Monde

Comment certains Américains en arrivent-ils à croire en la théorie du complot?

David Weigel, mis à jour le 07.05.2011 à 10 h 13

Obama n’est pas américain. Le dernier-né trisomique de Sarah Palin n’est pas le sien. Le gouvernement américain est responsable des attentats du 11 Septembre... Voyage chez les «Birthers», les «Triggers» et les «Truthers».

Manhattan lors du 9e anniversaire de l'attaque contre les tours du World Trade Center, à New York le 13 septembre 2010. REUTERS/Gary Hershorn

Manhattan lors du 9e anniversaire de l'attaque contre les tours du World Trade Center, à New York le 13 septembre 2010. REUTERS/Gary Hershorn

Hey, bonne nouvelle! Nous avons survécu à la dernière déflagration de la théorie du complot qu’il est convenu d’appeler le «Trig Trutherism» —ou l’hypothèse aujourd’hui discréditée selon laquelle le plus jeune fils de Sarah Palin [Trig, né en 2008 NDT] n’est pas d’elle.

La semaine dernière, Geoffrey Dunn, auteur de The Lies of Sarah Palin [Les mensonges de Sarah Palin] a publié un long article —supprimé par le Huffington Post avant d’être racheté par Business Insider, dont le site est en plus grande nécessité de trafic— revenant sur le même sujet. Son argument a été réduit à néant par Justin Elliott dans Salon ainsi que par les autres journalistes qui se sont résignés à s’engager dans l’une des théories du complot les plus fastidieuses de tous les temps (une théorie du complot sérieuse est censée moins ressembler à une intrigue secondaire de General Hospital.)

En revanche, la justification avancée par Dunn pour avoir écrit son article est bien moins ennuyeuse.

«Cette semaine, Palin a eu l’arrogance de glousser de suffisance lors d’une interview sur Fox News dans laquelle elle soutenait l’enquête de Donald Trump sur l’acte de naissance hawaïen du président Obama», écrit Dunn. «C’est d’une hypocrisie ahurissante. Il y a une personne qui peut mettre un terme à l’affaire Trig instantanément et immédiatement, et c’est Sarah Palin elle-même».

Voyage chez les «Truthers»

C’est la base pour les théoriciens du complot: ils enquêtent tout autant dans le chagrin que dans la colère. Ils ne sont toujours qu’à une confession de la vérité. Ce genre de logique est bien plus compréhensible, à défaut d’être plus raisonnable, quand on a lu Among the Truthers: A Journey Through America's Growing Conspiracist Underground [Voyage chez les Truthers, dans la clandestinité des théoriciens du complot d’Amérique], un ouvrage récent, sérieux et bien conçu rédigé par le journaliste canadien Jonathan Kay.

Son livre montre pourquoi les Américains accordent de plus en plus volontiers crédit à des fantasmes épouvantables sur le gouvernement ou les politiciens qu’ils n’aiment pas, sur les vaccins ou l’hypothèse que le gouvernement fédéral était derrière les attentats du 11 septembre (et ces personnes sont les «truthers» de son titre). Et l’on comprend que le monde des complots va aller grandissant.

Il y a deux raisons essentielles pour cela, et elles sont liées. Les médias, comme le souligne Kay, sont plus fragmentés que jamais. L’information est bien plus facilement accessible, et les infos bidon arrivent à s’imposer tout en haut des pages de recherche de Google. Cette fragmentation advient à un moment de colère partisane et d’angoisse existentielle économique intenses.

Tous ces faits sont bien connus, et ont été étudiés de fond en comble. Le sondage Gallup demande tous les ans aux électeurs s’ils font confiance au gouvernement. En 2010, seuls 19% affirmaient que oui, et seulement 43% —le taux le plus bas jamais enregistré— déclaraient faire confiance aux médias.

Cette même année, le Pew Research Center a révélé que 61% des Américains s’informaient surtout sur Internet, 54% par la radio et seulement 50% par les journaux. Plus les gens se renseignent sur l’actualité en ligne, et plus il leur est facile de trouver des informations concordant avec leur idéologie.

Le livre de Kay est à moitié reportage, à moitié preuve. Et les deux moitiés démontrent chacune que le défaut de confiance dans les institutions —qui ne gèrent pas la situation au mieux en ce moment— génère une vague de marchands de complots. Tous les principaux membres du mouvement «9/11 Truth» [la vérité sur le 11 Septembre] que Kay a interviewés ont affirmé que leur obsession avait commencé parce qu’ils ne faisaient pas confiance au gouvernement et qu’ils cherchaient des informations dans des sources non officielles.

Richard Gage, le membre le plus connu du groupe «Architects and Engineers for 9/11 Truth» [architectes et ingénieurs pour la vérité sur le 11 Septembre], raconte à Kay qu’un jour, sur KPFA, station de radio gauchisante du nord de la Californie, il avait entendu une interview terrifiante, qui semblait tout ce qu’il y a de plus officielle —bidon en réalité— de David Ray Griffin, l’icône des «9/11 Truthers».

«Comment ça se fait que je n’en aie jamais entendu parler?» se souvient avoir pensé Gage. «J’étais sous le choc. J’ai dû me garer sur le bas-côté le temps de le digérer».

