Monde

Le succès du paternalisme soft

Robert Landy, mis à jour le 14.04.2009 à 11 h 39

«Nudge», un ouvrage paru en 2008, est devenu le bréviaire d'une «nouvelle philosophie de gouvernement» adoptée aussi bien par Barack Obama que par David Cameron.

Barack Obama serre les mains d'admirateurs non loin de la Maison-Blanche Jim Young / Reuters

Barack Obama serre les mains d'admirateurs non loin de la Maison-Blanche Jim Young / Reuters

Quel est le point commun entre Barack Obama, le nouvel espoir du progressisme mondial, et David Cameron, l'homme qui devrait prochainement ramener le parti conservateur britannique aux affaires ? Les deux hommes puisent en partie leur inspiration politique à la même source, «Nudge», un ouvrage paru en 2008, est devenu le bréviaire d'une «nouvelle philosophie de gouvernement» : le «paternalisme libertaire».

L'un de ses auteurs, Cass Sunstein, juriste de renom, vient d'être nommé à la tête de l'OIRA (Office of Information and Regulatory Affairs) et jouera à ce titre un rôle clé dans l'œuvre réglementaire de la nouvelle administration. Son complice, Richard Thaler, est l'un des principaux promoteurs de l'économie comportementale, un courant qui entend réformer l'analyse économique en s'appuyant sur les résultats de certaines recherches en psychologie. Les deux universitaires se veulent porteurs d'une nouvelle vision politique capable de rassembler la droite et la gauche - une approche qui constituerait même «la véritable troisième voie» entre le laissez-faire et l'intervention de l'Etat.

Les déficiences de l'esprit humain

Pour comprendre cette expression provocatrice et contradictoire de «paternalisme libertaire», il est nécessaire de remonter aux travaux pionniers menés dans les années 1970 par deux psychologues israéliens, Amos Tversky et Daniel Kahneman (pour lesquels ce dernier a reçu le prix nobel d'économie en 2002). Les deux chercheurs mettent en évidence certains aspects irrationnels de la pensée humaine lorsqu'elle est confrontée à la prise de décision. L'esprit humain a fréquemment recours à des automatismes et à données contingentes susceptibles de produire des résultats aberrants. Trois types de déficiences sont ainsi mises au jour :

-    «L'ancrage» : lorsque l'on demande à un habitant de Paris de deviner sans réfléchir la population lyonnaise, il donnera systématiquement un chiffre plus élevé qu'un habitant de Nantes, parce qu'il raisonnera instinctivement en partant d'un point d'ancrage constitué par la population de sa ville d'origine.

-    La «disponibilité» : par exemple, nous surévaluons systématiquement les probabilités d'occurrence des risques associés à des images frappantes qui nous viennent facilement à l'esprit - par exemple, le risque d'un attentat terroriste du type 11 septembre par rapport à celui d'un cancer de la peau dû au bronzage.

-    La «représentativité» : nous rapprochons souvent des situations différentes en usant de ressemblances vagues ou de stéréotypes sommaires. Par exemple, la question suivante est posée lors d'une expérience : «Linda, 31 ans, célibataire, sûre d'elle, intelligente, a fait des études de philosophie ; lorsqu'elle était étudiante, elle était particulièrement sensible aux problèmes de la discrimination et de la justice sociale et a également participé à des manifestations antinucléaires. Qu'est-elle devenue ?». Entre «employée de banque» et «employée de banque et engagée dans le mouvement féministe», la plupart des participants estiment instinctivement plus probable la deuxième réponse. Or il est logiquement impossible que la survenue de deux événements simultanés soit plus probable que la réalisation d'un seul !

Rassurez-vous, de telles erreurs sont universelles et sont d'ailleurs communes à l'homme de la rue et à l'ingénieur surdiplômé. Les auteurs de Nudge complètent cette liste par d'autres imperfections démontrées par des études comportementales : la crainte démesurée des pertes par rapport aux espoirs de gains, la tendance à l'inertie et au statu quo, le «biais d'optimisme» qui amène à surévaluer ses chances de réussite au début d'un projet, etc...

Le self-control est souvent impuissant face à la  présence de stimuli extérieurs derrière lesquels la faculté même de raisonner s'efface. Le conformisme n'est pas la moindre de ces faiblesses humaines indépassables: face à une question même la plus évidente, beaucoup d'individus préféreront une réponse manifestement erronée si tel est l'avis unanime de tous les autres participants. Dans ces conditions, comment faire confiance à un système économique - et à des politiques publiques - tout entières fondées sur l'hypothèse de la rationalité parfaite des acteurs ?

