Economie

Le moment de vérité du dollar

Eric Le Boucher, mis à jour le 08.05.2011 à 9 h 30

Au moment où le G20 essaie de stabiliser les cours des changes pour consolider la reprise mondiale et pour bâtir un nouvel ordre multipolaire dans le calme, le monde se trouve à un très dangereux moment de vérité pour le dollar.

Un homme compte des dollars dans un bureau de change à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

Un homme compte des dollars dans un bureau de change à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

Lundi matin, le jour de l'annonce de la mort d'Oussama ben Laden, le dollar a gagné 0,4% sur le marché des changes avant de retomber dès midi.

La victoire militaire n'aura pas eu de valeur monétaire. Depuis septembre, la monnaie américaine a perdu 17% en moyenne pondérée vis-à-vis des autres monnaies. Cette glissade n'a pas de raison de s'arrêter et le dollar devrait lentement mais sûrement se déprécier.

Mais il pourrait en être autrement. Nous entrons dans une zone de fortes turbulences provoquées par la conjonction de trois événements: les perspectives de croissance américaine ralentie pour le second semestre, la fin programmée en juin de la politique «non conventionnelle» de la Federal Reserve et la furieuse bataille budgétaire entre la Maison-Blanche et les républicains majoritaires au Congrès.

Le résultat pour la monnaie américaine va varier entre une légère appréciation, si tout se passe bien, et une violente chute désordonnée si, les événements dérapent. Au moment où le G20 essaie de stabiliser les cours des changes pour consolider la reprise mondiale et pour bâtir un nouvel ordre multipolaire dans le calme, le monde se trouve à un très dangereux moment de vérité pour le dollar.

La croissance américaine s'amollit. Les perspectives d'une hausse du PIB de 4% cette année, claironnées par Goldman Sachs et d'autres en début d'année, se sont transformées en inquiétudes. Le pétrole qui vient amputer le pouvoir d'achat, l'immobilier qui ne repart pas, un chômage qui devient structurel: l'Amérique va, certes, éviter un «double dip» mais sa croissance va ralentir autour des 2,5% et, privée du soutien public, elle est en quête douloureuse d'un modèle d'après-crise.

La moitié du gain de revenu des ménages depuis 2008 est venue des aides publiques, a calculé David Woo de Bank of America Merrill Lynch dans une note très exhaustive [1].

Désormais 12% du revenu des ménages vient de transferts sociaux, le double des années 1970. L'endettement des ménages pré-crise a été transformé en endettement de l'Etat post-crise, mais c'est toujours de l'endettement! L'Amérique vit toujours à crédit.

La politique monétaire «non conventionnelle» de la Fed (elle achète des bons du Trésor) doit cesser en juin. Les taux vont probablement remonter, ce qui pèsera sur la croissance. Mais quel sera l'effet sur le dollar?

David Woo explique que les Treasury Bonds vont devoir trouver des acquéreurs étrangers pour 50 milliards de dollars par mois, ce qui va augmenter la demande de billets verts. Il en déduit une hausse provisoire (trois mois) du dollar.

Un difficile combat à venir

Ensuite? Ensuite cela dépendra du troisième événement: le débat sur la dette. Barack Obama est engagé dans ce qui est son combat le plus difficile après celui sur la santé.

Le président veut que l'Etat investisse dans les infrastructures et les écoles pour remonter la productivité de l'économie, les républicains, poussés par le Tea Party, veulent sabrer dans les aides sociales et ramener l'Etat fédéral à la sécurité et à la défense.

Un premier compromis doit être trouvé sur le «plafond de la dette». Le scénario le pire serait un blocage politique sur la dette et l'obligation faite à la Fed de devoir soutenir l'économie par une nouvelle politique non conventionnelle. Le dollar plongerait alors sûrement et rapidement. Le scénario probable est un compromis forcément bancal et une incertitude budgétaire prolongée dont le résultat sera de miner le dollar.

Conséquence? Dans toutes les hypothèses, les investisseurs vont accélérer leurs placements dans d'autres monnaies de réserve.

Ironiquement, les souhaits d'un Nicolas Sarkozy de construire un système monétaire mondial multipolaire vont... se voir exaucés dans les faits, quel que soit le résultat des grand-messes du G20.

En 1999, à la naissance de l'euro, 70% des réserves mondiales étaient en dollars, proportion tombée à 60% en septembre 2010. Le yuan n'est pas encore prêt, loin de là, à prendre sa place dans ce concert.

La seule autre option possible est l'euro, déjà 27% des réserves. La baisse du dollar signifie donc hausse de l'euro. Tant que la Chine n'ouvre pas sa monnaie, la suprématie monétaire américaine a du bon pour l'Europe.

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

(1) «USD: a moment of trust», Bank of America Merrill Lynch. Retour à l'article

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Cofondateur de Slate.fr
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