Robert Balsamo, cofondateur de Pilots for 9/11 Truth [Pilotes pour la vérité sur le 11 Septembre], a le même genre d’anecdote. Un jour, en regardant les infos, il vit Glenn Beck essayant de décrédibiliser les théories du complot des attaques du 11 Septembre sur le Pentagone à l’aide de nouvelles vidéos de mauvaise qualité. Balsamo ne fut pas convaincu, et «commença à farfouiller sur Internet, pour voir s’il ne pourrait pas trouver une version plus nette de la vidéo. À la place, il tomba sur des sites de Truthers».

Des motivations pas toujours illégitimes

Les Truthers que Kay cite ici sont les membres phares du mouvement. Ils ont fait des recherches plus poussées que l’internaute moyen. Mais ils ont commencé à chercher parce qu’ils se sentaient mal à l’aise, ont exploré la Toile et trouvé toute une histoire alternative (et parfois une science alternative) plus confortable à vivre que celle qui leur était imposée. C’est le cas pour beaucoup d’autres, motivés par le manque de confiance dans leurs «dirigeants.» Et leurs motivations n’étaient pas toujours illégitimes.

Prenez la conspiration du 11-Septembre. Certaines sources de Kay ont de fragiles connexions avec la réalité. La plupart d’entre elles se sont intéressées à la théorie du complot parce que quelque chose paraissait… sonner faux.

Comme le souligne Kay, le «Trutherisme» n’a pas vraiment décollé avant 2003, quand il est apparu clairement qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Si vous aviez déjà tendance à penser que George W. Bush avait usurpé son poste de président en 2000, si vous aviez lu les lettres de la fin des années Clinton publiées par Project for a New American Century, eh bien c’en était assez pour vous rendre dingue.

Un célèbre sondage de 2006 conduit par le Scripps Survey Research Center de l’Ohio University a révélé que 36% de tous les Américains et que plus de la moitié des démocrates soupçonnaient que «des gens dans le gouvernement fédéral avaient soit aidé aux attentats du 11 Septembre, soit n’avaient rien fait pour les empêcher parce qu’ils voulaient que les États-Unis fassent la guerre au Moyen-Orient». Il y a en effet ici matière à malentendu. Après tout, la plupart des Américains sont aujourd’hui au courant des défaillances des services de renseignement qui ont précédé les attentats.

Mais le chiffre est resté élevé quand on les a interrogés sur d’autres théories du complot, plus obscures. Les enquêteurs ont découvert que 21,1% des démocrates et 18,5% des libéraux affirmaient qu’il n’était en tout cas pas exclu que «le Pentagone n’ait pas été frappé par un avion détourné par des terroristes, mais par un missile de croisière lancé par l’armée des États-Unis». En outre, 24,8% des démocrates et 21% des libéraux ont affirmé qu’il n’était pas exclu que «l’effondrement des Twin Towers à New York ait été aidé par des explosifs installés secrètement dans le bâtiment».

Des théories du complot presque réconfortantes

On voit bien ce qu’ils pensent. On voit bien ce que pense une grande partie des conservateurs aujourd’hui quand ils avouent aux enquêteurs qu’ils ont des doutes sur la nationalité d’Obama. Kay le résume ainsi: «Si les grands médias ne veulent pas enquêter sur les sales secrets d’Obama que nous savons être vrais… qui sait quels autres sales secrets nous sont encore cachés?». Quand et comment ces gens, qui ne font pas confiance aux médias et nourrissent leurs obsessions des «faits non signalés» d’un simple clic du bouton «J’ai de la chance», cessent-ils de penser ainsi? Ils ne cessent jamais.

La recherche de Kay est rassurante, dans un sens, parce qu’en prenant toutes ces obsessions au sérieux, il peut diagnostiquer leur origine. Le problème des théoriciens du complot est celui de «l’historien raté.» Kay en donne un exemple. Pendant un temps, Sigmund Freud crut que Shakespeare avait écrit Hamlet après la mort de son père. Quand Freud écrivit L’Interprétation des rêves, il cita la pièce comme exemple d’œuvre œdipienne de référence.

Mais en 1919, des historiens découvrirent que Shakespeare l’avait écrite avant la mort de son père. Comment Freud réagit-il? Il devint obsédé par une théorie du complot selon laquelle le 17e comte d’Oxford avait écrit les pièces attribuées à William Shakespeare. Les démocrates paranoïaques de 2006 et les républicains délirants de 2011 marchent-ils sur les traces de Sigmund Freud? Peut-être.

Ils peuvent même avancer que les enjeux sont plus importants pour eux: pour Freud, il ne s’agissait que de défendre un gros morceau de son bouquin. Eux sont au bord de perdre leur pays. Dans ce sens, ces théories du complot politique modernes peuvent être considérées comme réconfortantes: elles partent du principe que nos dirigeants politiques sont hyper-compétents.

Ils ont mis au point, puis dissimulé des projets dignes des machines de Rube Goldberg pour obtenir ce qu’ils voulaient et se maintenir au pouvoir. Il faut être fort. Alors que si les théoriciens du complot se trompent, eh bien cela signifie que le monde est un lieu soumis aux caprices du hasard, et que ceux qui exercent pouvoir ou influence peuvent se planter comme les autres. Et personne n’a envie de croire à ça.

David Weigel

Traduit par Bérengère Viennot

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