France

Affaire Ligonnès: Monsieur Dupont peut-il être un infiltré des stups américains?

Margherita Nasi et Cécile Dehesdin, mis à jour le 09.05.2011 à 19 h 15

Dans la lettre écrite à ses proches, Xavier Dupont de Ligonnès affirme avoir recueilli des informations pour la Drug Enforcement Agency. Un Français lambda peut-il devenir un infiltré de la brigade des stups américaines?

Photo: Spy vs Spy, Tony the Misfit via  Flickr - CC licence by

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Dans la lettre que Xavier Dupont de Ligonnès aurait écrite à une dizaine d’amis et membres de sa famille, celui que la police recherche comme témoin principal des assassinats de Nantes affirme que lui, sa femme et ses enfants ont dû partir précipitamment pour des raisons rocambolesques: il explique avoir aidé la Drug Enforcement Agency (DEA), sorte de brigade des stupéfiants américaine, avoir recueilli tellement d’informations qu’il doit témoigner dans un procès contre de hauts trafiquants de drogue aux Etats-Unis, et avoir été menacé à cause de cela au point d’être engagé dans le «programme fédéral de protection des témoins» américain.

Les proches de Xavier Dupont de Ligonnès ne sont pas convaincus que cette lettre ait bien été écrite par lui, notamment parce qu’elle a été tapée à la machine et qu’elle ne comporte aucune faute d’orthographe alors qu’il en faisait beaucoup dans ses mails.

Mais qu’en est-il de la théorie que la lettre développe? Un Français peut-il devenir un agent infiltré de la brigade des stups américaines? De là partir témoigner à un procès aux Etats-Unis? Et pour cela être enrôlé dans le Witsec, le programme de protection des témoins américain? Le tout en ayant le droit d’écrire une lettre à une dizaine de proches leur racontant tout ça?

Une source confidentielle, oui, un agent infiltré, non

Dans la lettre (PDF), celui qui se présente comme Xavier Dupont de Ligonnès affirme qu’en 2003, il a été mis en contact avec la DEA, «avec des antennes dans plusieurs pays, qui cherchait un Français pouvant être infiltré dans le milieu des discothèques françaises, pour collecter des informations sur les réseaux de trafic de drogue et de blanchiment d’argent, sans attirer l’attention».

La DEA est bien présente à l’étranger, avec 83 bureaux dans 63 pays, dont la France. Et l’agence a tout à fait le droit et la capacité de travailler avec des informateurs étrangers dans ces différents pays, tant que les autorités locales sont strictement tenues au courant.

Elle collabore avec son équivalent étranger, et des organisations internationales ou européennes, comme Europol et Interpol, sont également là pour promouvoir la coopération policière entre différents pays.

Mais Xavier Dupont de Ligonnès ne peut pas être un «infiltré», car les infiltrés de la DEA sont des citoyens américains, agents de l’organisation, qui ont été engagés et ont suivi 17 semaines de cours intensifs à Quantico, en Virginie occidentale, dans le même centre d’entraînement que le FBI.

Les agents y suivent des cours de droit, apprennent à mener des raids, à conduire sans se faire repérer, et on leur enseigne également des techniques d’infiltration. Ils choisissent ensuite de se spécialiser dans un domaine, et commencent leur travail dans un bureau américain (ils ne peuvent pas partir à l’étranger tout de suite).

Contrairement à ce que l’on voit dans les films, les agents infiltrés ne restent pas sous couverture de manière continue pendant des mois. La version de Xavier de Ligonnès, travaillant pendant des mois dans le milieu des boîtes de nuit n’est donc pas réaliste. Dans la «vraie vie», les infiltrés ne jouent leur rôle qu’à trois ou quatre occasions précises, après avoir été «présentés» par un informateur.

De plus, un agent infiltré ne peut pas être un civil. En tant que civil et français, Xavier Dupont de Ligonnès aurait pu être une source confidentielle, également appelé «informateur» ou «aviseur». Mais là encore, il ne colle pas au profil type: la plupart du temps, ce sont les sources confidentielles qui contactent la DEA, et pas le contraire.

Ces gens veulent devenir des informateurs parce qu’ils ont besoin d’argent, parce qu’ils veulent se venger de quelqu’un ou d’une organisation, ou parce qu’ils veulent obtenir une réduction de peine.

Dans sa lettre, le supposé Ligonnès explique qu’il s’est mis à travailler pour la DEA «après avoir été testé et briefé» et «avec obligation de garder le secret (même, et surtout, vis-à-vis des enfants.)», précisant que cela lui permettait «d’arrondir nos fins de mois (officieusement)».

Les sources confidentielles sont bien briefées et débriefées régulièrement, (et si la source vit en France, la brigade des stups françaises sera au courant voire sera là pour les différentes sessions).

