Monde

L’intelligence militaire ne passe pas forcément par les armes

Anne Applebaum, mis à jour le 04.05.2011 à 16 h 45

Ce sont des préparatifs bien pensés et non un déploiement de force onéreux qui ont eu raison d’Oussama ben Laden.

Barack Obama, Joe Biden, Hillary Clinton et des membres de l'équipe de sûreté nationale lors d'un briefing sur la mission lancée contre Oussama ben Laden, dans la Situation room de la Maison Blanche, le 1e Mai 2011 / Pete Souza via Flickr CC License By

Barack Obama, Joe Biden, Hillary Clinton et des membres de l'équipe de sûreté nationale lors d'un briefing sur la mission lancée contre Oussama ben Laden, dans la Situation room de la Maison Blanche, le 1e Mai 2011 / Pete Souza via Flickr CC License By

L’U.S. Air Force, grâce à son incroyable rayon d’action et à sa flexibilité, est la meilleure armée de l’air du monde. L’U.S. Navy, avec ses grands porte-avions et sa portée mondiale, n’a pas de vraies rivales.

En termes de sophistication technologique et de pure puissance de feu, l’armée américaine n’a même pas de concurrent sérieux, ce qui n’a rien d’étonnant: le gouvernement américain dépense davantage pour son budget militaire que ceux de la Chine, de la Russie, de la France, de la Grande-Bretagne, du Japon et de l’Allemagne réunis.

La victoire de l'intelligence

Et pourtant, ce n’est pas notre force purement militaire ou technologique qui est enfin venue à bout d’Oussama ben Laden ce dimanche; c’est l’intelligence humaine, une préparation minutieuse et de la patience. Nous ne connaissons pas encore toute l’histoire, et il se peut que nous devions attendre encore un moment pour connaître les détails.

Mais selon les premiers compte rendus, un tuyau obtenu par les services de renseignements a conduit les enquêteurs américains au messager personnel en qui Ben Laden plaçait sa confiance. L’observation du messager a ensuite mené les forces spéciales à la résidence de Ben Laden, surveillée depuis plusieurs mois.

En d’autres termes, l’assassinat d’Oussama ben Laden ne doit rien à une pluie de bombes et de balles, ni à une fusillade impliquant des centaines de soldats. Il est le résultat d’une préparation soigneuse, suivie de l’exécution compétente d’un plan. Nous l’avions raté lors de l’assaut chaotique de Tora Bora. Nous l’avons cueilli chez lui, dans son lit. Apparemment, toute l’opération aurait duré 40 minutes, et aucune vie américaine n’a été perdue.

Une bonne leçon à retenir...

C’est une bonne leçon à retenir. Trop souvent, devant un quelconque défi, la réaction américaine est un bon gros coup de massue sur la tête. Notre détermination à gagner nous pousse à jeter des hommes et de l’argent sur les problèmes d’abord, et à nous soucier de la manière dont nous allons utiliser nos énormes ressources —ainsi que du moyen de les financer— ensuite.

Dans le sillage du 11 Septembre, notre approche de la sécurité intérieure a été dans ce sens strictement américaine: nous avons créé de nouvelles agences, engagé davantage de personnel et dépensé plus d’argent.

Dans le cadre du budget 2010, nous avons attribué 55 milliards de dollars au département de la Sécurité intérieure; l’agence de la Sécurité des transports, qui n’existait pas en 2001, emploie aujourd’hui 58 000 personnes. Depuis sa création, des millions de passagers se sont gentiment alignés, ont sacrifié leurs ciseaux à ongles et ôté leurs chaussures au nom de la sécurité.

Pourtant, les terroristes capturés l’ont presque toujours été grâce aux efforts des services de renseignements —ou à la réaction rapide de quelqu’un. Le «terroriste au slip» et le «terroriste à la chaussure» ont été arrêtés par des passagers vigilants. 

La tentative d’attentat à l’aéroport d’Heathrow en 2006 a été déjouée grâce à un tuyau des renseignements. Tout comme un récent attentat d’al-Qaida contre un avion cargo et une tentative d’attentat à la bombe à Times Square, New York. C’est la qualité de notre sécurité, et pas la quantité, qui nous protège.

... Et à appliquer dans d'autres domaines

La même chose était valable pour la politique étrangère depuis le 11 Septembre. Emotionnellement, l’administration Bush —et le pays tout entier— ressentait le besoin d’une réaction militaire conséquente après les attaques contre le World Trade Center et le Pentagone. Mais même si au final tout se terminera peut-être bien en Irak, notre argent et nos ressources ont-ils vraiment été employés au mieux?

La situation en Afghanistan va peut-être finir par se stabiliser —mais ne venons-nous pas d’apprendre, si nous ne le savions pas déjà, que la vraie menace, bien plus compliquée à gérer, vient dorénavant du Pakistan? En 2008, l’ambassadeur américain à Kaboul m’a confié que le Pakistan ne le concernait pas. Il aurait peut-être dû se sentir concerné.

Dans les prochains jours, beaucoup vont faire remarquer que l’influence de ben Laden était sur le déclin ces derniers temps. Les révolutions des derniers mois dans le monde arabe et en Afrique du Nord avaient déjà dans un sens, réduit l’importance à la fois de l’homme et de son organisation: quand la tristement célèbre «rue» arabe s’est soulevée de colère, cela a été pour s’opposer aux dictateurs corrompus et pas pour rejoindre la guerre fanatique d’al-Qaida contre l’Occident. Si certaines filiales de la marque al-Qaida sont encore en opération, il n’est même pas certain que ben Laden les dirigeait encore.

Notamment parce que la date de cette opération est si parfaitement trouvée —Le 10e anniversaire du 11 Septembre n’est plus très loin après tout— nous avons l’impression qu’une parenthèse se ferme. Le moment est bien choisi pour réexaminer la décennie écoulée, pour réfléchir à ce que nous avons réussi et à ce que nous aurions pu mieux faire.

Nos remarquables soldats, hommes et femmes, ont fait montre d’habileté et de courage dans de nombreuses circonstances inattendues au cours des dix dernières années. Pensez à tout ce qu’ils auraient pu faire de plus si on leur avait donné des objectifs plus clairs et des cibles plus précises, dès le début.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

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