Sports

Barça-Real, il était quatre fois en Espagne

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 05.05.2011 à 14 h 09

Qu’y a-t-il de mieux que regarder quatre clasicos en quinze jours? Les regarder en une après-midi. Et s’en faire un des meilleurs films de l’année, plein de tacles et de mauvaise foi, qui nous rappelle pourquoi on aime le football.

Le Madrilène Ricardo Carvalho commet une faute sur le Barcelonais Leo Messi

Le Madrilène Ricardo Carvalho commet une faute sur le Barcelonais Leo Messi lors du match retour au Camp Nou. REUTERS/Gustau Nacarino

C’était l’un des meilleurs films du printemps: des stars, de l’amour, de la violence, des décors prestigieux et une durée (près de sept heures) rappelant ces sagas en Technicolor enrubannées de violons et de froufrous, pétaradantes de coups de fusil. Une superproduction starring Leo Messi et Cristiano Ronaldo, puisqu’il s’agit de la tétralogie de clasicos projetée entre le 16 avril et le 3 mai. Et qu’on verrait bien être diffusée d’un seul bloc dans les cinémathèques, aux côtés du récent court-métrage El Clasico de l'artiste Richard Swarbrick, sous le titre Il était quatre fois en Espagne ou La Guerra de las galaxias.

En tout cas, c’est comme ça que je l’ai regardée, comme un film d’un seul tenant et non comme quatre matches séparés, en les découvrant d’une seule traite l’après-midi du 3 mai, jour de la demi-finale retour, trois en différé puis un en direct. Comme on s’engloutirait en une seule fois la discographie ou la filmographie de deux artistes opposés, disons le Real Keaton et le Barcelone Chaplin, le Rolling Madrid et le FC Beatles (car oui, Madrid c’est Chaplin et les Stones, Barcelone les Beatles et Keaton).

En essayant, afin de mieux en apprécier la dramaturgie, de ne pas connaître le déroulement des matchs, tel un Ted Mosby du clasico, ce personnage de la série télévisée How I Met Your Mother qui, dans un épisode, tente pendant une journée entière, de ne pas connaître le résultat du Superbowl, quitte à porter un cache visuel et des protections auditives.

Impossible à faire totalement bien sûr, entre les conversations de collègues de bureau, les propos captés au vol dans la rue ou ailleurs (et encore, Dominique de Villepin n’a pas ouvert le procès Clearstream, où j’étais le 2 mai, en citant José Mourinho et ses «Nous irons là-bas avec notre orgueil» ou «Parfois, j'en ai marre de vivre dans ce monde»), les messages sur Facebook et Twitter, les affichettes dans les kiosques, les infos radio ou télé ou le visionnage des matches de L1 —où je supporte Rennes, équipe dont le niveau de jeu actuel suscite (mal)heureusement assez peu de comparaisons avec le Barça.

Des tacles, des insultes, de la lose et un bus

C’est donc quand même avec une vague idée de ce qui m’attendait —des tacles, des insultes, de la lose madrilène et un trophée écrasé par un bus — que je me suis attelé au visionnage. Et aussi avec dans la tête une bande-annonce du duel aussi alléchante que rebutante.

Alléchante pour ses joueurs, bien sûr: en ce qui me concerne surtout le trio espagnol Casillas-Xavi-Iniesta, mais bien sûr aussi un Messi au-delà de tout éloge sur ces matches et un Ronaldo parfois en souffrance mais décisif lors des deux premières rencontres. Alléchante aussi pour l'éternel parfum de guerre culturelle qui accompagne le duel, continuation de la guerre civile par d’autres moyens qui fait que le clasico dépasse le simple duel Nike/Adidas ou Shakira/Irina Shayk.

Rebutante parce que, après le championnat et la Coupe du roi, l’aboutissement de ce quadruple duel printanier pour trois titres, la demi-finale de Ligue des champions, incarne ce que l’UEFA a fait de cette compétition depuis la réforme de 1997 l'ouvrant aux non-champions: une semi-ligue fermée où, tôt ou tard, deux équipes d’un même pays finissent par se rencontrer (dix-neuf duels nationaux en quatorze ans dont trois finales, contre six seulement les quarante années précédentes).

Pour le pire et le meilleur, cet affrontement s’annonçait donc comme une finale NBA du foot. Un clasico dilué sur quinze jours reste-t-il un clasico? Certains, alléchés par la perspective de reprendre du caviar quatre fois à la louche en présence de deux des plus grosses différences de but du football européen, d’admirer du 5-0 ou du 3-3 à la pelle, ont peut-être été déçu par le bilan final et les sept buts: un de moins que lors de l’invraisemblable set de tennis réussi par le Barça à Bernabeu en mai 2009 (6-2), seulement deux de plus que lors de la manita assénée au match aller (5-0). Une loi de dévaluation récurrente du foot moderne où plus (de matches) ne veut pas forcément dire mieux, comme en témoignent les commentaires régulièrement mitigés qui ont accueilli les récentes compétitions internationales.

Cœurs d'artichaut et paranos

Sceptique au départ, j’ai au contraire été conquis par ce clasico à l’os, ces quatre matches cubistes remplis de tacles et de mauvaise foi et où la boîte à gifles semblait pouvoir sortir à chaque action, un peu comme la dernière finale de Coupe du monde Espagne-Pays-Bas (1-0 a.p.), beau match méprisé des Bisounours à l’époque. Un duel finalement serré au tableau d’affichage (4-3) même si, dans l’affaire, le Barça n’a lâché que la moins importante des trois compétitions.

