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Je ne sais pas maigrir: la quête du Grêle

Jean-Marc Proust, mis à jour le 14.05.2011 à 11 h 31

Il est toujours émouvant d’assister à la naissance d’un écrivain. Les lecteurs ne s’y trompent pas, qui plébiscitent l’œuvre de Pierre Dukan. Avec raison: ses écrits rajeunissent le mythe du Graal et permettent à chacun, par l’appréhension d’un récit initiatique, d’accéder à la Pureté.

 Comme beaucoup d'écrivains à succès, Pierre Dukan est méconnu. Passages obligés de la gloire posthume, la critique et l'université l'ignorent. A tort: Je ne sais pas maigrir est, peut-être, le roman le plus important du XXIe siècle. L'analyse littéraire s'impose.

Résumé de l'intrigue 

Je ne sais pas maigrir est le récit initiatique d'une quête. Guidé par le Narrateur-Mentor, le héros (tour à tour nommé le «gros», «l'obèse», le «simple surchargé», le «prédisposé à la surcharge»...) est soumis à des épreuves mystérieuses (phases d'attaque, de croisière, de consolidation, de stabilisation). Grâce à la miraculeuse méthode Dukan, il en ressort transfiguré. La protéine (de Protée [1]) pure l'a métamorphosé. Il peut à présent manger des galettes de son.

Une phrase-clé

Ce que cherche le gros, «c’est une volonté extérieure à la sienne, un décideur qui marche devant lui et lui donne des consignes, toujours des consignes, encore des consignes».

La place manque ici pour commenter Je ne sais pas maigrir en profondeur. Contentons-nous donc d'en analyser les principaux thèmes. 

L'histoire qui se répète

La structure narrative dukanienne est celle du conte. Une forme hiératique, que Dukan renouvelle avec une aisance qui force l'admiration. Dans Morphologie du conte (Seuil, 1965), Vladimir Propp énonce quelques thèmes constitutifs, qui se révèlent parfaitement dukaniens: le héros doit accomplir une quête, un objet magique est mis à sa disposition, le héros est secouru, la tâche est accomplie, le héros reçoit une nouvelle apparence…

Je ne sais pas maigrir tire un remarquable parti de ces situations sans recourir aux poncifs de la princesse et du dragon. C'est dans le monde d'aujourd'hui, en 2011, que tout cela s'accomplit.

Le style n'est pas en reste. En recourant systématiquement à la répétition et à l'annonce, Dukan s'inscrit bien dans l'univers du conte (qu’on songe à Shéhérazade) mais aussi des textes médiévaux. Le conteur ressasse, annonce, souligne, rappelle. Pierre Dukan est un conteur qui n’omet jamais de dire au «gros» qu'il est en phase d’attaque, qu’après surviendra la phase de consolidation, suivie de celle de stabilisation…

Des conclusions, des résumés, voire des «résumés mémentos», ornent le texte afin que nul ne perde le fil. Car, si le «gros» est le personnage principal, le conteur a toute sa place, qui l'accompagne, le guide véritablement dans cet étonnant voyage.

Enfin, le conte est un récit que le lecteur s'approprie, qu'il transmet. S'étonnera-t-on que le livre inscrive en frontispice: «L'année des 10 millions de lecteurs»? Au point que l'auteur juge, avec une rare modestie, que «ce livre et la méthode qu'il contient ne (lui) appartiennent plus tout à fait» (p 299)? 

Le gros, chevalier du XXIe siècle 

Contes, récits médiévaux... Le thème de la chevalerie s'impose. Et cette autre clé de lecture est sans doute la plus importante. Le mythe est modernisé: l'épée est remplacée par une fourchette et un couteau, l'armure étincelante cède la place à la balance et le panache blanc devient un simple blanc d'œuf... Mais l'essentiel demeure: l'épreuve, le désir obsessionnel de pureté, la femme tentatrice.

