La mort de Ben Laden n'a pas rendu la torture morale
Pourquoi la mort de Ben Laden ne devrait pas changer ce que nous pensons de la torture – ou de ceux qui l'ont permise.
- Des manifestants simulent un actte de torture à Washington, 5 novembre 2007, REUTERS/Kevin Lamarque -
Devons-nous encore avoir un grand débat national américain sur la torture? Est-ce vraiment obligé? Des titres comme celui-ci, dans le New York Times, excusez du peu, nous informent que le raid contre Ben Laden a «ravivé» les arguments sur la «valeur de la torture». C'est bizarre, parce que jusqu'ici, les seules personnes qui «ravivaient» le débat sur les miracles de la torture étaient les mêmes, en fait, qui apparaissaient dans les mémos de la torture, ou qui se trouvaient dans les parages quand les méthodes de torture ont été approuvées. Cela ne fait pas un «débat». Un terme mieux choisi serait celui de propagande auto-justificatrice.
Et pourtant, l'idée de torturer illégalement des gens pour obtenir des informations semble de nouveau ouverte à la discussion. Alors avant de préparer mon argumentation, permettez-moi de signaler que si nous avons cette discussion, c'est uniquement parce que nous avons torturé des gens. Et c'est le problème quand on fait des choses stupides: vous passez ensuite le reste de votre vie à tenter de vous convaincre qu'après tout, ce n'était pas si stupide que ça. Si nous n'avions pas soumis à la simulation de noyade des prisonniers, voici huit ans, personne n'aurait pu affirmer qu'un tel supplice de l'eau «fonctionnait». La raison pour laquelle vous n'ordonnez pas de recourir à la torture, en premier lieu, c'est parce que dès que vous le faites, elle reste au menu pendant des années.
Étant donné que – pour l'instant – personne ne sait avec certitude si des éléments obtenus auprès de prisonniers par la torture ont directement mené à la capture et l'exécution de Ben Laden, la majorité de ceux qui jacassent sur la torture ne font que répéter des tautologies stériles et identiques. Leurs déclarations ne sont essentiellement que des variations d'une même affirmation: «Nous avons torturé des gens. Puis nous avons attrapé Ben Laden. Ergo la torture fonctionne.»
Le dialogue de Rumsfeld avec lui-même
En fait, les débats les plus intéressants sur la torture, ces derniers jours, nous ont été proposés par des gens débattant avec eux-mêmes de la vérité de cet unique syllogisme. Voyez, par exemple le Donald Rumsfeld du mardi matin débattant avec le Donald Rumsfeld du mardi soir, pour savoir si oui ou non la torture a permis la capture de Ben Laden.
Donald Rumsfeld du mardi matin:
«Le département de la Défense des États-Unis n'a jamais soumis personne au supplice de l'eau à des fins d'interrogatoire. Il est vrai que certaines informations obtenues dans des interrogatoires réguliers conduits à Guantanamo ont mené à d'autres informations qui se sont révélées utiles dans ce cas. Mais il ne s'agissait pas de traitements dégradants, ni de simulations de noyade.»
Donald Rumsfeld du mardi soir n'était pourtant pas du même avis:
«J'ai l'impression qu'une certaine confusion a régné aujourd'hui, sur quelques chaînes...suggérant que, selon moi, personne n'ayant subi le supplice de l'eau à Guantanamo n'avait fourni d'information sur le sujet. C'est tout à fait faux. Ce que j'ai dit, c'est que personne n'avait été torturé par simulation de noyade à Guantanamo par l'armée américaine...Trois personnes ont été torturées ainsi par la CIA qui les a ensuite emmenées à Guantanamo. En fait, comme vous le soulignez, les informations fournies par ces individus ont été d'une importance cruciale.»
Lorsqu'on leur demande si la torture a réellement permis d'obtenir des informations sur la localisation de Ben Laden, tout le monde répond à peu près la même chose: «Après avoir torturé des gens, d'autres trucs sont arrivés. Plus tard, nous avons appris des choses utiles». Puis ils insèrent leurs opinions personnelles sur le rapport de cause à effet.
Simulation de noyade
Voici comment le Républicain Peter King formule la chose:
«Nous avons obtenu plusieurs informations voici quelques années, des informations cruciales sur l'homme de confiance d'Obama [sic]. Nous avons obtenu ces informations grâce à la simulation de noyade. Et donc pour ceux qui pensent que ce procédé ne sert à rien et qu'il doit donc être arrêté et ne plus jamais être utilisé – sachez que nous avons obtenu des informations cruciales qui nous ont directement menés à Ben Laden.»
