Life

Etre enceinte, accoucher, ne pas être mère

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.05.2011 à 16 h 05

Pourquoi sommes-nous donc si nombreux à vouloir nier le «déni de grossesse»?

Des couffins à l'hôpital de Munich, en 2011. REUTERS/Michaela Rehle

Des couffins à l'hôpital de Munich, en 2011. REUTERS/Michaela Rehle

Une mère de famille a été placée le 2 mai en garde à vue à Limoux, dans l’Aude. Son ancien compagnon venait de découvrir le cadavre d’un bébé dans le congélateur de son domicile. La vice-procureure de la République a indiqué que la femme, âgée de 26 ans, mère de deux enfants, avait accouché dans son appartement, sans en préciser la date, et que le nouveau-né avait été congelé peu après. Elle a été présentée à un juge de Narbonne le 3 mai. Difficile, à la découverte de ce fait divers, de ne pas penser à «l’affaire Courjault».

Juillet 2006, Séoul; un couple d’expatriés français et leur congélateur. Le couple vit en Corée  avec ses deux jeunes enfants, nés en France.

La mère? Une femme plutôt discrète, plutôt sympathique assure son entourage. Au pire souffre-t-elle d’une forme assez sévère de procrastination (pourquoi faire aujourd’hui ce qui pourra toujours être fait demain?). Rien de bien grave? Pas si sûr.  

A Séoul Véronique participe à des séances collectives de yoga; aucun des participants –professeur coréen et amies françaises– ne voient chez elle de changement corporel. Elle est pourtant, à deux reprises, dans le dernier trimestre d’une grossesse qu’elle ne ressent pas.

Bien plus tard, devant la cour d’assises d’Indre-et-Loire, on apprendra que cette femme avait, non loin de Chinon, fait le choix d’une robe de mariée de couleur noire. Elle n’avait pas, alors, pu s’en expliquer. Sombre mystère, déjà.    

Séoul, donc. Deux grossesses longtemps tues mais désormais tristement célèbres. Véronique dira –longtemps après– n’en n’avoir jamais eu véritablement conscience; deux grossesses et deux délivrances suivies par le «meurtre» du nouveau-né.

Pas «son» enfant

Mais peut-on parler de «meurtre» –et a fortiori d’assassinat– quand le nouveau-né n’en est pas un aux yeux de celle qui n’accouche pas? Sommes-nous encore dans la vie quand la vie n’anime pas à ses yeux et bientôt ses oreilles ce qui semble sortir d’improbables limbes?

Le père? Il faudrait longuement en parler. «Un de ces hommes qui ne remarquent pas que leur femme est allée chez le coiffeur», dira un témoin devant les jurés de la cour d’assises. Ce qui ne lui interdira d’ailleurs pas de signer et de publier un livre narrant cette tragédie familiale tandis que  sa femme est, par décision de justice, condamnée ici au silence.

Juillet 2006. Séoul. Le mari de Véronique va faire un peu de rangement dans les différents étages du congélateur familial. Il veut, à tout prix, conserver quelques maquereaux du cru; on vient de lui donner une recette coréenne; il se régale à l’avance de les cuisiner et de les partager  à la table familiale.

C’est alors que Jean-Louis Courjault découvre deux minuscules cadavres humains congelés, chacun enveloppé d’un linge.

Il faudra ensuite de longs mois, plusieurs expertises médicolégales contradictoires et quelques pénibles batailles de procédure pour que la vérité éclate; vérité insupportable: la mère reconnaît des faits que le père jurera avoir toujours ignoré.

Les analyses génétiques établiront que le père était bien le père. Quant à la mère, elle confiera bientôt aux enquêteurs avoir déjà commis un premier geste similaire. C’était «jadis», quand le couple vivait en Touraine. Elle avait alors incinéré le minuscule cadavre qui à ses yeux  n’était pas, lui non plus, celui de son enfant.

