France

Le bilan de Sarkozy est illisible

Eric Le Boucher, mis à jour le 09.05.2011 à 6 h 59

Le Président de la République s'est beaucoup agité en quatre ans. Il a lancé un nombre considérable de réformes. Mais la plupart n'ont pas été menées jusqu'au bout, ont été gommées par la crise et surtout l'ensemble n'a aucune cohérence.

Nicolas Sarkozy lors d'un discours au Havre  REUTERS

Nicolas Sarkozy lors d'un discours au Havre REUTERS

Surtout n’allez pas consulter le bilan officiel des  quatre ans de présidence Sarkozy publié par l’Elysée,  il est illisible. Une bouillie où tout se mélange sans distinction. Tout est gris de la revalorisation du travail à la Géorgie, de «la belle réussite de la politique familiale» (voilà que le président s’attribue la bonne fécondité des Françaises!) au G20. Rien ne ressort, aucune hiérarchie, aucun relief.

Mais c’est bien normal: ce n’est pas le document qui est illisible, c’est le bilan lui même. Nicolas Sarkozy a du peps, il court, il bouge, il réagit, il va, il vient … dans tous les sens. Il était libéral (du moins l’a-t-il mis en avant), le voilà interventionniste, étatiste. Il était pour la suppression de l’ISF, puis contre, puis pour encore, pour finir par couper la poire en deux. Il était pour «l’ingérence» en nommant Bernard Kouchner au Quai d’Orsay, puis il ne l’était plus avec la réaliste MAM, avant de refaire tête à queue avec le Printemps arabe. Henri Guaino, conseiller spécial, le confesse: «Tout a été sans doute mal compris, parce que quand vous êtes obligés tous les jours d'éteindre les incendies, de colmater les brèches (...) eh bien, on a du mal à retrouver la cohérence de l'action». En effet. Christine Lagarde à son habitude plus mezzo voce: «Je crois qu'on n'a pas suffisamment vulgarisé, expliqué et ramené au quotidien des Français la multitude de réformes que nous avons conduites pendant quatre ans».

La vraie curiosité du «bilan officiel» n’est donc pas qu’il donne le tournis, mais le fait que les dirigeants de la droite peinent à le soutenir. «Vous n’avez pas à rougir», a dit François Fillon aux élus de droite se voulant, une fois n’est pas coutume, défenseur de son chef. Que n’a-t-il dit «vous devriez être fiers»? Brice Hortefeux n’est pas plus habile: «Le monde et la France ont connu la crise la plus importante depuis 1929», rappelle-t-il, et de souligner que l’Hexagone s’en est «mieux sorti» que ses «voisins à genoux», comme la Grèce ou le Portugal. Voilà des comparaisons qui flattent…

Ce n’est pourtant pas un si mauvais thème que celui du bilan.  Nicolas Sarkozy a une «image» infernale, il est critiqué pour son début chez «les riches», son comportement, son manque de stature présidentielle et ses méthodes à l’emporte pièce. Mais, et c’est difficile à dire sans passer pour un de ses défenseurs dans ce pays où l’anti-sarkozysme militant interdit l’analyse, son action vaut mieux que son image. Nicolas Sarkozy a engagé un nombre considérable de réformes sur un rythme soutenu au début puis essoufflé depuis un an. L’institut Thomas More (pro-européen)   compte 1310 mesures depuis quatre ans, dont 490 conformes aux promesses de campagne et le reste non inscrites. Si on compare avec l’immobilisme chiraquien, raffarinien et villipien, le bilan est flatteur.

Nicolas Sarkozy a bougé beaucoup de choses dans tous les domaines, c’est la première caractéristique de son action.  Mais une deuxième caractéristique s’impose : peu de réformes ont été conduites jusqu’au bout. La retraite par exemple dont le document officiel fait grand cas, ne sauve le système que pour quelques années et il faudra aller beaucoup plus loin que les seuls 62 ans. Le gouvernement l’a reconnu qui évoque l’ouverture d’une réflexion sur la retraite «par points» à la suédoise. Le verre est donc à moitié plein ou à moitié vide. 

Pour se limiter  à l’économique et au social, les réformes achevées ou bien avancées portent sur l’université et la recherche, la représentation syndicale, la revue des politiques publique, l’agriculture. Celle à moitié engagées sur la retraite, l’emploi,  l’organisation territoriale. Et puis il y a des domaines laissés de côté comme la santé.

Henri Guaino a néanmoins raison, la crise est venue tout remettre en cause. Nicolas Sarkozy aura été un président en temps de crise. Et il a plutôt bien «réagi» au niveau national: le plan de relance qui ne portait pas trop sur la consommation a été bien dosé, comme la suite de la conjoncture le dira. Idem au plan international, tant pour essayer de sauver les banques européennes puis la Grèce, l’Irlande, le Portugal, que pour mobiliser et coordonner les plans au niveau du G20. La comparaison avec Angela Merkel est bonne pour Nicolas Sarkozy.

Mais, même dans la crise, le défaut de cohérence s’est fait sentir. Après la chute de Lehman, voilà le président français qui monte au créneau contre les bonus (petit sujet), il peste sur les millions des traders pour qu’in fine on découvre ces jours-ci que les banques françaises n’appliquent pas les directives européennes à ce sujet. Comprenne qui pourra! Comme Nicolas Sarkozy écoute après d’agir, qu’il travaille, il a compris que les «vrais causes» de la crise étaient autres (les déséquilibres US-Chine), il cesse alors de viser petit et se lance dans un projet, cette fois trop vaste, de refonder l’ordre monétaire international comme un nouveau Bretton Woods.

La crise a tout changé certes mais le président manque bien de conviction pour virer de bord si vite: arrivé en «rupture» pour faire des réformes libérales, le voilà vite vêtu en  interventionniste. L’axe du quinquennat s’est inversé. Le bilan officiel du président nous parle de «protéger les Français» alors que le candidat voulait les faire avancer. La seule constance sarkozienne aura été de se moquer des comptes,  de regarder Bercy de haut et de creuser les déficits.

Alors au bout du compte? La note globale des réformes est  passable. Nicolas Sarkozy a fait beaucoup choses. Mais entre temps, la crise est passée non pas pour inverser la vision qu’on peut avoir du monde mais pour accélérer le temps, la rapidité de la percée asiatique, et pour relever les enjeux. Le chômage accru,  la compétitivité dégradée,  les finances en faillite: il aurait fallu, il faudra faire radicalement plus. Si les Français ne regardent que les images présidentielles, s’ils se perdent dans les réformes, c’est faute d’un grand récit positif d’avenir de la mondialisation post-crise. Quels atouts pour la  France dans 20 ans?

Eric Le Boucher

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Eric Le Boucher (543 articles)
Cofondateur de Slate.fr
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