Ce qui n'est pas tout à fait incompatible avec ce communiqué en perpétuelle évolution de l'AP qui explique que, quelques mois après la torture de Khalid Cheikh Mohammed par simulation de noyade, il aurait pu divulguer certaines informations utiles. Ce qui peut sans doute nous décider – ou pas! Telle est la beauté et l'absurdité de ce débat – sur le fait qu'une torture initiale aurait permis l'obtention de ces informations. Cela ne signifie pas que la simulation de noyade a causé la divulgation des informations. Elle aurait même pu ralentir le processus d'obtention de ces informations utiles.
«La question reste ouverte»
Ce qui n'est pas non plus contradictoire avec ce que Leon Panetta a dit à Brian Williams mardi 3 mai au soir, une déclaration qui a bizarrement fait penser que Panetta établissait un lien entre la torture en elle-même et la capture de Ben Laden. En réalité, voici ce que Panetta a déclaré:
«Non, je pense que certains détenus ont été clairement, enfin, qu'ils ont utilisé certaines de leurs méthodes d'interrogatoire musclées contre quelques détenus. Mais je dis aussi, vous voyez, que la question de savoir – de savoir si nous aurions obtenu ces mêmes informations par des procédés réguliers, je pense que la question restera toujours ouverte.»
Panetta semble simplement reconnaître que certains individus ont été soumis à la simulation de noyade. Là aussi, remarquez la même formulation. «Nous avons torturé des gens. Nous avons ensuite obtenu des informations. Il y a peut-être un lien. On ne le saura jamais.». Est-ce là ce qui confirme l'efficacité de la torture? A compléter avec vos propres préférences politiques.
Pas besoin d'aveux
Et voici le morceau de bravoure: pour soutenir des préférences politiques personnelles, les faits sont tout bonnement facultatifs. Le manque de faits peut aussi se révéler extrêmement probant. Exemple: Khalid Cheikh Mohammed, soumis 183 fois à la simulation de noyade en 2003, a menti en disant qu'il ne connaissait pas l'homme de confiance de Ben Laden, tout comme Abou Faraj al-Libbi, interrogé en 2005. Ils n'ont révélé aucune information utile. Et pourtant les partisans de la torture disent que, parce que ces deux hommes ont nié connaître l'homme de confiance – mettant donc la puce à l'oreille des officiers de la CIA, estimant qu'il devait s'agir là d'un individu important –, la torture fonctionne réellement. Compris? La torture fonctionne quand le prisonnier révèle des informations, mais elle marche aussi s'il n'en révèle pas. C'est du gagnant-gagnant!
Voir que nous avons envahi un débat sur la mort d'Osama ben Laden par une diversion sur la torture constitue un autre embarras national. Pourquoi ne débattons-nous pas des autres méthodes de surveillance ou de renseignement qui ont contribué au succès de la traque de Ben Laden? Nous sommes encore bernés, et nous nous laissons encore berner par une poignée de types qui cherchent uniquement à justifier leurs propres crimes. Vous vous rappelez de tous ces débats sur la nécessité de recourir à la torture dans les cas où nous avions à faire à des «bombes à retardement»? Nous discutons aujourd'hui d'une supposée bombe à retardement qui aura mis huit ans à exploser – si on considère qu'elle ait explosé, d'ailleurs.
Une seule réponse valable
Il n'y a qu'une seule question à se poser sur l'Amérique et la torture: devons-nous y recourir? Et la réponse à cette question, issue de siècles de réflexion juridique et de progrès moral, non seulement aux États-Unis, mais partout dans le monde, est non. La torture est mauvaise pour ceux à qui on demande de torturer, et elle est mauvaise pour nos soldats qui seront torturés par d'autres. Un quarteron de bushistes ont peut-être secrètement modifié cette réponse pendant quelques temps, en se fourvoyant sur son efficacité, mais pour les interrogateurs sérieux, les philosophes moraux et les avocats, cette réponse a toujours été négative.
Ceux qui pensent autrement s'en remettent aujourd'hui à des demi-vérités et des affirmations invérifiables pour poser une autre question: est-ce que la torture fonctionne? Sans surprise, ils pensent que oui. Parfait. Contentons-nous de les ignorer. Un ancien interrogateur, Matthew Alexander explique que, même si elle fonctionnait, nous ne devrions pas nous en servir – parce qu'elle est immorale et génère toutes sortes de fausses déclarations et de temps perdu. La réponse à la question n°1 – les États-Unis peuvent-ils recourir à la torture? – n'a rien à voir avec les questions bidon soulevées actuellement.
