France

Ce que l'on sait sur les quotas

Grégoire Fleurot, mis à jour le 06.05.2011 à 17 h 10

L'affaire des quotas dans le football français, dont on ne connaît pas encore tous les détails, suscite de nombreuses interprétations. Retour sur ce qui a été dit et fait jusqu'à présent en questions.

Laurent Blanc lors d'une conférence de presse à Paris le 3 février 2011, REUTERS/Gonzalo Fuentes

Laurent Blanc lors d'une conférence de presse à Paris le 3 février 2011, REUTERS/Gonzalo Fuentes

A lire aussi: «La FFF est attaquée ? Changeons la FFF !» et «Noirs et blancs, des ouvriers très spécialisés» sur le blog Plat du Pied, Sécurité

«Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes». Le titre du premier volet de l’enquête de Mediapart publié jeudi 28 avril ne laisse pas de place au doute: le racisme a infiltré les plus hautes sphères du football hexagonal. En cause, François Blaquart, directeur technique national, Laurent Blanc, sélectionneur des Bleus et Erick Mombaerts, entraîneur de l’équipe de France Espoirs.

Ces trois cadres du foot français ont dans un premier temps démenti les accusations de projet de quotas raciaux, avant que Mediapart «n’enfonce le clou» samedi 30 avril en publiant les propos exacts d’une réunion de la Direction technique nationale (DTN) où il est question de «quotas», de couleur de peau, de binationaux et de «grands blacks», publication entraînant la suspension de François Blaquart, le patron de la DTN.

Les deux articles ont provoqué un débat national sur le caractère discriminatoire des projets évoqués, sur l'illégalité des propos rapportés ou sur l’éventuelle suspension du sélectionneur Laurent Blanc. Pour y voir plus clair, voici quelques réponses factuelles aux questions qui entourent l’affaire.

Les dirigeants mis en cause ont-ils dit qu’ils veulent «moins de noirs et d’arabes» en équipe de France, comme l’écrit Mediapart dans le titre de son premier article?

Non, pas de manière explicite. A aucun moment une telle phrase est prononcée dans le verbatim publié par Mediapart. Laurent Blanc dit même le contraire au cours de la discussion:

«Moi c'est pas les gens de couleur qui me posent un problème. C'est pas les gens de couleur, c'est pas les gens nord-africains. […] S'il n'y a que des –et je parle crûment– que des blacks dans les pôles (de jeunes, NDLR) et que ces blacks-là se sentent français et veulent jouer en équipe de France, cela me va très bien.»

Le mot «arabes» n’est prononcé à aucun moment dans la discussion. Celui de «beurs» est évoqué une fois, par Francis Smerecki (le sélectionneur de l'équipe de France des moins de 20 ans), qui s’insurge contre le fait qu’on veuille «les enlever», mais jamais par Blanc, Mombaerts ou Blaquart. Pourtant, Mediapart écrit en introduction du verbatim:

«Après une quarantaine de minutes, la discussion s'engage sur les joueurs français d'origine étrangère. Et dérive sur les “blacks”. Sur les “beurs”.» 

Pour ce qui est des noirs, ils sont appelés «blacks» dans la discussion, ou «gens de couleur». Ils sont évoqués pour la première fois par Laurent Blanc pour dire qu’il «n’a aucun problème avec eux» tant «que ces blacks-là se sentent français et veulent jouer en équipe de France». Deux personnes parlent de «blacks» dans la discussion: Blanc et Smerecki.

Est-il question de quotas dans la discussion?

Oui, contrairement à ce qu’avaient affirmé Laurent Blanc et François Blaquart au lendemain du premier article de Mediapart. Les deux hommes ont donc menti sur ce point. Le mot «quota» est utilisé une fois au cours de la discussion, par François Blaquart:

«On peut baliser, en non-dit, sur une espèce de quota. Mais il ne faut pas que ce soit dit. Ça reste vraiment que de l'action propre.»

Il est aussi question d’un chiffre:

«Erick Mombaerts: Donc il faut 30%? Un tiers de gamins qui peuvent changer (de nationalité, NDLR)?

François Blaquart: Même pas. 

Erick Mombaerts: Même pas?

François Blaquart: Même pas.»

Ces quotas concernent-ils la couleur de peau des joueurs?