Bien vite doté d'un outil magique (la protéine pure, dite PP), le «gros» voit son chemin semé d'embûches. Face à lui des glucides ou des lipides tentent de le détourner de sa mission, celle qui le mènera au JP (Juste Poids). Pour y parvenir, il devra s'astreindre à traquer la PP sans relâche.

Etonnamment, le blanc d'œuf («la plus pure et la plus complète des protéines connues») et le cheval en sont la quintessence. Car le cheval, «une viande maigre», est l’animal qui garantit le miracle de la «pureté protéique». Du fauteuil anglais, nous voici plongés dans l'univers mystérieux du Graal.  Qui eût pu soupçonner un si envoûtant voyage?

Chez Dukan, le Graal est énoncé sous sa forme archaïque de «Grêle», à rapprocher de sa traduction anglaise (Grail). Le miracle métaphysique du gros est décrit sobrement, cliniquement même:

«L’extraction des calories s’opère dans l’intestin grêle, l’interface entre le milieu extérieur et le sang.»

Le «Grêle» est ce qui ne se voit ni ne se dit: il doit rester l'épicentre du Mystère, révélé aux rares qui en sont dignes. Nombreux sont ceux pourtant qui tentent l'aventure, observe Danielle Régnier-Bohler (La Légende arthurienne, préface, Bouquins, 1989) observant autour du Roi Arthur, des chevaliers «qui ne cessent de vouloir accomplir des quêtes et de partir pour l'aventure»... 

Le Juste Poids (JP): la Table anti-rondes

Si «la quête du Graal est devenue synonyme d'une quête d'absolu», voire la «recherche de l'impossible», il n'en est pas moins «lié à la symbolique du repas». Aux chevaliers de la Table ronde d'hier succèdent ceux du Juste poids. Chez Dukan, le «pur» et le «juste» se côtoient sans cesse; un tel choix lexicologique élève le lecteur.

Le roman ne le dit pas mais nul n'en doute: en triomphant de ses épreuves, le chevalier dukanien pourra accéder, outre sa transformation corporelle (et morale), à l'amour courtois, récompense attendue du conte. «L'amour courtois est réservé à l'élite de ceux qui savent progresser, étape par étape, sur le parcours initiatique du désir», observe Danielle Régnier-Bohler. Triomphant des lipides et glucides, voici le gros en mesure de s'adonner à ce que l'on nomme aussi... le fin'amor (en aucun cas le big love, donc).

Auparavant, il aura écarté de sa voie les femmes impures, sources de tentation. Et c'est sans doute dans ce portrait de l'impureté féminine que la plume de Dukan est la plus incisive. Car, pour lui, point de doute: la femme est l’ennemie. Hésitant entre une «adolescence anarchique» et une «ménopause anticipée», la femme n’a de cesse de se livrer à sa coupable passion de la rétention d’eau. Cette eau qui doit laver et purifier, qu’en fait-elle l’infâme créature? Elle la garde secrètement dans les replis de son corps:

« …Les tissus si souvent infiltrés de la femme où l’eau stagne avec prédilection dans les membres inférieurs, cuisses, jambes et chevilles, dans les doigts boudinés»

Face au Chevalier du Grêle, se dresse une vision de cauchemar:

«A certains moments du cycle menstruel, dans les quatre à cinq jours qui précèdent les règles ou à certains carrefours de la vie féminine, puberté anarchique, préménopause interminable, ou même au cœur de la vie génitale sous l’effet de désordres hormonaux, les femmes, surtout celles qui sont en surcharge, se mettent à retenir l’eau et se sentent devenir spongieuses, ballonnées, le visage soufflé au réveil, ne pouvant ôter les bagues de leurs doigts boudinés et sentant leurs jambes lourdes et leurs chevilles enflées.» 