Une seule solution: le  «coup de main» salvateur


Pour les auteurs, tout se passe comme si deux facultés mentales cohabitaient en nous : l'une tournée vers le raisonnement logique, dotée de formidables capacités mais rarement mobilisée en raison des coûts et du temps qu'elle mobilise; l'autre, plus intuitive, s'appuie sur des schémas immédiatement mobilisables tout en étant beaucoup plus sujette à l'erreur. Or, dans la plupart de nos décisions quotidiennes, et même pour prendre certaines décisions importantes de notre vie (par exemple, choisir un régime alimentaire, une assurance santé, un plan d'épargne-retraite, etc.) nous nous reposons la plupart du temps sur la seconde. En bref, aux dires de Thaler et Sunstein, nous ressemblons beaucoup plus souvent à Homer Simpson qu'à M. Spock !

C'est là que l'Etat paternaliste entre en jeu. En effet, non seulement beaucoup de ces décisions sont mauvaises pour la personne concernée et contraires à ses intérêts, elles ne sont pas réellement voulues ou du moins ne l'auraient pas été à l'issue d'une véritable réflexion ou dans des conditions optimales de choix. C'est le cas, par exemple, de ceux qui oublient de cotiser suffisamment pour leur retraite ou encore des fumeurs qui  ne parviennent pas à arrêter de fumer malgré leur volonté d'y parvenir.  Dans bien des cas, il suffit d'un nudge (en anglais, le coup de coude amical qui remet dans la bonne direction) pour orienter les gens vers les meilleurs choix. Le «coup de main» d'un tiers bienveillant est parfois salvateur !

Thaler et Sunstein se réfèrent moins aux incitations économiques classiques (fiscalité, subventions), largement utilisées pour orienter les choix dans telle ou telle direction, qu'à d'autres déterminants des décisions individuelles nettement moins mis en valeur dans le débat public.

Par exemple, des études ont montré que l'on pouvait changer significativement les habitudes alimentaires des enfants simplement en plaçant les fruits avant les desserts dans les cantines scolaires. De façon encore plus significative, l'option présélectionnée «par défaut» dans un formulaire ou présentée comme «standard», sera toujours choisie par un grand nombre de personnes, quel que soit son contenu propre, par rapport à d'autres choix qui impliqueraient de considérer différentes variables, voire d'effectuer des comparaisons et des calculs complexes.

C'est ainsi que le téléspectateur qui allume son poste à 21h aura toutes les chances de rester toute la soirée sur la même chaîne, que le titulaire d'un prêt sera fortement enclin à se porter sans réfléchir sur le produit que la banque aura choisi pour lui, ou que le souscripteur à une mutuelle ou à un plan d'épargne retraite renouvellera chaque année sa cotisation sans réfléchir à l'évolution de ses besoins.

En agissant sur le «contexte du choix», l'Etat peut changer la donne. Les auteurs de «Nudge» assument le terme de «paternalisme» parce qu'il s'agit bien, à partir des déterminants qui peuvent influencer les décisions, d'orienter les choix individuels vers certains résultats qu'un Etat bienveillant estime bons pour eux. Mais ce paternalisme est libertaire parce qu'il ne conduit pas à choisir à la place des individus : ceux-ci restent libres d'opter pour une alternative s'ils le souhaitent.

Thaler et Sunstein citent comme un bon exemple la réforme des retraites votée en 2006 aux Etats-Unis: au lieu de devoir souscrire volontairement à un plan de retraite, les salariés sont enrôlés d'office (tout en conservant la possibilité d'en sortir) ; il est également prévu (par défaut) que le taux de contribution augmente avec l'évolution du salaire, alors que cette hausse reposait précédemment sur une démarche volontaire. Si cette solution avait été mise en œuvre plus tôt, l'épargne-retraite des Américains ne serait pas aussi insuffisante qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Ils recommandent également de mettre en place dans chaque foyer un système faisant apparaître des émoticônes disant à ses occupants si leur consommation énergétique moyenne est au-dessus ou en dessous de la moyenne: en comptant sur la tendance naturelle au conformisme, de précieuses économies d'énergie pourraient être réalisées !

En bref, sans diminuer la liberté individuelle, il est possible d'aiguillonner les individus vers certains résultats, soit pour prévenir - autant que faire se peut - les conséquences des «faiblesses humaines» qui les conduisent à prendre des décisions contraires à leurs intérêts, soit en jouant sur celles-ci pour parvenir à des objectifs socialement désirables.

