France

Y a-t-il une menace Aqmi sur la France après la mort de Ben Laden?

Ariane Bonzon, mis à jour le 10.05.2011 à 14 h 17

Plus qu'al-Qaida, Paris doit-il craindre la branche du Maghreb islamiste, qui détient encore quatre otages français?

Le restaurant «Le Toulousain» à Niamey, au Niger, où deux Français avaient été e

Le restaurant «Le Toulousain» à Niamey, au Niger, où deux Français avaient été enlevés par Aqmi en 2010. REUTERS/Tagaza Djibo

La France est «la cible n°2 d'al-Qaida» derrière les Etats-Unis mais n'a «pas spécialement» reçu de nouvelles menaces depuis la mort de Ben Laden, a déclaré vendredi 6 mai Bernard Squarcini, chef de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) français, dans le journal Le Monde.

Selon certains de mes interlocuteurs, c’est surtout la branche d’al-Qaida au Maghreb qui pourrait être tentée de perturber la campagne électorale de 2012. Il faut en tout cas s’attendre à des négociations difficiles pour arracher les quatre Français des mains des terroristes en quête de «légitimité politique». Selon les intermédiaires maliens et nigériens, le canal n’était pas coupé mercredi 4 mai avec les ravisseurs des quatre otages français d’Areva.

Fin février 2011, l’épouse de l’un des otages, Françoise Larribe, parce qu’elle était une femme et atteinte d’un cancer, un cas difficile à gérer pour «l’image» d’Aqmi, avait été libérée; ainsi que deux employés d’Areva, un Malgache et un Togolais, deux «prises» également encombrantes pour l’organisation terroriste soucieuse de consolider son influence sur le continent africain. Ces libérations laissaient espérer une issue identique pour les hommes, tous français, encore captifs.

Deux vidéos de Ben Laden qui visent la France

Mais trois jours après le début de l’intervention en Libye, l’organisation réclamait 90 millions d’euros pour leur libération, presque le double de ce qu’ont rapporté les prises d’otages à Aqmi depuis que ce «commerce» a commencé en 2002. Une somme énorme qui interroge sur la réelle volonté des terroristes de négocier. Actuellement, les quatre hommes seraient séparés, répartis au sein de quatre groupes mobiles dans le désert malien. Mi-avril, les ravisseurs ont transmis une vidéo, désormais supprimée de YouTube. Quatre plans fixes de chacun des quatre otages lisant un message pour demander à Nicolas Sarkozy de retirer les troupes françaises de l’Afghanistan.

L’enregistrement a eu lieu avant la mort de Ben Laden mais reprend l’exigence de ce dernier. Le chef d’al-Qaida était en effet intervenu, six semaines après la capture des sept employés d’Areva, dans un «message au peuple français» diffusé le 27 octobre sur la chaîne de télévision qatarie Al-Jazira. Pour la première fois, Ben Laden en personne liait les prises d’otages français à la présence des troupes françaises en Afghanistan ainsi qu’à l’interdiction du voile intégral dans l’Hexagone.   

Quelque temps plus tard, une autre vidéo également diffusée sur Al-Jazira annonçait que les négociations sur le sort des otages devraient se traiter directement avec Ben Laden. 

Avec cette intervention de Ben Laden, Aqmi a inscrit  son combat sur le continent africain dans le contexte plus global du djihad international et renforcé son «label» idéologique. C’est pourquoi, toujours dans cette logique de recherche de «légitimité politique», on ne peut malheureusement pas exclure l’assassinat d’un ou plusieurs des quatre Français actuellement détenus. Une manière de représailles, faciles et rapides, pour l’assassinat de Ben Laden. D’autant que le maintien en captivité de ces quatre otages est logistiquement lourd et multiplie les risques.

Selon la spécialiste de l’islamisme algérien et chercheuse au CNRS Séverine Labat, la disparition de Ben Laden pourrait aussi accentuer les luttes de pouvoir au sein de la nébuleuse terroriste au Maghreb. Abdelmalek Droukdel, l’«émir en chef» d’Aqmi, semble mécontent de l’influence grandissante d’Abou Zéid, qui détient actuellement les otages français:

«Faire appel à Ben Laden en octobre 2010 puis renvoyer les négociations vers lui permettait à Droukdel, isolé dans son réduit kabyle, de reprendre la main sur Abu Zéid et de rappeler qu’il demeurait le chef suprême.»

Car en Algérie, l’«Emir en chef» d’Aqmi n’a ni l’espace ni la marge de manœuvre dont bénéficient ses subordonnés dans les déserts et montagnes du Sahel , de la Mauritanie au Niger en passant par le Mali, sur une étendue d’environ cinq fois la France. «L’armée algérienne a mené une opération de grande envergure contre Droukdel cet hiver sans pouvoir l’attraper», rappelle Sevérine Labat. Et il ne bénéfice ni de l’audience médiatique ni des revenus que procurent ces prises d’otages, en particulier à Abu Zéid, également algérien.

