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Foudres catholiques sur embryons congelés

Kléber Ducé, mis à jour le 14.04.2009 à 12 h 57

Au nom du moindre mal, le Vatican explique préfèrer leur destruction à leur survie.

«Le Vatican face au dilemme des embryons congelés». Tel pourrait être le titre d’une troublante fable contemporaine: une affaire qui témoigne de manière éclairante des impasses radicales auxquelles peut conduire la confrontation entre la théologie catholique et le développement des pratiques contemporaines de l’assistance médicale à la procréation.

Résumons. Selon les derniers chiffres disponibles de l’Agence de la biomédecine on comptait en France, au début de 2007, près de 177 000 embryons humains conservés par congélation dans l’azote liquide; soit un chiffre en augmentation de 25% par rapport à 2005. Ces embryons sont en attente d’une transplantation intra-utérine. Du moins en théorie. Car l’expérience montre qu’une proportion très importante d’entre eux ne s'inscrivent en réalité plus dans ce qu’il est convenu d’appeler un «projet parental». On les qualifie dès lors d’«embryons orphelins».

Comment en est-on arrivé à une telle situation? En pratique c’est pour augmenter les chances de procréation des couples qui s’adressent à elles que les équipes spécialisées ont, depuis une vingtaine d’années, choisi d’avoir systématiquement recours à la pratique de la création d’embryons «surnuméraires». Après stimulation hormonale de la fonction ovarienne on prélève par ponction, chez la femme, une dizaine ou plus d’ovocytes, que l’on fait ensuite féconder in vitro par des spermatozoïdes. Après quelques jours de développement en laboratoire, les règles de bonnes pratiques veulent désormais, pour prévenir les naissances multiples, que l’on n’implante pas plus de deux ou trois embryons dans l’utérus de la future mère. De ce fait on choisit de congeler les «surnuméraires» afin de ne pas avoir le cas échéant à renouveler l'opération de stimulation/ponction. Ces embryons pourront ensuite être utilisés lors de tentatives ultérieures, soit chez le couple «géniteur», soit chez un autre après une procédure de don. La loi française dispose aussi que s’ils ne sont plus retenus dans un projet de développement intra-utérin ces embryons «surnuméraires» congelés peuvent aussi, sous des conditions très restrictives, être utilisés à des fins de recherches scientifiques ou, enfin, faire l’objet d’une destruction.

En France, ces dispositions législatives et réglementaires n’avaient, jusqu’à présent, guère fait l’objet de polémiques publiques. Tel n’est plus le cas à l’approche des Etats généraux de la bioéthique et de la révision de la loi du même nom. Un symptôme éclairant nous en est offert par un texte signée de Mgr Jacques Suaudeau, médecin, par ailleurs directeur de la section scientifique de l'Académie pontificale pour la vie.

Dans les colonnes datées du 1er avril de la revue d’idées catholique «Liberté politique», Mgr Suaudeau développe la lecture qui, selon lui, doit être faite de l’Instruction Dignitas personae dans laquelle le Vatican a, en décembre dernier fixé la feuille de route de l'Eglise catholique sur les sujets relatifs à la procréation et aux recherches biomédicales. «Les précisions que j'ai données pour expliquer la position de l'Église face à la question des embryons congelés dits "orphelins" ne semblent pas avoir répondu aux interrogations que la lecture de Dignitas personae a pu faire naître chez certains, en particulier chez ceux qui ont proposé l'adoption de ces embryons congelés comme solution éthique au problème, explique Mgr Suaudeau. Je comprends tout à fait ces interrogations, car on en vient facilement à dire, après une lecture rapide du document, que l'Église "couvre" l'élimination de ces embryons une fois passée la date de leur "péremption" (au bout de cinq ans de "vie congelée" en France). Ce doute n'est pas justifié: l'Église ne considère en aucune façon que la mort programmée de ces embryons est acceptable, et elle voit toujours dans l'embryon pré-implantatoire un être humain à part entière, au début de son "cycle vital", dont la vie doit être protégée, et qui ne doit pas être soumis à des manipulations.»