Non. La notion de quota et le chiffre de 30% sont utilisés pour parler des joueurs binationaux, au début du verbatim, avant que la couleur de peau des joueurs ne soit évoquée.

La question des binationaux est-elle un prétexte utilisé pour discuter de quotas ethniques?

Le débat des joueurs binationaux est clairement posé dans la discussion retranscrite par Mediapart: comment éviter que des joueurs nés et formés en France et qui disposent de plusieurs nationalités décident ensuite de jouer pour la sélection nationale d’un autre pays que la France.

Laurent Blanc dit au cours de la discussion:

«Moi j'y suis tout à fait favorable [à limiter le nombre de binationaux]. Sincèrement, ça me dérange beaucoup. […] A mon avis, il faut essayer de l'éradiquer. Et ça n'a aucune connotation raciste ou quoi que ce soit. Quand les gens portent les maillots de l'équipe nationale des 16 ans, 17 ans, 18 ans, 19 ans, 20 ans, Espoirs, et qu'après ils vont aller jouer dans des équipes nord-africaines ou africaines, ça me dérange énormément. Ça, il faut quand même le limiter.»

Pour Mediapart, il s’agit d’un «vrai phénomène», mais d’un «faux problème» «qui autorise tous les dérapages et qui sert aujourd'hui d'excuse en boucle au sélectionneur»:«Pour certains dans cette réunion, quelqu'un qui aurait la double nationalité, ou qui pourrait l'obtenir un jour, ne serait pas vraiment français.»

Pour le champion du monde Lilian Thuram aussi, la question des binationaux est «un faux problème, parce que les meilleurs joueurs seront retenus par la France. Ceux qui partiront seront ceux qui n'ont pas été retenus». Plusieurs joueurs actuels se sont également prononcés contre l’idée que les joueurs binationaux représentent un «problème».

Mais c’est sur ce sujet que Laurent Blanc est le plus cohérent et ne s’est pas démenti depuis le début de l’affaire. Il persiste et signe lors de sa conférence de presse du vendredi 29 avril, et dans un communiqué le lendemain où il évoque «le lourd et délicat problème des joueurs à double nationalité». C’est d’ailleurs un sujet qu’il aborde depuis sa prise de fonction de manière publique sans que cela n’ait entraîné de réactions scandalisées.

Pourquoi la couleur de peau est-elle évoquée dans la discussion?

C’est Laurent Blanc qui évoque la couleur de peau, en employant le terme «blacks» à plusieurs reprises. D’abord, dans le passage cité ci-dessus où il martèle qu’il n’a aucun problème avec les «blacks». Ensuite, à un moment où la discussion porte sur les joueurs binationaux formés en France et qui jouent pour une autre sélection nationale:

«Mais il ne faut pas que ce soit tous les joueurs qui puissent faire ça. Parce que tous les blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine.»

En d’autres termes, les noirs d’origine africaine sont de fait susceptibles d’être binationaux. Le raisonnement est implacable, mais on ne comprend pas très bien pourquoi Laurent Blanc évoque cette question ici. Selon Mediapart, c’est la preuve que le sélectionneur ne s’attaque pas qu’aux binationaux mais simplement à certains binationaux, les noirs.

L’autre passage où Laurent Blanc parle des «blacks» est le suivant:

«On a l'impression qu'on forme vraiment le même prototype de joueurs: grands, costauds, puissants. Grands, costauds, puissants. Grands, costauds, puissants. Grands, costauds, puissants. Qu'est-ce qu'il y a actuellement comme grands, costauds, puissants? Les blacks. Et c'est comme ça. C'est un fait actuel. Dieu sait que dans les centres de formation, dans les écoles de football, ben y en a beaucoup.»

Pour le sélectionneur, la plupart des joueurs «grands, costauds, puissants» formés en France actuellement sont des noirs. Encore une fois, le sélectionneur fait rentrer des considérations de couleur de peau dans un débat légitime qui n’a rien à voir avec le fait d’être blanc ou black: celui du profil de joueurs que le système de formation français veut produire. Ses défenseurs, comme Bixente Lizarazu ou Christophe Dugarry, parlent de propos maladroits. D’autres voient ici des préjugés raciaux.

Pourquoi y a-t-il un débat sur le profil trop physique et pas assez technique des joueurs?

