Monde

Mort de Ben Laden: à quoi joue le Pakistan?

Françoise Chipaux, mis à jour le 03.05.2011 à 19 h 21

Apparemment tenus à l'écart du raid américain sur la résidence de Ben Laden, les services secrets pakistanais, humiliés ou incompétents, gardent un rôle clé dans la résolution du conflit afghan.

Militants de l'organisation islamiste interdite Jamaat-ud-Dawa, lors de funérail

Militants de l'organisation islamiste interdite Jamaat-ud-Dawa, lors de funérailles symboliques d'Oussama ben Laden, le 3 mai à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

La mort d’Ousama Ben Laden dans une ville pakistanaise située à moins de deux heures de route d’Islamabad expose une nouvelle fois les liens dangereux qu’entretiennent depuis longtemps les autorités locales avec des groupes extrémistes islamistes. Si rien ne permet d’affirmer avec certitude que le Pakistan connaissait la présence d’Oussama Ben Laden sur son territoire, il est difficile d’imaginer que le chef d’al-Qaida ait vécu pendant plusieurs années dans une résidence à la sécurité impressionnante située dans une ville qui abrite, outre la plus prestigieuse Académie militaire du pays, trois régiments de l’armée.

Dans un pays qui a perdu près de 30.000 personnes dans des attentats terroristes depuis dix ans, il est difficile de croire que personne ne se soit inquiété d’une présence étrangère que les voisins connaissaient dans un lieu placé sous haute sécurité?

Quand au lendemain du 11 septembre 2001 —contraint et forcé plus que volontairement— le général Pervez Musharraf, alors au pouvoir,  allie son pays aux Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, il est clair que sa décision ne fait pas l’unanimité au sein de l’establishment militaire. Les talibans qui abritaient Ben Laden étaient les alliés d’Islamabad et pour beaucoup ce lâchage était vécu comme une trahison pour complaire à Washington.

Le général Musharraf va dès lors pratiquer une politique équilibriste visant à garder le soutien américain sans s’aliéner les partis religieux et une partie de son establishment sécuritaire. Il va faire livrer aux Etats-Unis près de 500 «militants» arrêtés principalement le long de la frontière afghane sans toutefois faire beaucoup d’efforts pour débusquer les gros bonnets d’al-Qaida réfugiés au Pakistan. Tous les hauts responsables d’al-Qaida arrêtés au Pakistan l’ont été à la suite de renseignements américains. La politique pakistanaise vis-à-vis d’al Qaida était simple: nous n’avons rien contre vous mais si les Américains vous trouvent nous devrons collaborer.

De façon significative, la plupart des responsables d’al-Qaida arrêtés l’ont été dans des lieux qui appartenaient ou étaient loués par des membres du Jamaat-i-Islami, le plus vieux parti religieux pakistanais représenté au Parlement. Arrêté à Rawalpindi,  ville où siège l’état-major de l’armée pakistanaise, Khaled Sheikh Mohammed était logé dans la maison d’une responsable féminine du Jammat-i-Islami, qui était aussi la mère d’un major de l’armée de l’air.

Les liens entre les partis religieux pakistanais et l’armée remontent quasiment à la création du pays mais l’islamisation de l’armée s’est accrue sous la dictature du général Zia-ul-Haq, pendant les années du djihad anti-soviétique en Afghanistan. Les partis religieux, le Jamaat-i-Islami et le Jamaat Ulema Islam ont servi de relais d’accueil pour al-Qaida et les talibans respectivement au lendemain des premiers bombardements américains sur l’Afghanistan.

Aujourd’hui, l’armée pratique toujours une politique sélective vis-à-vis des extrémistes, combattant ceux qui l’attaque et fermant les yeux sur les activités de ceux qui ne sont pas contre elle. Le djihad fait partie intégrante de la politique pakistanaise et tant que le conflit avec l’Inde ne sera pas réglé, il en sera sans doute ainsi. L’armée estime avoir besoin de ces intégristes en cas de conflit renouvelé avec son voisin. Le problème est que certains lui ont échappé et ceux-ci mènent leur lutte au mépris des intérêts du pays.

L’opération commando des Etats-Unis devrait être un coup de semonce qui force le Pakistan à réviser ses choix mais il est douteux que l’armée et les services de renseignements humiliés par une opération qui a révélé — au choix — leur incompétence ou leur complicité ne changent de cap dans la tempête. La mort d’Oussama ben Laden ne fait pas disparaître l’atout dont dispose encore le Pakistan  en Afghanistan. Alors que la coalition internationale cherche la fin de ce conflit ruineux, le Pakistan sait qu’il détient une des clés de la paix. Les talibans ne pourront pas négocier sans l’accord d’Islamabad et la paix ne pourra se faire contre le Pakistan.

Françoise Chipaux

Françoise Chipaux
Françoise Chipaux (84 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte