Monde

Ben Laden, la mort d'un fou

Christopher Hitchens, mis à jour le 05.05.2011 à 5 h 07

La politique que va maintenant adopter Barack Obama sera déterminante pour faire diminuer l'influence d'al-Qaida.

Les partisans du leader d'al-Qaida, Oussama ben Laden scandant des slogans anti-américains, après l'annonce de sa mort, lors d'un rassemblement à Quetta, le 2 mai 2011. REUTERS/Stringer Pakistan

Les partisans du leader d'al-Qaida, Oussama ben Laden scandant des slogans anti-américains, après l'annonce de sa mort, lors d'un rassemblement à Quetta, le 2 mai 2011. REUTERS/Stringer Pakistan

Elles sont nombreuses, au Pakistan, les charmantes petites villes comme Abbottabad, s’égrainant le long des routes qui mènent aux montagnes Rawalpindi (la ville de garnison des hauts-gradés de l'armée pakistanaise où se cachait aussi, jusqu'en 2003, Khalid Cheikh Mohammed). Muzaffarabad, Abbottabad... fraîches en été comme en hiver, avec leurs vues imprenables et leurs constructions discrètes.

Les autorités coloniales britanniques –comme le major James Abbott, qui donna son nom au lieu– les appelaient des «stations de montagne», faites pour le repos et les loisirs des officiers supérieurs. Cette idée agréable, à l'image de l'endroit, s'est perpétuée dans la hiérarchie militaire pakistanaise.

Si vous me dites séjourner dans une jolie résidence protégée d'Abbottabad, je pourrais vous répondre que vous êtes l'invité d'honneur d'un pouvoir militaire qui, annuellement, dépense plusieurs milliards de dollars d'aide américaine. La flagrante évidence d'un tel propos a de quoi couper le souffle.

Une complicité avérée

Il y a peut-être une légère satisfaction à tirer de cette preuve éclatante de complicité entre autorités pakistanaises et al-Qaida, mais, globalement, cela ne fait qu'accroître un sentiment de déception. Après tout, qui ne savait pas que les États-Unis nourrissaient grassement les mêmes mains qui nourrissaient Ben Laden? Il y aurait, aussi, un triomphe modeste dans la confirmation que notre vieil ennemi n'était pas un héroïque guérillero, mais le client pourri-gâté d'une oligarchie vicieuse et corrompue, au sommet d'un État voyou et déliquescent.

Mais, là encore, nous étions au courant. Au moins, nous n'aurons pas à supporter une de ses vidéos auto-satisfaites quand approchera le dixième anniversaire de son crime le plus célèbre.

D'ailleurs, quand bien même, il n'avait récemment émis aucun communiqué* majeur (et je m'étais ainsi demandé, voici quelques temps, s'il n'était pas mort, ou s'il n'avait pas déjà été tué accidentellement), et l'activité fondamentalement haïssable de son groupe, tout comme son idéologie, ont été transmises à la génération de ses successeurs, à l'instar de son clone irakien, incomparablement plus impitoyable, Abou Moussab al-Zarqaoui.

Il m'arrive d'espérer, comme avec al-Zarqaoui, que Ben Laden ait eut quelques instants, sur la fin, pour réaliser qui était celui qui l'avait débusqué, et pour se demander qui l'avait trahi. Ce serait quelque chose. Pas grand-chose, mais quelque chose.

Du Ben Laden fortuné au Ben Laden diminué

En termes «iconiques», pour reprendre un vocabulaire courant si irritant, Ben Laden n'avait certainement aucun rival. L'espèce de noblesse, étrange et pestilentielle, et la spiritualité bidon qui se dégageaient de ses apparitions étaient affreusement télégéniques, et il sera très intéressant de voir si ce charisme survit à l'autre définition de la révolution qui transfigure actuellement le monde musulman.

Mais, par-dessus tout, son empreinte la plus tenace et la plus durable sera celle de sa pure irrationalité. A quoi cet homme pouvait-il bien penser? Il y a dix ans, avait-il prévu, sans même parler de désir, de se retrouver dans une résidence protégée de notre chère petite Abbottabad?