Avant d’inscrire une personne comme source confidentielle –elle devient alors simplement un numéro, son identité n’étant connue que de l’agent qui la gère– la DEA vérifie ses antécédents. En guise de «test», l’agence peut par exemple interroger quelqu’un sur son casier judiciaire, puis le vérifier. Si la personne a menti, elle ne sera probablement pas une bonne source.

L’agence peut aussi faire passer quelqu’un au détecteur de mensonge, mais cela arrive rarement. Il n’est d’ailleurs pas rare que les services de renseignement refusent l’aide d’une source confidentielle, parce qu’elles ne sont pas sûres de sa fiabilité.

Les sources confidentielles peuvent tout à fait dévoiler leur occupation à leur famille. Le moins de gens sont au courant, le mieux c’est, mais l’agence préfère par exemple qu’un informateur prévienne sa femme plutôt que celle-ci pense qu’il la trompe quand il est en fait en train d’aider le DEA. Même chose pour les agents infiltrés: leurs époux et épouses savent qu’ils sont agents infiltrés, mais pas les détails des opérations auxquelles ils vont participer.

Quant à «arrondir ses fins de mois», il y a très peu de chances qu’un informateur soit payé de manière régulière: les sources confidentielles sont payées pour les informations qu’elles rapportent. Si elles n’en rapportent pas, elles ne sont pas payées, et elles sont payées après coup, en fonction de la qualité de l’information.

En revanche, une source pourrait être payée tous les mois dans le cas, rare, où elle devrait se déplacer dans une nouvelle ville et payer le loyer d’un nouvel appartement et l’essence de sa voiture.

D’après la DEA, rien ne serait «officieux» puisque, si l’argent est normalement fourni en cash, il est déclaré par l’agence et imposable.

Un témoin protégé oui, mais pas par le «Witsec»

La lettre explique ensuite qu’avec toutes les informations collectées, Xavier Dupont de Ligonnès est devenu «un témoin essentiel dans un futur procès impliquant des hauts responsables du trafic de drogue international», procès devant se tenir aux Etats-Unis à une date indéterminée. Et que, comme il a été «repéré», il a été engagé dans le «programme fédéral de protection des témoins», d’où son départ précipité aux Etats-Unis.

La DEA peut en effet demander à ce qu’une personne soit intégrée dans le Witsec, le programme fédéral de protection des témoins, même si c’est à l’agence de police fédérale des Marshals, en charge du programme, de prendre la décision finale.

Et, oui, si un non-Américain faisait partie du programme (ce qui est rare, mais possible, et est déjà arrivé avec des Colombiens par exemple), il serait probablement protégé aux Etats-Unis. Le DEA devrait faire entrer l’individu aux Etats-Unis sous son vrai nom et avec un visa en bonne et due forme, avant de pouvoir l’inclure dans le Witsec et changer son identité.

Mais de toute façon, une personne ne peut faire partie du Witsec avant son témoignage: le programme ne protège que les gens qui ont déjà témoigné lors d’un procès et dont la vie est sérieusement menacée après ce procès.

Une source confidentielle peut être amenée à témoigner lors d’un procès, si elle l’accepte, ce qui signifie qu’elle perd son anonymat et peut potentiellement mettre sa vie en jeu. Avant le procès et son témoignage, elle peut alors être protégée par des agents de la DEA ou d’une autre force de police, qui la cacheront elle et sa famille dans une chambre d’hôtel en leur interdisant toute communication vers l’extérieur, mais pas par le Witsec.

Dans tous les cas, un individu peut décider de ne pas bénéficier de la protection du Witsec, ou d’arrêter d’en bénéficier.

L’arrêt de toutes les communications (y compris cette lettre!)

Celui qui se présente comme Xavier Dupont de Ligonnès affirme que son courrier «est le seul autorisé [...] et il est écrit sous contrôle». Il précise que le Witsec signifie l’arrêt immédiat de toutes communications électroniques, avec interdiction de Facebook et autres, un départ soudain et précipité en grand secret sans avoir pu tout régler. Et affirme qu’au bout d’un certain temps, la famille aura le droit de transmettre des courriers à une personne de la famille, qui les communiquera au reste.

Encore une fois, cette version n’est pas «réaliste». En rentrant dans le Witsec, les témoins protégés «disparaissent» de la surface de la Terre: ils n’ont plus le droit de communiquer avec leur ancienne vie, ni par lettre, ni par email. Rien, même pas un «courrier autorisé écrit sous contrôle». Et si un protégé communiquait avec sa famille ou ses amis, il pourrait tout simplement être abandonné par le programme.

Margherita Nasi et Cécile Dehesdin

L’explication remercie Patrick Espagnol, délégué national à la lutte contre le trafic de drogue, et Michael Sanders, de la Drug Enforcement Agency.

 Photo: Spy vs Spy, Tony the Misfit via  Flickr - CC licence by

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