Une vraie saga entre, d’un côté, une dynastie intermittente (si le Barça l’emporte le 28 mai à Wembley contre Manchester United, son triplé 2006-2009-2011 l’amènera au niveau du… Real 1998-2000-2002) adepte de la confiscation du ballon, et de l’autre une dynastie viscontienne qui, depuis dix ans, change tout pour que rien ne change. Empile les stars sans revoir les anses de la coupe aux grandes oreilles et a misé essentiellement pendant quatre matches sur le planter de banderilles, avec le ballon ou les crampons.

Le scénario était de qualité. Une équipe inférieure dans la plupart des lignes mais qui a  s que un portero, un Casillas qui lui offre des points de vie supplémentaires et une Coupe du roi. Des gentils punis au premier quart du film pour s’être montré un peu trop confiants, ce Barça rejoint et presque battu après avoir confisqué le ballon à onze contre dix pendant le match de championnat (1-1). Puis le «héros» Pepe assassiné au deux tiers de l’intrigue pour une charge violente et le but bizarrement refusé à Higuain qui vient sauver les gentils d’une position inconfortable. Et, pour les spectateurs au cœur d’artichaut, la fin hollywoodienne avec l’ovation pour Eric Abidal après son opération d'une tumeur au foie.

Sans oublier les punchlines à réciter entre amis de la tête à claques Piqué («A huit points, à huit points! Bande de petits Espagnols, on a déjà gagné votre championnat espagnol. Allez vous faire foutre! Petits Espagnols, maintenant on va gagner la coupe de votre roi») ou de Don Mourinho, passé en mode parrain paranoïaque pour évacuer ses choix tactiques contestés:

«Je félicite aussi ce club pour le pouvoir qu'il a sur les décideurs. Ça doit être dur à obtenir... C'est parce qu'ils ont l'Unicef sur leurs maillots? Moi, j'aurai honte de gagner une Ligue des champions comme ça.»

«Parfois, j'en ai marre de vivre dans ce monde. Nous irons là-bas avec notre orgueil mais sans Pepe qui est innocent, sans Ramos qui est innocent et sans entraîneur.»

Le Barça, parfois juste une image

Ces phrases, bien sûr, démentent le caractère de gentil happy end hollywoodien des dernières minutes de l’ultime match au Camp Nou, mais elles ne rendent le film que plus beau. Avant le premier duel à Bernabeu, un commentateur de la chaine britannique Sky Sports expliquait que Barcelone avait transformé le football en un «Disney». En un étendard du football gentil que reflétait assez bien la Une de L’Equipe s’émerveillant mardi de manière moralisatrice de «La victoire du jeu». Heureusement pour nous, au contraire, qu’il y avait un (des) méchant(s), car un match du bien contre le bien (en football, on appelle ça un Barcelone-Arsenal), ça n’est jamais très intéressant et que, comme disait Hitchcock, meilleur est le méchant, meilleur est le film.

Cette méchanceté s’est manifestée des deux côtés, chez Pepe, Ricardo Carvalho et Sergio Ramos pour Madrid, chez Mascherano ou Busquets, de manière moins appuyée, à Barcelone. Sans oublier Iniesta, plus beau joueur du monde haut la main mais capable d’accumuler les simulations. L’an dernier, Jean-Luc Godard avait présenté au festival de Cannes son dernier long-métrage, Film Socialisme, dont un plan montrait ce même Iniesta, en finale de la Ligue des champions 2009 face à Manchester, s’effondrer au sol, sans qu’on sache avec certitude si c’était sur une faute ou un plongeon: pour paraphraser le cinéaste franco-suisse, ce Barça chevalier du bien n’est pas forcément toujours une image juste, c’est parfois juste une image.

Comme un méchant de James Bond

Et quand cette image l’est effectivement, juste, on ne remerciera jamais assez le Real d’en avoir fourni le négatif, au sens propre et figuré. Prenons le plus beau plan de ces 400 minutes de film, son seul moment de grâce, ce travelling latéral sur Messi qui slalome toute la défense madrilène pour marquer le deuxième but au match aller. Quelques secondes plus tard, on voyait en un parfait contrechamp Mourinho coi en tribune, lui qui, quelques minutes auparavant, avait observé avec un sourire narquois l'Argentin échouer à obtenir une faute à l'entrée de la surface. Un méchant jouissif qui, d’une certaine façon, démentait cette phrase assénée par Johan Cruyff dans sa chronique pour Periodico: «Mourinho n'est pas un entraîneur de football si l'on perçoit ce sport comme un spectacle ou un divertissement».

Un film hollywoodien sans suite se serait arrêté là-dessus, le triomphe total du gentil et la punition du méchant, ou nous aurait fourni une semaine plus tard une victoire 2-0 du Real et «le cadeau d’une prolongation», pour reprendre le commentaire enthousiaste d’un journaliste de télé espagnol lors de la finale de la Coupe du Roi. Cela n’a pas été le cas du quatrième clasico de mardi, à la fois prenant et un peu languissant sur la fin, mais qui nous a quand même fourni la clef de la suite: suspendu, Mourinho n’était pas au stade mais dans sa chambre de l’hôtel Juan Carlos I, à l’isolement. Depuis, je l’imagine dans son bunker quatre-vingt-dix minutes durant, penché sur ses notes à préparer sa revanche, son plan diabolique de domination du monde. Comme le méchant d’un James Bond.

Jean-Marie Pottier

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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