Il y a dix ans, je vous rappelle, il jouissait d'une influence gigantesque sur un autre État voyou et déliquescent –l’Afghanistan– et exerçait de plus en plus son pouvoir sur son voisin pakistanais. Les Talibans et les sympathisants d'al-Qaida étaient en position de force dans l'armée pakistanaise et son programme nucléaire, et n'avaient pas encore été repérés comme tels.

D'énormes flux financiers se déversaient dans sa direction, souvent par des voies officielles, en provenance d'Arabie saoudite et d'autres pays du Golfe. Tout en dirigeant une internationale nihiliste, il était à la tête d'un gigantesque et rentable système de transactions bancaires et de blanchiment d'argent. Il pouvait donner l'ordre de détruire à l'artillerie lourde les trésors de l'art bouddhique afghan, en plein jour. Un réseau de madrassas se passait le mot entre l'Indonésie et Londres, tout comme un réseau de camps d'entraînement scolarisait de futurs assassins.

Et il décida d'un seul coup de risquer tous ces anciens et stratégiques avantages. Non seulement en s'enfuyant d'Afghanistan, laissant ses crédules disciples se faire tuer en masse, mais en choisissant aussi de devenir un personnage furtif et ombrageux, sur lequel les chances de réussite d'un «contrat», ou d'une trahison grassement payée, ne faisaient que s'accroître de jour en jour.

Un «lâche» devenu fou

On peut raisonnablement penser qu'il croyait sincèrement à sa propre et folle propagande, souvent esquissée dans ses enregistrements et ses vidéos, surtout après la déroute américaine en Somalie. L'Occident, affirmait-il, était gangréné par la corruption, et régenté par des cabales de juifs et d'homosexuels. Il n'avait aucune volonté de résistance. Il était devenu féminisé et lâche.

Il suffisait d'un coup psychologique dévastateur pour que le reste de l'édifice finisse par suivre les tours jumelles dans un panache de poussière. Certes, avec l'aide de ses camarades psychopathes, il a en effet réussi à tuer des milliers de personnes en Amérique du Nord et en Europe occidentale, mais ces dernières années, ses principaux triomphes militaires se sont faits contre des écolières afghanes, des civils musulmans chiites, et des synagogues sans défense en Tunisie et en Turquie. N'y a-t-il jamais eu de chef occulte plus pathétique, ou de capitaine ayant davantage autorisé la mise à mort de simples spectateurs?

Le combat n'est pas fini

L'irrationalité théocratique n'est pas aussi rare que des défaites comme celle-ci soient suffisantes pour diminuer son aura. Sans doute, là-bas, certains fiers-à-bras continueront, dans des sondages d'opinions, à dire qu'ils le considèrent comme un sheikh saint, ou d'autres balivernes de ce genre. (Il est amusant de voir que de tels sondages n'ont jamais décelé la soif de démocratie constitutionnelle à l’œuvre dans la région.)

Avec un peu de chance, on devra même démentir des rumeurs pour qui Ben Laden n'est pas «vraiment» mort. Parfait: il avait probablement occasionné les pires dégâts dont il était capable. Dans tout ce qu'on pourrait décrire comme le monde réel, ses tactiques généraient des anticorps et des antagonistes, ou des conditions favorables qui n'étaient plus visibles, ou avaient, au moins, atteint des rendements décroissants.

Le martyr d'Abbottabad n'est plus, et ses sous-fifres aux complexes du Führer vont peut-être maintenant se livrer une amère bataille. Par contre, les mandarins anonymes et en uniforme de cette résidence protégée d'Abbottabad sont toujours tout à fait parmi nous, et le discours d'Obama n'aura aucune valeur s'il s'attend à ce que nous continuions à armer et financer les mêmes personnes qui ont fait de cette traque une entreprise si inutilement longue, difficile, et coûteuse.

Vidéo: le Président Obama annonce la mort d'Oussama ben Laden

 * en français dans le texte

Christopher Hitchens

Traduit par Peggy Sastre

Christopher Hitchens
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