Marseille-Provence 2013: la culture, à quoi ça sert?

La bâche du Silo / Marseille-Provence 2013

La bâche du Silo / Marseille-Provence 2013

Attirer les touristes, les entreprises, devenir une «vraie» capitale euroméditerranéenne? Et faire de l'art, quand même?

En 2008, Marseille-Provence (130 communes dont Arles, Aix-en-Provence, Martigues, Aubagne, Salon de Provence et Marseille) remportait le titre de capitale européenne 2013. Dans tous les esprits et sur toutes les brochures, les chiffres obtenus par Lille 2004: 6 euros de retombées pour 1 euro investi, les millions de touristes et les «10 ans de notoriété gagnés».

L’appât à touristes

Dans ce vaste projet, plusieurs conceptions de la culture et de son rôle s’affrontent. «La proposition culturelle doit franchir une étape, estime Laurent Carenzo, directeur de cabinet du président de la CCI Marseille Provence, Jacques Pfister. Il faut qu’elle soit suffisamment rayonnante pour attirer les city breakers. Or on n’est pas dans le haut de la concurrence européenne.»

Marseille-Provence, actuellement 23e au classement des métropoles européennes, s’est fixée comme objectif d’entrer dans le Top 20.

«On a apporté des éléments décisifs dans la compétition, en partant du principe que c’était un peu comme les JO. Comme le monde économique était très moteur depuis l’origine, le président de la Chambre de commerce et d’industrie, Jacques Pfister, est devenu très naturellement président de l’association Marseille-Provence 2013», explique Laurent Carenzo.

Les entreprises mettent au pot commun (15% du budget, pas encore récoltés pour l’instant) et peuvent s’impliquer à travers le projet des Ateliers de l’Euroméditerranée, un principe de résidence d’artiste en entreprise appelé à se multiplier sur le territoire et qui a joué un rôle majeur dans la désignation de Marseille Provence.

Le nouveau Marseille, présenté sur maquettes depuis des lustres, sort de terre avec une certaine ostentation: finis l’horizon, le front de mer ou les immeubles, admirez la  «skyline marseillaise», le «waterfront» ou les «grands gestes architecturaux structurants».

«Ce qui va être construit ici en équipement culturel, a rappelé l’ex-programmateur en chef Bernard Latarjet fin février, est sans équivalent en Europe

98 millions sont annoncés pour le seul événement 2013. Dix millions de visiteurs sont attendus, notamment les croisiéristes et les city breakers, des espèces en voie de prolifération rapide sur lesquelles la ville mise pour l’avenir.

Concernant les seuls équipements culturels (le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, la salle de concert du Silo, le Centre régional de la méditerranée, la Cité des Arts de la rue, le Frac…), 600 millions d’euros sont investis.

Marseille «est engagée depuis plusieurs années dans un très gros effort de régénération urbaine, de développement économique mais elle est encore une ville pauvre. Elle a besoin d'être soutenue pour continuer cet effort», avait expliqué Bernard Latarjet dès l’annonce de la victoire en 2008.

Aujourd’hui la ville est en travaux, et il est difficile de regarder où que ce soit sans apercevoir le haut d’une grue en action. En février, 50 faisceaux lumineux ont été projetés vers le ciel, à l’emplacement des chantiers en cours qui doivent transformer la cité. «Marseille accélère» pour 2013, peut-on lire sur les panneaux publicitaires de la ville, qui s’est dotée en 2010 d’une marque, Marseille on the Move, pour communiquer son renouveau dans les capitales européennes.

Le piège à entreprises

La transformation la plus spectaculaire est menée le long de la façade maritime nord de la ville, par l’établissement public d’aménagement Euroméditerranée.

Après la construction d’un quartier d’affaires et de la première tour marseillaise accueillant l’armateur CMA-CGM, l’établissement prévoit de livrer à l’horizon 2030 une écocité high-tech de bureaux, d’habitations et de services. Et d’accueillir sur son périmètre, d’ici moins de deux ans, 80% des équipements culturels de la future capitale.

L’intérêt des acteurs économiques pour le titre de CEC s’est manifesté très tôt. En 2005, une étude de la Datar faisait le point sur une dizaine de critères de rayonnement métropolitain, parmi lesquels le nombre de musées et les événements culturels.

«Les grandes multinationales, quand elles ont des choix à faire, regardent la qualité de vie, c’est-à-dire aussi la culture, les capitales régionales qui attirent savent valoriser cela», souligne Yves Moraine, président de la majorité UMP au conseil municipal.

Euroméditerranée est l’outil qui doit doter Marseille d’un centre de décision et d’activité tertiaire pour se positionner comme métropole incontournable de l’arc latin. Cette rénovation urbaine, présentée comme la plus vaste d’Europe, prend avec le label européen un coup d’accélérateur.

Selon une étude sur Euroméditerranée, la culture «participe à la construction d’une image internationale forte, jugée indispensable pour attirer les grands investisseurs. A ce titre, que ce soit à Bilbao, à Gênes ou à Marseille, les ambitions en matière de grands équipements culturels sont sans ambiguïté: il s’agit d’envoyer au monde des signaux forts, aptes à annoncer l’entrée de la ville dans l’ère post-industrielle

Et la culture?

Grandes manifestations populaires, expositions stars, concerts et festivals doivent se succéder tout au long de l’année capitale sur tout le territoire autour d’un fil rouge, la Méditerranée et le dialogue des deux rives.

«Ce qu’on m’a dit, raconte avec amertume un artiste porteur d’un projet pour 2013, c’est que l’objectif c’était de ramener 10 millions de touristes à Marseille, pas d’améliorer le vivre-ensemble dans la ville.»

