien. Retourner à l'article

3• L’écrit dukanien est d’abord efficace. En évoquant «la femme déjà en surpoids ou à risque de le devenir» (p 290), Dukan unit admirablement le signifiant et le signifié. En effet, le style est ici parfaitement lourdingue. Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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