Le rappel de la menstruation ne doit rien au hasard. Récurrent dans le mythe du Graal, le sang évoque la blessure au flanc du Christ. Dans Parsifal de Wagner, cet épanchement régulier ne pourra être guéri que par la Sainte Lance. Chez Dukan, la christianisation du mythe est flagrante car le sang est chargé de protéines pures. Voici l'auteur qui regrette la disparition de joyeuses coutumes:

«A Berck, on forçait même les jeunes adolescents à boire du sang animal.»

A l'inverse, il en fustige le gaspillage, comme celui auquel se livre «l’adolescente aux règles anarchiques» (a-t-on idée…).

Néanmoins, la femme –et c'est là que Dukan se révèle un grand humaniste– peut aussi accéder à la Rédemption protéique à la condition toutefois qu'elle accepte «de mettre de l’ordre dans sa situation hormonale» (p 124). Il semble même que Je ne sais pas maigrir s'adresse d'abord aux femmes.

En effet –et la figure de style est audacieuse–, l’auteur commence souvent une phrase ou un paragraphe en évoquant l’obèse ou le patient, sans distinction de genre, pour le conclure par un adjectif accordé au féminin ou bien une nomination explicite de la femme. Ce sont aussi les femmes qui sont invitées à écrire des recettes de cuisine qu’elles prépareront pour les patients. 

Le Jeudi de l'Ascenseur

On sait que la légende du Graal s'est progressivement christianisée aux alentours des XIIe et XIIIe siècles. Dukan fait entièrement sien cet héritage, son ouvrage abondant en références chrétiennes, de «la terre promise» (p 15) au «jour de rédemption» (p 67). Mais la modernisation du mythe, sa sécularisation presque, n'empêche ni la grandeur ni la poésie.

Il en est ainsi de «l'abandon des ascenseurs», qui invite le lecteur à utiliser l'escalier dans sa quête, ou du «Jeudi Protéiné» (autre JP) qui, rassemblés, évoquent de manière transparente le Jeudi de l'Ascension. Ainsi encore, le chevalier peut-il encore s'oindre d'huile, comme autrefois, mais pas n’importe laquelle. C’est l’huile de paraffine qui intervient dans un rituel purificateur, pour lequel la modération sera la règle: 

«Son seul inconvénient concerne son dosage qui, s’il est trop élevé, fait peser le risque de légères fuites pouvant tacher les sous-vêtements

Enfin, le Narrateur, qui pourrait être aussi bien le Roi Arthur que le Christ lui-même, propose à ses fidèles l'hostie du quotidien: la fameuse galette au son d’avoine. Le son d’avoine est découvert par hasard «lors d’un congrès de cardiologie américain». Là encore, le détail sonne vrai.

Plus émouvante encore est la scène qui suit: le Narrateur prépare à sa «fille Maya une crêpe improvisée avec du son d’avoine, un œuf et du fromage blanc et en sucrant le tout à l’aspartam» (p 89). La recette, bien vite, suit. Et chacun peut désormais s’adonner à «la prise de son» [2].

A chaque relecture, mon œil s’humecte d’une larme attendrie: ainsi naissent les grands bouleversements de l’humanité, dans le simple décor d’une modeste cuisine, l’intimité surprise d’une famille, que la plume saisit sur le vif, avec une délicatesse qui laisse pantois.

Il manque à notre siècle un Greuze pour rendre justice à ce touchant tableau. Et achever de convaincre les sceptiques: oui, Dukan est un Ecrivain, avec un grand «euh».

Jean-Marc Proust

Aller plus loin 

Pour parfaire votre connaissance de l'œuvre de Dukan, faites nos exercices.

Le lecteur exigeant pourra se reporter à une analyse approfondie de l’avant-propos de Je ne sais pas maigrir.


1• Des esprits chagrins assurent pourtant que l’origine de protéine est à chercher dans prôtos («premier» en grec). Retourner à l'article

2• Mon secret minceur et santé (p 27). Ce bref récit est tout entier consacré au «miracle du son d’avoine». La découverte de la galette miraculeuse y est relatée avec force détails. Retourner à l'article

Jean-Marc Proust
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Journaliste
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