En bref, si vous êtes poussés aujourd'hui par une poignée de défenseurs de la torture à «reconsidérer» l'efficacité de la torture, demandez-vous si vous avez entendu ne serait-ce qu'un seul exposé crédible montrant que la simulation de noyade a mené à Ben Laden. Ce n'est pas mon cas. Au pire, j'ai pu comprendre que ce supplice avait joué un rôle minime au sein d'un vaste enchevêtrement fait de techniques de renseignement, de surveillance, et d'un minutieux travail d'enquête, le tout n'étant pas prouvé et – plus important – impossible à réfuter. Quelques cyniques pourraient vouloir remettre en cause l'efficacité de la torture sur la base de faits non prouvés. Quant au reste d'entre nous, nous devons encore leur rappeler qu'ils ont cherché tout du long à répondre à la mauvaise question.
Dahlia Lithwick
Traduit par Peggy Sastre
Mis à jour le 09/05/2011 à 14h50
















































La question que vous soulevez tout au long de votre article sur l'efficacité de la torture n'est pas la bonne: elle mène à controverse, et pour ma part je suis persuadé qu'un homme auquel on brûle la plante des pieds au fer rouge est plus tenté de parler que celui à qui on pose gentiment des questions.
Lorsqu'on est civilisé, on se fiche de l'efficacité de la torture: on la condamne un point c'est tout, au même titre que la peine de mort! Relisez donc vos classiques, Endoloris, Impero et Avada Kedavara...
La torture, morale ou pas ?
La question ne se pose plus depuis le succès de la série 24 heures chrono, depuis le Punishers et plus globalement, depuis qu'il n'y a plus autour de cette pratique une aura d'horreur, pudiquement désigné dans les cour d'assises par la qualification "torture et actes de barbaries", une aura qui a été remplacé par une banalisation dans des œuvres à succès.
Mais la torture défendu par les militants des droits de l'homme et celle pratiqué actuellement par les démocraties occidentale (oui, l'homme le plus démocrate du monde pourra difficilement admettre que des milliers d'hommes dans les services de sécurités des différents pays ne se livrent pas à ce genre de pratique, surtout que le terme de torture est à géométrie variable, aussi bien appliqué à des menottes trop serrées qu'à des chocs électriques) sont deux choses maintenant dissociées:
La torture que j’appellerai "judiciaire", les pinces rougis et les crochets, dans la plus pure image d'Épinal de l'inquisition espagnole, de la procédure pénale athénienne concernant les esclaves, celle-ci, dans nos pays est définitivement révolue. Et ce n'est pas un mal, bien évidement.
Mais une nouvelle forme a émergée, une torture sécuritaire, dicté par l'urgence, n'étant plus l’œuvre de magistrats (car oui, les inquisiteurs étaient bien des magistrats, n'en déplaisent à certains) ou sous leur supervisions mais par les forces de sécurité dans le cadre de leur mission de prévention, de police administrative. Un dernier recours, empêchant, par sa seule application, une action judiciaire postérieure (la citation de l'excellent Unthinkable "On ne fait pas un procès à un homme qui n'a plus d'ongle") illustrant cela. Ce point de vu, défendu par Ménard, apparaissant dans bon nombres d’œuvres de fictions récentes (The Shield, entre autre), elle est au final rendu morale tant par sa banalisation que par sa nécessite car oui, c'est bafouer les droits des personnes, mais devant un enfant enlevé ou une menace terroriste, combien au final ne s'y résoudrai pas ?
«Nous avons obtenu plusieurs informations voici quelques années, des informations cruciales sur l'homme de confiance d'Obama [sic]. Nous avons obtenu ces informations grâce à la simulation de noyade."
Je pense que vous vouliez dire "l'homme de confiance d'OSAMA", non ?
Je suis, quoi qu'il en soit, d'accord pour dire qu'il ne faut pas se demander si un homme parlera plus facilement sous la torture, mais qu'il faut la condamner sans même se poser de questions.
[sic] est là pour relever qu'effectivement, l'interlocuteur a fait un lapsus, confondant Obama et Osama.
Cordialement
CC