Avec cette phrase, Laurent Blanc évoque la question du profil des joueurs français. Depuis vingt ans, une des caractéristiques principales de l’équipe de France est la puissance physique et athlétique de ses joueurs, développée de manière consciente et volontaire dès le plus jeune âge par les formateurs. Un atout unanimement souligné par les observateurs après la victoire contre l’Espagne et ses petits gabarits techniques en huitième de finale de la Coupe du monde 2006.

Pour ce qui est des clubs aussi, la dimension physique du championnat de France est reconnue dans toute l’Europe. Au moment d’affronter l’OM en Ligue des champions cette année, le manager de Manchester United, Sir Alex Ferguson, n'avait pas dit autre chose:

«Marseille est une équipe très performante sur le plan athlétique. Ce club possède des défenseurs très costauds, c’est une équipe très athlétique.» 

Mais deux fiascos consécutifs des Bleus et deux victoires indiscutables de l’Espagne à l’Euro 2008 et au Mondial 2010 ont bouleversé les certitudes. Les responsables du football français se demandent désormais si des joueurs comme Xavi ou Iniesta, grands artisans des succès espagnols, auraient eu leur chance dans le système de formation français où le physique est le critère de sélection numéro un. Un changement de stratégie dont les dirigeants discutent ouvertement dans les médias. POIDS MOYEN EDF/EDE

Les propos tenus lors de la réunion sont-ils illégaux?

La loi du 27 mai 2008 prohibe toute discrimination directe ou indirecte, comme le rappelle Edouard Bera, avocat au Barreau de Paris. Selon l’article 225-1 du code pénal introduit par cette loi, constitue une discrimination directe toute «situation dans laquelle, sur le fondement de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race, sa religion, ses convictions, son âge, son handicap, son orientation sexuelle ou son sexe, une personne est traitée de manière moins favorable qu’une autre ne l’est, ne l’a été ou ne l’aurait été dans une situation comparable».

Mettre en place des quotas pour limiter le nombre de joueurs selon leur nationalité est donc une discrimination directe, qui peut être sanctionnée en droit civil, en droit du travail et en droit pénal. Le spécialiste de la lutte contre les discriminations Alain Piriou rappelle sur le blog Infos Discriminations les peines encourues:

«Article 225-2
La discrimination définie à l'article 225-1, commise à l'égard d'une personne physique ou morale, est punie de trois ans d'emprisonnement et de 45.000 Euros d'amende lorsqu'elle consiste:
(...)
4° À subordonner la fourniture d'un bien ou d'un service à une condition fondée sur l'un des éléments visés à l'article 225-1»

Pour le moment, l’idée est simplement évoquée dans une discussion de travail, rien ne prouve que des quotas ont été mis en place. Mais une phrase de François Blaquart laisse planer le doute:

«Moi, j'ai dit à Gérard qu'on allait se voir pour le concours et qu'on limite.»

Selon Mediapart, il s’agit de Gérard Prêcheur, «l'actuel directeur de l'Institut national du football, le principal pôle de formation de jeunes joueurs de la fédération, à Clairefontaine».

La loi assimile l’injonction de discriminer à une discrimination effective, et l'élément intentionnel est un des éléments constitutifs de l'infraction en droit pénal, rappelle Edouard Bera. Donc le simple fait de vouloir mettre en place des quotas, ou d’en avoir donné la consigne, peut-être attaqué. Les protagonistes semblent d’ailleurs avoir conscience que leur position était condamnable puisqu'ils ne voulaient pas que cela se sache («On est obligé de le faire sous le coude», selon les mots d’Erick Mombaerts).

La publication du verbatim de la réunion est-elle une manœuvre de politique interne à la FFF?  

L’article de Mediapart relatant les propos tenus lors d’une réunion qui a eu lieu le 8 novembre 2010 sort le 28 avril 2011, soit six mois plus tard, en pleine campagne pour l’élection du président de la FFF, qui doit se tenir le 18 juin. Certains voient dans ce timing une tentative de déstabilisation de l’actuel président, Fernand Duchaussoy, qui est clairement mis en difficulté par l’affaire. Mais on ne sait pas à l’heure actuelle qui a fourni l’enregistrement à Mediapart; on sait juste que son auteur est Mohammed Belkacemi, et qu’il l’a transmis au directeur adjoint de la FFF, André Prévosto.

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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