France

Procès Colonna: tout change, rien ne change

Bastien Bonnefous, mis à jour le 07.05.2011 à 10 h 05

Yvan Colonna a-t-il réellement changé à l'occasion de son troisième procès devant la cour d'assises spéciale de Paris ? Au terme de la première semaine d'audience, on peut légitimement se poser la question.

Cargèse, la ville de Colonna, en août 2008. REUTERS/Charles Platiau

Cargèse, la ville de Colonna, en août 2008. REUTERS/Charles Platiau

Indéniablement, ce n'est pas le même homme qui se présente depuis le 2 mai devant ses neuf juges, tous magistrats professionnels. Le «berger taiseux» comme il s'est critiqué lui-même, a décidé cette fois de se déboutonner. Jour après jour, Yvan Colonna parle davantage de lui, de sa vie, de ses convictions, de ses peurs... Il évoque avec plaisir son amour pour Jean-Baptiste, son fils unique, son goût pour la bande dessinée, son ancien travail à Cargèse et ses 250 chèvres à traire matin et soir. Il détaille même la fabrication du bruccio, ce fromage corse qu'il produisait et descendait vendre à Ajaccio deux fois par semaine.

Debout dans son box, Yvan Colonna a choisi d'être l'acteur de son propre procès. Il est aussi un accusé qui se défend, coupe la parole à ses contradicteurs, appelle chacun – avocats de la partie civile comme avocats généraux – par leur nom, les montre du doigt, s'énerve parfois face à la même question posée plusieurs fois sous différentes formes. «Vous ne comprenez pas quand je parle?», répond-il sèchement à l'insistant.

Il se bagarre et parfois, fait mouche. A Me Yves Baudelot, un des avocats de la famille Erignac et par ailleurs avocat de Dany Leprince dans l'affaire du même nom, Yvan Colonna ne passe rien. Surtout quand le pénaliste, qui pourfend les gardes à vue dans le dossier Leprince, ne trouve rien à redire sur celles menées dans l'enquête sur la mort du préfet Erignac. «Quand Dany Leprince dit que ses gardes à vue ont été un scandale, vous le croyez, mais pour moi, vous ne me croyez pas, Me Baudelot!», lance l'accusé à l'avocat, touché net.

Mais si le ton a changé, sur le fond, l'ancien militant nationaliste ne varie guère. Pas question pour lui de condamner officiellement l'assassinat du préfet Erignac. Il préfère tourner autour, condamnant «la mort d'un homme, quel qu'il soit». Yvan Colonna nie également toute appartenance au groupe des «Anonymes» qui a revendiqué l'attaque de la gendarmerie de Pietrosella en septembre 1997 puis l'assassinat du préfet en février 1998. Seule évolution en la matière: il reconnaît pour la première fois avoir eu des informations pouvant s'y rapporter.

«Un jour normal, comme un autre»

Mais là encore, Colonna fait du Colonna. «J'ai été à un moment donné au courant de certains choses par rapport à ce que m'a dit une certaine personne», a-t-il déclaré à la cour, laissant planer un suspense et des révélations possibles lors de la venue à la barre des membres condamnés du commando, prévue pour la fin du mois de mai. Si l'affaire n'était pas si grave, une telle phrase pourrait avoir toute sa place dans les dessins corses de René Pétillon...

Interrogé vendredi sur l'assassinat du 6 février 1998, Yvan Colonna n'a pas non plus modifié une ligne de ses anciennes dépositions. Ce jour-là a été un jour «normal, comme les autres», avec un emploi du temps «réglé comme du papier à musique». Lever vers 4h30 du matin, départ pour la bergerie, traite des chèvres, fabrication du bruccio, puis il redescend au village de Cargèse, passe voir l'avancée du chantier de deux studios qu'il fait rénover. Déjeuner, sieste, puis retour à la bergerie jusqu’à 19h30 environ.

Redescendu à Cargèse, il passe «comme tous les soirs» embrasser sa grand-mère et ses parents qui partagent une maison sur la même propriété que lui. Puis une douche «chez sa tante» car chez lui, les tuyauteries manquent de «pression». Et au moment où Claude Erignac est abattu de trois balles à Ajaccio, Colonna, dit-il, s'occupe de son fils parce que sa compagne est partie à une «soirée crêpes» avec des amies.

Sauf qu'il trouve «porte close», comprend que l'enfant est chez sa belle-mère, et «énervé» contre sa femme qui ne l'a pas prévenu, remonte «dormir à la bergerie». Un emploi du temps que ses proches, interrogés par la suite, confirmeront dans ses grandes lignes. Mais en garde à vue quinze mois plus tard, les épouses des membres du commando diront, elles, l'avoir vu ce soir du 6 février partir et revenir en voiture avec les conjurés.