Depuis la révélation (et les fortes résonances médiatiques) de «l’affaire Courjault», quelques voiles ont été publiquement levés sur cet extraordinaire phénomène qu’est le «déni de grossesse»; un déni qui n’est pas toujours, loin s’en faut, associé au meurtre des nouveau-nés.

Comment comprendre?

Pour autant voilà bien un phénomène dont la réalité demeure plus que controversée, et ce tant dans l’opinion qu’au sein du corps médical. Ce que l’on peut comprendre.

Ainsi donc des femmes enceintes pourraient ne rien percevoir de leur état de gestante? Des femmes pourraient n’avoir aucune conscience de la présence et de la croissance d’un fœtus en leur sein?

Leur ventre resterait définitivement plat et elles continueraient, de temps à autre, à perdre du sang. Pas de «masque de grossesse», pas d’œdèmes ou de nausées, pas d’«envies» de fraises en hiver, de neiges en été; aucun de ces multiples symptômes témoignant d’une croissance humaine dans le corps de celle qui —s’il voit le jour et respire– sera immanquablement la mère.

Etrange magie, pure folie passagère ou, à l’inverse, mensonge délibérément construit, témoignage indélébile de ce que peut être la perversité féminine?

Le pire n’est certes jamais certain: il arrive que la grossesse soit «découverte» et annoncée par la femme bien tardivement, parfois dans les dernières semaines précédant l’inéluctable.  

Comment comprendre? Peut-on d’ailleurs comprendre et, si oui, la compréhension devrait-elle renvoyer au pardon?

Mais voici que la question s’impose dès lors que cette grossesse est suivie de la découverte du/des cadavre(s).

Vient alors le procès et la médiatisation du phénomène. Y «croire» ou pas? C’est l’heure, devant les jurés, de l’opposition radicale entre les différents collèges d’experts commis par la justice. Sur ce point le procès de Véronique Courjault aura permis de prendre la mesure de la violence –pour ne pas parler des haines– qui peut ici apparaître entre les deux camps: spécialistes «partisans» et spécialistes «adversaires» de l’existence de cette forme de déni.

Intimement persuadés que ces femmes ne mentent pas et qu’elles sont en grande souffrance, la psychanalyste Sophie Marinopoulos et le gynécologue-obstétricien Israël Nisand viennent sur ce thème de consacrer un ouvrage passionné et à haute valeur pédagogique (Elles accouchent et ne sont pas enceintes).

Les deux auteurs ne se cachent pas: ils poursuivent ici leur croisade au service de ces femmes qui accouchent sans jamais avoir su consciemment être grosses. Mais de manière bien plus originale, il s’agit aussi pour eux (pour nous) de s’interroger sur les raisons profondes qui animent toutes celles et ceux qui nient la possible existence d’un tel déni. Attention à vous!

Pour les auteurs, deux causes principales peuvent ici être avancées. Il y a d’une part l’ensemble des croyances et des représentations (très partagées) de la maternité. Il y a d’autre part l’impossibilité de regarder l’inconscient et la puissance qu’il peut avoir sur les corps humains.

«Le soleil, comme l’inconscient, ne peuvent impunément se regarder en face sous peine d’être aveuglé», écrivent-ils. Et la plupart des professionnels de santé (comme une majorité de ceux qui ne le sont pas) se refusent à accepter que le psychisme puisse être suffisamment puissant pour modifier des silhouettes, rendre imperceptibles les mouvements fœtaux, modifier en apparence –comme dans un jeu– les cycles menstruels.

Comment raisonnablement accepter qu’une grossesse puisse être invisible pendant près de neuf mois et qu’elle puisse apparaître en quelques heures après la révélation du déni?

L’accepter c’est immanquablement devoir tirer, en cascade, bien d’autres dérangeantes conclusions quant aux possibles impacts, sur les corps, des forces de l’esprit. Certains percevront là une forme de magie; Sophie Marinopoulos et Israël Nisand ne veulent y voir qu’une affaire physique et psychique. Pas d’au-delà!

C’est, pour eux, une question médicale qui réclame impérativement une prise en charge thérapeutique; et ce même si cette approche heurte les lourds fondamentaux de l’obstétrique et de la médecine.