La mort de Ben Laden aura peu d'effet sur Aqmi

«Mais les rapports de force entre les “émirs” qui dirigent les différentes “katibas” (phalanges) d’Aqmi sont d’abord militaires, analyse le Béninois Serge Daniel, l’auteur des Routes clandestines, (son livre parle du trafic humain dans lequel trempent aussi certaines petites mains d’Aqmi), et sur ce plan Abu Zéid ne peut résister aux autres. Ainsi l’un des autres “émir” Mokhtar Belmokhtar a récemment reçu le soutien d’un émissaire de Droukdel: Makloufi, un artificier redouté. C’est cet homme qui a dernièrement garni de bombes les véhicules destinés à  exploser en Mauritanie, notamment devant l’ambassade de France à Nouakchott.»

De plus, la disparition de Ben Laden, quoique lourde symboliquement, a de moindres conséquences sur la structure d’Aqmi que sur celle d’al-Qaida. Car Aqmi existait bien avant al-Qaida. Issu du GIA algérien, le GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat) a été créé en 1998. Sa première prise d’otages remonte à 2002. Et ce n’est pas Ben Laden mais le numéro 2 d’al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, qui a «donné la franchise» au GSPC, explique Serge Daniel qui vient de terminer une enquête pour un livre à paraître sur le sujet.

«L’Algérien Belkassim Zaoudi, un “ancien d’Afghanistan” en mission de reconnaissance au Maghreb pour vérifier que la “ligne” du GSPC était bien en rupture avec celle du GIA, a envoyé une lettre pas directement à Ben Laden, mais à l’entourage plutôt proche de Al-Zawahiri. Dans cette missive dont j’ai pu me procurer une copie, Zouadi disait clairement qu’Aqmi n’avait pas le côté sanguinaire du GIA, qui n’hésitait pas à égorger les bébés, et même les femmes enceintes.»

«L’examen de passage» concluant, adoubé par Al-Zawahiri, le GSPC prend le nom d’Aqmi en 2007.

Le «commerce des otages» très profitable à Aqmi va selon toute probabilité se poursuivre car il a permis à la nébuleuse de s’affirmer et de gagner en visibilité. Les touristes occidentaux ont déserté la région, ce qui était l’un des buts recherchés par les terroristes; et puis, en justifiant les prises d’otages au nom de revendications politiques et idéologiques, Aqmi recrute plus facilement des émules dans des pays où crises économiques, précarité et pauvreté facilitent également l’achat de complices et de combattants; enfin, ces otages donnent l’occasion à Aqmi de marchander la vie de ces derniers contre la libération de ceux des terroristes islamistes emprisonnés, et rapportent d’importantes sommes d’argent.  

Car malgré les dénégations des Etats concernés,  la cinquantaine d’otages libérés depuis 2002 l’ont tous été après versement d’une rançon. A l’exception du Français Pierre Camatte qui a été relâché semble-t-il uniquement contre la libération de quatre islamistes armés emprisonnés au Mali, obtenue après un jugement expéditif. Mais c’est parce que la Grande-Bretagne a refusé de «rendre» des islamistes qu’elle détenait et de verser une rançon, que l’otage irlandais Edwin Dyer a été décapité par les hommes d’Abu Zéid en mai 2009.

La concurrence des révolutions arabes sur les islamistes

Dans l’enceinte de l’ONU, l’année dernière, l’Algérie a fait pression pour que le paiement de rançon soit criminalisé. Objectif: priver l’organisation terroriste de cette manne qui permet à Aqmi de s’équiper. La situation en Libye est une aubaine pour l’organisation terroriste, comme l’a reconnu Claude Guéant, mardi 3 mai, puisqu’elle peut désormais acheter des armes (on parle de missiles sol air, AK 47 et mines anti personnelles) acquises par les rebelles dans les dépôts militaires abandonnés par l’armée libyenne. Un trafic rendu d’autant plus facile qu’existe un contingent de membres d’Aqmi en Libye constitué de certains des islamistes graciés et libérés par Mouammar Kadhafi ainsi que d’ anciens combattants libyens d’Afghanistan en relation avec les recrues libyennes d’Aqmi au Sahel.

Les esprits positifs tablent sur une perte d’influence des terroristes d’Aqmi, soumis à  la concurrence des révoltes populaires arabes qui prônent également un changement de régime, non pas dominé par la charia, mais démocratique, pacifique et au nom de la «dignité».

D’autres esprits s’inquiètent: les ressortissants français sont des proies très recherchées au Sahel. Aqmi y cible en priorité la présence de l’ancienne puissance coloniale française. Avec trois griefs principaux: l’Afghanistan, la loi sur le voile et l’opération franco-mauritanienne de juillet 2010 laquelle s’est soldée par la mort de sept combattants de l’Aqmi et l’exécution de l’otage Michel Germaneau. La mort de Ben Laden, même si la France n’est pas impliqué dans le raid mené par les Etats-Unis au Pakistan, vient de s’ajouter à cette liste…

Ariane Bonzon

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