Si cette forme de paternalisme ne devrait pas, selon Thaler et Sunstein, poser de problèmes éthiques, c'est parce que tout choix a un «contexte» qui, compte tenu des découvertes de la science comportementale, ne peut jamais être considéré comme neutre. Les concepteurs des politiques publiques sont donc des  «architectes du choix» qui, en fonction de la manière dont ils conçoivent leurs dispositifs, orienteront nécessairement ceux-ci même si telle n'est pas leur intention initiale. Dès lors, autant les orienter vers l'option qui correspond le plus à ce que les individus choisiraient s'ils étaient parfaitement rationnels et consciencieux.

Une nouvelle philosophie de gouvernement ?

Pour originale qu'elle soit, la perspective ouverte par Nudge rappelle par certains aspects le vieux débat entre les «esprits animaux» de Keynes et l'infaillibilité de la rationalité économique. La psychologie comportementale n'a pas de mal à expliquer les phénomènes de bulles spéculatives ou l'imprudence des choix des décideurs comparée à la réalité des risques. En outre, elle met en avant le rôle de l'Etat face au marché : celui-ci est bénéfique dans la mesure où il fournit aux individus un large éventail de choix possibles, mais il ne leur garantit pas un «contexte de choix» optimal.

Bien souvent, «les entreprises ont une forte incitation à exploiter les fragilités des individus et à les exploiter» - ainsi des prêts immobiliers subprimes proposés par des banques et des courtiers intéressés, des cartes de crédits offertes aux personnes déjà surendettées, des garanties ou assurances payées au prix fort pour un risque surévalué, etc... La concurrence est impuissante à régler de type de difficultés :  «si vous achetez quelque chose que vous ne devriez pas, comment puis-je faire de l'argent en vous persuadant de ne pas l'acheter ?»

Le rôle de l'Etat paternaliste-libertaire consisterait alors à construire des configurations de choix qui orientent les individus, par exemple en leur fournissant des outils leur permettant de mieux choisir sur le marché. Par exemple, obliger les entreprises à envoyer un récapitulatif électronique de l'ensemble de leur consommation avec l'ensemble des prix et des formules associées permettrait de concevoir des sites Internet comparant les différentes offres sur le marché selon la consommation de tel ou tel utilisateur. Ce système pourrait aider les consommateurs à bien choisir une complémentaire santé, un abonnement de téléphone portable ou encore un crédit immobilier.

Ainsi, l'approche de Thaler et Sunstein reconnaît les faiblesses du marché autorégulateur mais se présente aussi comme une alternative à l'intervention gouvernementale classique. Son aspect «libertaire», qui consiste à reconnaître la nécessité de laisser la plus grande marge de choix possible aux individus, peut donc facilement être exploité pour remettre en cause l'intervention de l'Etat.

Par exemple, plutôt que de pratiquer une régulation «dure» des services financiers ou d'imposer à chaque salarié de cotiser à un système d'assurance sociale, le fameux «coup de main» au citoyen-consommateur peut suffire à corriger les insuffisances du marché sans remettre en cause les libertés économiques.

Cette question fait écho aux positions américaines actuelles dans la crise financière, ou encore au débat entre Hilary Clinton et Barack Obama pendant les primaires démocrates (la première défendant une assurance santé universelle à l'européenne, le second préférant offrir une couverture à ceux qui n'en ont pas encore). Les conservateurs britanniques ne s'y sont pas trompés en se saisissant de Nudge pour ringardiser «l'étatisme» du New Labour.

C'est sans doute là que l'ambition des auteurs - celle de construire une nouvelle philosophie de gouvernement consensuelle et transpartisane - échoue. L'ouvrage de Sunstein et Thaler ouvre bien des perspectives intéressantes pour moderniser les politiques publiques en tenant compte des déterminants réels des choix individuels, développer de nouveaux outils d'administration électronique, d'information des consommateurs, etc... Mais il reste marqué par le parti-pris de circonscrire le débat à un choix entre deux philosophies : le laissez-faire débridé ou un «libertarisme» réformé qui accepte la légitimité pour l'Etat d'orienter les choix. Offrir la liberté de choix la plus large possible dans tous les domaines est considéré comme un objectif politique en soi - d'où la prise de position des auteurs pour le libre choix des établissements scolaires, des assurances santé, des fonds de pension, etc...

Il semble leur échapper que des considérations autres que l'irrationalité individuelle et la faiblesse humaine peuvent justifier des restrictions à cette liberté - en particulier, l'exigence de solidarité et d'équité dans la répartition de ce que le philosophe John Rawls nommait les «biens premiers» (éducation, santé, revenu), c'est-à-dire ceux dont la détention conditionne l'ensemble des autres choix individuels. L'Etat interventionniste n'est pas nécessairement paternaliste !

Robert Landy

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