Et puis il faut aussi compter avec le caractère hautement dérangeant d’une maternité qui ne serait pas instinctive. Ainsi donc une mère pourrait ne pas reconnaître de manière naturelle, automatique, son enfant? Comment ne pas considérer comme «monstrueuses» des femmes qui «annulent» une vie naissante qu’elles ont portée?

Dans l’opinion, le mythe de Médée n’est guère loin des tragédies vécues par ces femmes.

«Elles viennent d’accoucher mais elles n’ont pas été enceintes, car il n’y a pas eu de grossesse psychique. Il ne suffit pas d’être enceinte pour attendre un enfant, et il ne suffit pas d’accoucher pour devenir mère. Chacun imagine qu’un joli conte de fées est à l’origine de soi-même. Mais c’est en réalité un processus complexe et fragile qui s’est déroulé, si loin de la nature et si près de la culture.»  

La médecine ne s’est pas, loin s’en faut, toujours intéressée à ce phénomène. En France, il semble que l’on commence à prendre conscience de son existence au XVIIe siècle quand Moriceau, gynécologue, note que des femmes enceintes peuvent continuer de «saigner» ce qui leur interdit de percevoir leur «état».

Il est suivi par l’aliéniste Louis-Victor Marcé (1828-1864) auteur d’un Traité de la Folie des Femmes enceintes. L’auteur observe que certaines de ses patientes enceintes ne sont pas conscientes de l’être; on parle alors de «méconnaissance de la grossesse». On parlera ensuite de «grossesse cachée», puis de «grossesse méconnue». Un médecin légiste, Auguste-Ambroise Tardieu (1818- 1879), s’indignera alors que l’on puisse croire dans la parole de mères infanticides soutenant ne pas avoir su être «grosses».

Mais encore? Psychanalyse ou pas, les termes de la controverse inégale n’ont, depuis, guère varié.

D’un côté le faible nombre de celles et ceux qui font appel à l’inconscient pour théoriser le concept du déni de grossesse; de l’autre la foule de ceux et celles qui remettent en cause l’honnêteté, la crédibilité ou la sincérité de la parole de ces femmes.

Ce sont elles et elles seules qui, consciemment et volontairement parviendraient (en simulant) à convaincre leur entourage qu’elles ne sont pas enceintes.

Au fil du temps cette controverse s’est enrichie. Il faut ainsi compter aujourd’hui avec tous les éléments qui, directement ou pas ont permis la dissociation entre la sexualité et la reproduction.

Pour les adversaires de l’existence du déni, la mise au point et la diffusion de la contraception hormonale puis la dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse peuvent être des arguments de poids: si ces femmes ne voulaient pas d’enfant pourquoi n’ont-elles pas eu recours à ces procédés?

Mais l’argument se retourne aussi contre eux: si elles n’ont pas eu recours à l’IVG, c’est précisément parce qu’elles ne se savaient pas enceinte.

Il faut aussi compter avec le développement de la pratique de la procréation médicalement assistée (PMA) qui, à sa façon, confère un caractère mécaniste et biologisant à la reproduction humaine. La PMA, qui semble pouvoir répondre à toutes les situations d’infertilité, à tous les désirs d’enfant, réduit (du moins apparemment) la dimension psychique des phénomènes sous-jacents au fait de donner la vie.

On observera d’autre part que le développement des techniques (tests de grossesse, échographies obstétricales, etc.) ont conduit à la disparition des «grossesses nerveuses», phénomène symétrique du déni puisqu’il voyait des femmes manifester tous les symptômes de la grossesse alors même qu’elles n’étaient pas enceintes. Là aussi l’inconscient était solidement à la manœuvre.

