Culture

«HH» ou Tintin aux pays du cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 11

«Hitler à Hollywood» est un joyeux film policier qui explore les enjeux du cinéma.

«Hitler à Hollywood». DR

«Hitler à Hollywood». DR

Réjouissante aventure que celle à laquelle invite Frédéric Sojcher avec son troisième long métrage. Hitler à Hollywood est un film farce à propos d’un sujet sérieux. Il se nourrit d’affabulations pour raconter une histoire qui n’a elle rien d’imaginaire – même si, de toutes ses fausses pistes, son titre n’est pas la plus heureuse, et n’aide pas vraiment à entrer dans le jeu. Quel jeu? Une enquête policière pleine de rebondissements farfelus à travers toute l’Europe.

Cette enquête est menée par Maria Medeiros jouant à jouer son propre rôle, en fait celle d’un Tintin en tenues colorées et suggestives. A ses côtés, variation parfaitement délicieuse du Capitaine Haddock, voici Micheline Presles également dans son soi-disant propre rôle, puisque HH emprunte les artifices du mocumentaire.

Partie pour réaliser un documentaire sur la grande actrice Micheline Presles, la pétulante Maria flanquée de Thomas son caméraman-soupirant apprend l’existence d’un film tourné juste avant la guerre en Belgique par Micheline, sous la direction d’un jeune génie nommé Aramcheck. Le film ne sortira jamais, et Aramcheck devient la figure insaisissable d’un grand cinéma européen victime non seulement du nazisme, mais surtout, après guerre, des manœuvres hégémoniques de Hollywood.
 

Croisant en chemin nombres de personnalités du cinéma européen, combinant vraies et fausses archives, Sojcher et ses deux délicieuses complices s’amusent beaucoup à fabriquer ce parcours à énigme et rebondissement, à travers l’espace Schengen et la durée de l’après-guerre. Difficile chemin à vrai dire, qui entend évoquer la domination des codes de représentations forgés à Hollywood et leurs effets sur les sociétés avec un mode ludique, et qui pour ce faire utilise aussi bien certains outils de la recherche universitaire que les usages du roman feuilleton, et la parodie des uns et des autres.

Réalisé avec des moyens limités, HH fait du bricolage vertu, sinon déclaration d’indépendance. C’est d’ailleurs une des questions que pose le film: opposer les joies et ressources des petites formes alternatives et critiques que les plus inventifs des «indépendants» (européens, américains ou de partout ailleurs) ont élaboré en réponse à Hollywood, ou désirer une puissance industrielle comparable, en supposant qu’alors l’Europe en aurait fait quelque chose de mieux que ce qu’en a fait Hollywood. Hypothèse fort discutable.

Une grande puissance continentale du cinéma

Comme l’est déjà celle que l’Europe aurait pu construire une industrie du spectacle d’ampleur internationale après la deuxième guerre mondiale, idée qui ne tient la route ni sur le plan politique, ni sur le plan économique, ni sur le plan esthétique. L’un des grands mérites du film de Frédéric Sojcher est d’inviter à y réfléchir, tout en s’amusant des figurines colorées grâce auxquelles il invoque ces graves questions.

D’énormes studios construits à Malte pour faire pièce à Hollywood? Une légende, et pas seulement au regard des faits. Si la possibilité d’une grande puissance supranationale du cinéma européen exista jamais, ce fut fugacement autour du Berlin de la République de Weimar – ou, exactement à la même époque, en Union soviétique. Et ce ne sont pas les Américains, mais Hitler et Staline qui y ont mis un terme. Et aujourd’hui, si la question peut se poser à nouveau, ce n’est pas en Europe (mais probablement en Chine).

L’Union européenne a d’ailleurs très tôt renoncé à agir dans le domaine de la production, privilégiant la circulation des films réalisés dans les cadres nationaux en aidant les distributeurs, et surtout la mise en place d’un réseau de salles, Europa Cinémas, qui est sa seule véritable réussite dans le domaine. Même si son rôle n’est pas sans importance aussi sur le plan juridique et réglementaire… face aux manœuvres hégémoniques hollywoodiennes.

Puisque si le traitement qui en est fait dans HH est largement fantaisiste, l’enjeu politique, historique, économique et idéologique autour duquel se jouent les tribulations de Maria et Micheline est lui bien réel. Et un certain nombre des «faits» mentionnés dans le film sont authentiques, tout comme l’est l’existence d’une stratégie concertée entre pouvoir politique à Washington et puissances économiques à Los Angeles.

Le film d'un Belge

Avec des effets immenses, loin d’être limités au cinéma, en terme d’influence idéologique (le soft power) et de promotions commerciales, depuis le fameux «Trade follows films» d’un sénateur américain dès 1916 jusqu’au «Envoyez les films et le reste suivra» de Roosevelt et aux efforts jamais relâchés de la Motion Picture Association of America, dont les patrons sont systématiquement issus des sphères politiques dirigeantes, depuis Jack Valenti, ponte de la CIA et conseiller de Lyndon Johnson.

Frédéric Sojcher joue donc sur une ligne de crête fort instable, qui justifie des partis pris esthétiques acrobatiques, qui visent à ne jamais faire perdre de vue l’artifice du dispositif. Ainsi le trucage visuel qui n’accorde qu’aux seules héroïnes des couleurs pimpantes, tous les autres étant «grisés» numériquement, s’il n’est pas toujours d’un effet très heureux, fonctionne comme une sorte de rappel permanent du double jeu entre réalité et fiction.

La singularité de HH s’explique largement par deux caractéristiques de son auteur. Sojcher est professeur, et il est Belge. Prof de fac, spécialiste de l’économie du cinéma, il dirige le Master pro en scénario, réalisation et production de Paris-I Panthéon-Sorbonne, et est l’auteur de nombreux ouvrages. Il publie d’ailleurs en même temps que sort son film un très nourri Pratiques du cinéma (éditions Archimbaud Lincksieck), travail de réflexion largement alimenté par son expérience de réalisateur.

Charme loufoque

Il connaît donc très bien le dossier des affrontements qui se sont noués autour du cinéma, depuis les accords Blum-Byrnes de 1948 jusqu’aux négociations Gatt et aux suites, toujours en cours, du  combat pour l’exception culturelle. Et il est animé d’une volonté de transmission où désir de pédagogie et élan militant ne se séparent guère.

Qu’il soit belge a aussi son importance, à plus d’un titre. Pour la référence à la ligne claire et à tout un esprit de la bande dessinée (celui de Franquin règne ici au moins autant que ceux d’Hergé et de Jacobs) bien sûr. Mais aussi pour l’influence de toute une mouvance du surréalisme belge (André Delvaux, l’auteur d’Un soir un train et de Rendez-vous à Bray fut le prof de cinéma de Sojcher), dont on retrouve plus d’une trace dans HH.

Auteur d’une considérable histoire du cinéma belge (La Kermesse héroïque du cinéma belge, L’Harmattan), il est aussi le réalisateur du très réjouissant Cinéastes à tout prix, consacré à des amateurs ivres d’amour pour le cinéma, qui réalisent en chambre et entre amis des films aussi loufoques dans leur fabrication que dans leurs résultats. Avec son côté James Bond dans un coquille de noix, HH retrouve aussi par moment ce charme-là, lors de ses embardées entre clin d’œil à Hollywood (dénoncé mais désiré) et pétard anar allumé à un véritable savoir.

Jean-Michel Frodon

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