Or comment améliorer ce fameux vivre-ensemble dans une ville aussi fragmentée et confrontée à une grave ségrégation sociospatiale? Et est-ce vraiment l’objectif prioritaire? 

2.200 projets ont été déposés par des artistes, et si ces derniers doivent attendre la fin de l’année pour savoir s’ils seront sélectionnés, l’équation est déjà connue de tous: les limites budgétaires et les contraintes thématiques feront nécessairement des déçus.

«C’est le propre de cet événement médiatique: l’attente locale est ahurissante, cela peut créer de l’amertume, de la frustration. Ça fait partie du jeu», explique Jean-Sébastien Steil, producteur indépendant qui accompagne les compagnies du territoire dans leur développement.

C’est dans ce contexte de flottement et d’incertitude que rumeurs, conflits et critiques se sont multipliés ces derniers mois. Chacun y va de son coup de gueule dans la presse. Des artistes se sont même enchaînés à la Bastille pour protester contre les baisses des subventions municipales et régionales.

Pour Bernard Latarjet, artisan de la victoire de Marseille qui a fini par se lasser des critiques constantes et vient de passer la main à un directeur plus jeune, ces tensions sont inhérentes à l’arrivée de la structure organisatrice, «un éléphant dans un magasin de porcelaine» selon la formule qu’il emploie fréquemment dans la presse.

Sur le plan politique, 2013 est un feuilleton à rebondissements au scénario presque aussi imprévisible que celui de Plus belle la vie: la maire d’Aix menace régulièrement de se retirer du projet, la politique culturelle de Marseille est critiquée par les artistes et à présent par le ministre de la Culture

Quant à Jean-Noël Guérini, à peine remis de la tempête provoquée par Montebourg au PS, le président PS du conseil général des Bouches du Rhône revient à la charge et menace lui aussi de se retirer du débat, critiquant comme d’autres le manque de transparence de l’association.

Pour les élus, l’or noir du tourisme redistribuera la richesse, profitant notamment aux travailleurs peu qualifiés. Or pour les milieux underground ou liés à la culture populaire, peu organisés et plutôt hostiles au concept d’ingénierie culturelle centralisée, un grand nettoyage social se profile avec la complicité de la Culture.

Quand les acteurs institutionnels rêvent de valorisation d’image à l’international, les acteurs culturels semblent eux plus obnubilés par un discours citoyen sur le raffermissement d’un lien social passant par l’action culturelle. Un groupe d’artistes et de chercheurs s’interroge sur les liens entre la culture et les transformations urbaines dans le cadre de l’événement 2013.

Avec en toile de fond la gentrification d’une partie de la ville, le groupe critique une «course à la ville créative», nouveau sésame du marketing urbain.

Dans la lignée des théories sur les creative cities de Richard Florida s’est développée toute une mythologie sur le potentiel de la «culture» pour attirer les classes créatives (R&D, enseignement, médias, industries culturelles, marketing, etc.), et dans la foulée les emplois qui vont avec. Or, quoi de plus cool et attirant qu’une ville «cultivée» au climat idyllique…

Erreur d’appréciation, analyse le géographe Boris Grésillon: Marseille est une ville de création, pas une ville créative. La nuance: avec ses espaces à défricher, ses entrepôts à l’abandon et ses loyers modérés, son attrait auprès des artistes n’est plus à démontrer, et en cela c’est plutôt de Berlin que de Barcelone qu’elle se rapproche.

Car si on fait le compte de la classe créative définie par Richard Florida, le bilan n’est pas à la hauteur. Emplois métropolitains supérieurs et surtout membres de la fameuse classe créative n’y sont pas en proportion significative par rapport aux autres métropoles françaises.

Reste que la culture au sens large et les transformations d’image qu’elle induit sont censées attirer ces travailleurs. «On attend de la culture qu’elle soit un levier incitatif» dans le cadre des projets de développement, souligne Boris Grésillon, «il y a de la poudre aux yeux là-dedans» si propreté, sécurité et surtout offres d’emploi ne sont pas au rendez-vous…

Marseille, capitale européenne de la merguez?

Mais Marseille veut passer à autre chose, briller par son attractivité et certainement pas se résumer à une Berlin du Sud, une ville pauvre mais sexy comme le clamait son maire de l’époque. D’autres veulent miser sur la réputation ambiguë et sulfureuse de la ville et se réapproprier les paradoxes de Marseille. C’est le cas du projet de «Off», Marseille2013.com, dont les auteurs avaient lancé dès 2004 l’idée de candidature de Marseille sur le mode de la blague, déposant au passage les noms de domaine marseille2013.org, .fr et .com avant tout le monde.

Outre la vente de t-shirts «Marseille capitale européenne de la Merguez», le site qui affiche une ligne arty et décontractée propose un Festival International du Film chiant, des projections dans les tunnels du métro et a lancé un appel à tous les porteurs de projet qui ne trouveront pas leur place dans la programmation officielle. De toute façon, l’association MP 2013 «nie complètement ce milieu culturel», estime Stéphane Sarpaux, journaliste et co-animateur du projet de Off.

«Marseille ne s’assume pas, confirme Boris Grésillon. Et les impératifs du marketing territorial s’accordent mal avec cette complexité.»

Il reste deux ans pour préparer l’événement et en clarifier les enjeux… Mais au-delà des dissensions, il y a un point sur lequel tout le monde converge: il faudra attendre 2014 et au-delà pour savoir ce qui restera après la fête.

Jean-Laurent Cassely