Reste le problème de la réponse que la société doit apporter dès lors que des femmes ont commis ce que la justice qualifie depuis 1994 (article 221-4 de la loi n°94-89) de meurtre sur un mineur de moins de quinze ans. Dans le code pénal de 1810, l’infanticide («meurtre d'un enfant nouveau-né») était puni de mort. Alternative impériale: la guillotine ou l’acquittement. Autres temps, autres mœurs. En 1954, l’infanticide conservait son caractère spécifique, mais la peine maximale encourue pour «le meurtre d’un nouveau-né de moins de 3 jours non déclaré» était ramenée un emprisonnement compris «entre dix et vingt ans». Explication: des femmes peuvent ne pas avoir la pleine maîtrise de leur fécondité.

Quarante ans passent et l’infanticide disparaît des tablettes françaises de la loi. Seul demeure donc le  meurtre qui peut être puni de la réclusion criminelle à perpétuité lorsqu'il est commis sur un mineur de moins de quinze ans.

En France, les condamnations les plus récentes après déni de grossesse se situent dans une fourchette qui va de six à douze années de réclusion, condamnations plus lourdes pour les femmes qui ont commis plusieurs meurtres et qui sont de ce fait assimilées à des criminelles en série.

Peut-on prendre la défense de ces femmes en réclamant l’absence de sanctions pénales à leur endroit? Sophie Marinopoulos et Israël Nisand ne le pensent pas: ce serait selon eux, paradoxalement, «participer au déni du déni».

Pour autant ils estiment indispensable de prendre en compte «l’irresponsabilité transitoire de la femme en train d’accoucher». Il faudrait pour cela que le législateur forge de nouveaux concepts pénaux.

Lesquels? Ce pourrait être le néonaticide (meurtre commis par le parent sur un nouveau-né) et le félicide (meurtre commis par le parent sur l’enfant au-delà de sa naissance); une entité déjà sous-divisée par les spécialistes comme le psychiatre américain Philip J. Restnik qui évoque le félicide altruiste (tuer ses enfants pour ne pas les abandonner), le félicide psychotique, le félicide paternel (dans le doute de la paternité) le félicide accidentel (lors d’actes de maltraitance) et le félicide par vengeance (ou l’on retrouve la trop célèbre Médée). 

Au risque de se faire un certain nombre d’ennemis, la psychanalyste et l’obstétricien concluent:

«Il est clair que l’idéologie ambiante de notre culture qui a donné une place centrale à l’enfant, le sacralisant, a fait passer au second plan la détresse de la mère. Notre représentation sociale de la fonction maternelle et les idéaux que nous lui accordons créent des exigences pour la “bonne mère” qui n’a aucun droit de défaillir. La mère défaillante est aujourd’hui condamnée par notre société tout entière et une mère néonaticide est l’exemple même de la mère à abattre. Le tapage à leur propos est à la hauteur de la haine que ces femmes suscitent. Lynchage médiatique et opprobre social se conjuguent pour accabler la meurtrière, pendant que les excès langagiers se multiplient dans les audiences. On peut ne pas pleinement partager un tel point de vue, ne pas se faire le défenseur-réflexe de ces femmes. On peut notamment s’interroger sur les différences dans les niveaux de profondeur de leur état d’inconscience durant neuf mois et dans les minutes qui suivent ce qu’il faut bien appeler un accouchement. Les déclarations quelquefois ambiguës de Véronique Courjault (comme celles d’autres femmes jugées pour des gestes similaires) laissent penser que la conscience de l’état de gestante aurait pu, de temps à autre, affleurer à la conscience avant d’être puissamment refoulées dans les limbes cérébraux. Il n’en reste pas moins que deux questions essentielles demeurent. Pourquoi ne pas faire de ces gestes une entité différente du meurtre sur mineur, qui fond ces femmes dans une masse indistincte de meurtriers? Pourquoi ne pas tenter de nous pencher, individuellement ou pas, sur les raisons de cette contagieuse mise en abyme qui fait que nous ne pouvons majoritairement pas faire autrement que de nier le plus formidable, le plus insupportable des dénis: ceux des femmes refusant –quoi qu’il leur en coûte– l’idée même qu’elle vont/devraient donner la vie.»

Jean-Yves Nau

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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