Pour autant ce médecin et responsable catholique estime indispensable de rappeler les points cardinaux du raisonnement catholique face à la problématique du devenir des embryons humains à la fois «congelés» et «orphelins». Quels sont-ils? Il faut tout d’abord compter, pour l’Eglise, avec le caractère «totalement illicite» de la fécondation
in vitro et du transfert embryonnaire intra-utérin. En d’autres termes: «l'enfant a le droit de naître de l'amour de ses parents, dans le sein maternel. Toute compromission sur ce point est coopération au mal». Il faut ensuite ajouter que, «la fin ne justifiant jamais les moyens», on ne peut recourir à la technique «immorale» de la fécondation in vitro pour parvenir à un embryon humain implanté in utero.

D’autre part si elle est bien «le premier de tous les biens et doit donc être pleinement respectée», la vie humaine «n'est pas toutefois pas un bien absolu». L'Église qualifie de ce fait de «disproportionnée» une «adoption embryonnaire» ayant pour objet de de "sauver" une vie embryonnaire. Elle estime qu'il s'agit certes là d'une proposition "louable" dans ses intentions, mais qui entraîne «une coopération au mal moral de la fécondation in vitro. et une rupture de l'engagement du mariage à ne devenir père et mère que l'un par l'autre.»

Et l'Église catholique juge tout aussi «disproportionné» un transfert massif de tous les embryons congelés «orphelins», dans l'utérus de femmes qui en deviendraient les mères biologiques dans le seul but de ne pas devoir détruire ces embryons par la seule décongélation. «L'Église demande que ces embryons congelés soient respectés, souligne Mgr Suaudeau. Elle demande donc, d'abord, qu'on ne pratique plus une telle congélation. Elle demande ensuite  que l'on mette un terme aux conditions indignes dans lesquelles sont maintenus ces embryons. L'embryon, certes, n'est pas coupable de la congélation qui le maintient dans un état de vie aberrant, mais son existence congelée n'est pas acceptable. Il n'y a pas de bonne solution éthique à cette impasse morale créée par la congélation.»

Conclusion: «Ce qu'il faut éviter est d'instrumentaliser ces embryons en profitant de leur existence pour en tirer des cellules souches ou les livrer aux manipulateurs.» Et recommandation pratique: «On décongèlera donc ces embryons pour les remettre dans des conditions normales de survie, en milieu de culture, à 37 degrés. Les embryons qui auront survécu à la décongélation finiront ainsi leur existence, par dégénérescence naturelle, sans qu'on les "tue" pour reprendre l'expression émotionnelle mais inexacte de certains.» Les responsables catholiques ne craignent pas de faire ici une parallèle entre
l'interruption des moyens assurant cette survie embryonnaire artificielle et l'interruption de l’acharnement thérapeutique en fin de vie.

Interrogé sur ce thème par Le Monde en septembre 2006 Mgr Elio Sgreccia, spécialiste de bioéthique et alors président de l'Académie pontificale pour la vie s’était déjà quant à lui exprimé sans fard, en appellant à une «prohibition mondiale» de la conservation par congélation des embryons humains. Le Vatican estimait alors que seule cette mesure permettrait d'engager le dialogue quant au possible avenir des centaines de milliers d'embryons humains actuellement conservés par congélation à travers le monde et ne faisant plus l'objet d'un projet parental. Il observait aussi que certains pays, comme l’Allemagne ou l’Italie, interdisent la pratique de la congélation embryonnaire.

«La congélation est, en elle-même, une offense à la dignité, affirmait alors Mgr Sgreccia. Quelle que soit la solution adoptée, elle sera mauvaise. Nous devons parvenir à une prohibition mondiale de la conservation par congélation avant de réfléchir au devenir des embryons actuellement congelés. Si tel n'était pas le cas, ce serait un encouragement donné à la pratique de la congélation des embryons humains.»

On devrait savoir sous peu si les voix du Vatican commencent ou non à trouver un écho chez les législateurs et dans les laboratoires de biologie de la reproduction humaine des pays qui autorisent la congélation embryonnaire humaine.

Kléber Ducé

Photo: un blastomère, cellule d'un embryon, clôné. (Reuters/Ho New)

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