Pas de changement non plus pour la journée du 21 mai 1999, date à laquelle sont arrêtés Pierre Alessandri, Alain Ferrandi – deux membres du commando – et leurs femmes. Ce vendredi, Yvan Colonna passe comme d'habitude à la bergerie, puis descend sur Ajaccio livrer son bruccio et faire des courses. A la cour, il explique que c'est sur la route qu'il apprendra les interpellations par un appel téléphonique de sa compagne.

Comment comprendre le coup de fil de Martin Ottaviani

Lui continue son chemin et va acheter du «matériel électrique pour un ami» - l'enquête l'a prouvé. Il passe aussi à la banque retirer près de 30.000 francs. Pour en donner, explique-t-il, 25.000 à sa femme qui connaît des difficultés avec son commerce, un restaurant de Cargèse, et garder le reste pour lui. La somme sera d'ailleurs retrouvée au domicile de sa grand-mère. De quoi troubler l'accusation qui veut voir dans ce retrait bancaire le financement de sa future cavale. «Si je suis l'assassin du préfet et que j'apprends que mes complices sont arrêtés, je me tire tout de suite, je ne fais pas des courses, je ne vais pas à la banque, je me tire direct!», fait aussitôt remarquer habilement son avocat, Me Eric Dupond-Moretti.

Mais ce 21 mai 1999, Yvan Colonna reçoit aussi cinq appels téléphoniques de Martin Ottaviani, un autre membre du commando qui sera arrêté deux jours plus tard. Les deux hommes ne se fréquentent pas et n'ont pas l'habitude de s'appeler. Pour l'avocat général Alexandre Plantevin, ces appels sont «à charge» contre Colonna, prouvant que les conjurés non interpellés tentent de se joindre en catastrophe.

Interrogé, Yvan Colonna est mal à l'aise. Une fois encore, Me Dupond-Moretti vient à sa rescousse. «Les appels d'Ottaviani, c'est totalement à décharge! Ottaviani, il n'appelle pas les autres membres du commando qui seront condamnés comme Marcel Istria ou Joseph Versini. Les membres du commando ne s'appellent pas entre eux. Mais il appelle Colonna!», lance le pénaliste. CQFD?

Arrive la journée décisive du lendemain. Ce samedi 22 mai 1999 est, une fois encore, «une journée normale», affirme Colonna. Sauf qu'un article paraît dans Le Monde, annonçant les interpellations de la veille et glissant d'autres noms de militants nationalistes sur la région de Cargèse-Sagone, notamment ceux d'Yvan Colonna et de Stéphane, son frère, ainsi que celui de son beau-frère Joseph Caviglioli. Après une «réunion de famille», les trois hommes décident de donner une interview télévisée à TF1 le soir-même. Interview dans laquelle Colonna, qui n'est pas encore désigné par le commando comme le tireur, déclare que «peut-être on a le profil», mais ajoute «prouvez-le».

Cavale ou prise de recul

Dans la nuit du 22 au 23 mai, Yvan Colonna explique être parti dans la montagne à la recherche de chèvres qui «avaient changé de lieu de pacage». Une «connaissance» - appelons-la «monsieur X» - l'a transporté sur place. La quête caprine durera jusqu'au 26 mai, date à laquelle il rencontre une autre «connaissance» - disons « monsieur Y » - qui l'informe qu'il est accusé de l'assassinat du préfet Erignac et qu'il est «recherché par toutes les polices de France». Il décide alors de «prendre du recul».

Le dit-recul durera... quatre ans jusqu'à son arrestation en 2003 dans une bergerie du sud de l'île. «Je ne comprenais pas ce qui me tombait sur la tête et il y avait aussi la peur», tente-t-il aujourd'hui de se justifier, reconnaissant avoir «peut-être fait une erreur» et admettant que cette cavale «puisse être interprétée, à tort, comme un aveu».

L'accusation ne croit pas à sa version, certaine que la recherche des chèvres est bidon et que la cavale de Colonna démarre dès la nuit du 22 mai. Benoîtement, le berger pourrait lever toute ambiguïté en livrant les noms de «messieurs X et Y», les deux «connaissances» croisées en ces jours décisifs et qui pourraient confirmer sa chronologie. Sauf qu'Yvan Colonna est Yvan Colonna. «C'est quelqu'un qui n'a jamais voulu se manifester, qui n'a pas envie d'être mêlé à toute cette histoire. Je respecte et donc je ne veux pas donner son nom», répond par deux fois l'accusé.

Sur le fond, il n'a pas vraiment changé.

Bastien Bonnefous

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