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Comment enterre-t-on les morts dans le respect de l’islam?

Des gens pleurant lors des funérailles de Ridha Mohammed à Malkiya, ouest de Manama, le 22 février 2011. Reuters/Caren firouz

Des gens pleurant lors des funérailles de Ridha Mohammed à Malkiya, ouest de Manama, le 22 février 2011. Reuters/Caren firouz

[L'EXPLICATION] Les autorités américaines ont décidé d'un «burial at sea» ce qui signifie que le corps d'Oussama ben Laden a été jeté à la mer. Cela respecte-t-il la religion du défunt, comme l'affirme la Maison Blanche?

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Les services spéciaux américains ont tué Oussama ben Laden dans une maison de la banlieue d'Islamabad dans la nuit du lundi 2 mai aux alentours d’une heure du matin heure locale (20h dimanche heure GMT, 22h dimanche en France), d’après un utilisateur de Twitter témoin de l’attaque.

Les autorités ont annoncé avoir effectué le rituel islamique et procédé à un enterrement adéquat lundi entre 5h10 GMT et 6h00 GMT. Les autorités ont cependant ajouté qu’elles avaient décidé d’un «burial at sea» ce qui signifie que son corps ou ses cendres ont été jetés à la mer.

Un responsable américain déclarait à Jonathan Karl, journaliste à ABCnews:

«Nous affirmons que cela a été effectué en accord avec les pratiques et les traditions islamiques

Comment enterre-t-on les morts dans le respect de l’islam? Les traditions ont-elles été réellement respectées pour Oussama ben Laden? Quelles peuvent être les conséquences de cet acte dans le monde musulman?

L’enterrement dans l’islam

Dans la tradition musulmane, que ce soit pour les chiites ou les sunnites, la vie terrestre n’est qu’une étape de l’existence. C’est un «état transitoire», obligé, vers la «vraie vie», la «vie dernière». La mort est donc une (re)naissance, un passage vers un autre monde. C’est aussi une des lois de Dieu dans sa création:  

«Puis quand vient leur terme, ils ne pourront ni la retarder d’une heure ni l’avancer.» Coran 16/61.

La tombe permet au croyant de «préserver sa dignité» [PDF].  Dans l’islam, l’enterrement est dû à tout être humain indépendamment de sa religion. «L’enterrement est considéré comme un droit pour le mort et comme une obligation pour sa communauté», explique Nadir Bourkani des Pompes funèbres musulmanes. C’est aussi un moyen de soustraire le corps aux animaux.

Le corps du défunt doit d’abord être lavé, la tête dirigée vers la Mecque avant d’être enveloppé dans un linceul blanc.

«La grande ablution commence par le côté droit, précise Reda Benelhani des pompes funèbres musulmanes Rahma, et finit par le gauche. Elle concerne l’ensemble du corps à l’exception de la tête et des pieds, qui sont lavés lors de la petite ablution. L’ensemble est répété trois fois. Le corps est ensuite enveloppé dans des pièces de tissu, au minimum trois pour un homme et cinq pour une femme.»

Le rituel et l’enterrement sont des actes reconnus et valorisés:

«Celui qui lave un croyant et n’en dévoile rien, Dieu lui pardonnera quarante fois. Celui qui aura creusé la tombe pour un croyant et l’y introduit, aura la même récompense que s’il l’avait abrité jusqu’au Jour de la Résurrection. Et celui qui l’aura mis dans un linceul, Dieu le revêtira au Jour de la Résurrection d’habits de soie fine et de brocarts du Paradis.» (Al-Hâkim, Bayhaqî, Ibn Mâja 1451 [PDF])

L’enterrement doit être effectué le plus rapidement possible, au maximum 24 heures après le décès. Or certaines législations ne le permettent pas. (En France, par exemple, il faut attendre au minimum 24 heures après la mort avant de procéder à un enterrement.) A l’origine, cette pratique était mise en place à cause de la chaleur en Arabie qui décomposait les corps très rapidement, mais la tradition est maintenue encore aujourd’hui. Avant que le corps soit inhumé, une prière funéraire est célébrée.

Dans le cas d'Oussama ben Laden, la Maison Blanche n'a pas encore fait de communiqué officiel, mais un officier a raconté que le rituel islamique avait été respecté et qu'un responsable militaire avait lu une prière traduite en arabe. Il est effectivement nécessaire dans un enterrement islamique de lire les prières obligatoires, en arabe.

L’enterrement peut se faire de jour comme de nuit. Les musulmans ensevelissent ensuite le défunt entouré du linceul, à même la terre (ici encore si la législation du pays le permet, la France par exemple ne le permet pas) à 1,5 mètre minimum de profondeur. Le cercueil n’est utilisé que pour la marche funèbre, de la mosquée au cimetière. Il est important pour les musulmans d’être enterrés parmi des défunts de même religion.

Dans la tombe, le défunt doit être étendu sur le côté (droit) et faire face à la Mecque.  

«On place le mort dans sa tombe sur son côté droit le visage tourné vers la Ka’aba  [...]. C’est la pratique en cours depuis l’époque du Messager d’Allah jusqu’à nos jours, et ce dans tous les cimetières musulmans de la terre.» Imam Ibn Hazm

Jusqu’à l’enterrement, le mort reste «conscient» de son état de «mort» et de son environnement.  

«Le décédé connaît ceux qui ont lavé son corps, ceux qui ont enseveli le cadavre, ceux qui ont accompli pour lui le service funéraire, qui ont participé à son cortège funèbre, qui ont descendu son cadavre dans la tombe et qui l’ont appelé sur sa tombe.» Hadith du prophète

Il est conseillé aux personnes ayant assisté à l’enterrement de jeter 3 poignées de terre dans la tombe.

Le «burial at sea» respecte-t-il l'islam?

L’expression «burial at sea» utilisée par les autorités américaines est assez vague, et peut aussi bien indiquer que le corps du chef d’al-Qaida a été jeté dans la mer d’Arabie, dans un endroit inconnu, ou incinéré puis ses cendres jetées à la mer.

Selon la déclaration d'un haut responsable de la Défense américaine, le corps d’Oussama ben Laden aurait été enveloppé dans un linceul blanc, puis placé dans un sac lesté, avant d’être lâché du pont du porte-avion USS Carl Vinson.

Ce scénario semble donc écarter l’hypothèse d’une crémation, proscrite par l’islam, suivie d’une dispersion de cendres. (La crémation est proscrite par l’islam car faire mal à un mort est considéré comme aussi grave que faire mal à un vivant. Pour la même raison, l’autopsie n’est pas explicitement interdite mais n’est pas pratiquée.)

Dans la tradition, il est possible de jeter un corps à la mer uniquement si la mort est survenue en pleine mer et qu’il s’avère impossible de rejoindre la terre rapidement pour procéder à l’enterrement. On attachera alors un objet lourd au corps pour qu’il reste sous l’eau, ce qui est considéré comme un ensevelissement.

«L’immersion du corps d’un musulman ne peut-être imaginable que si l’on ne peut atteindre rapidement la terre ferme», confirme Merzak el-Bekkay, secrétaire général du conseil régional Île-de-France du culte musulman.

Selon John Brennan, conseiller d'Obama sur la sécurité intérieure et le terrorisme, aucun pays n'était disposé à ou capable de récupérer et d'enterrer le corps d'Oussama ben Laden dans un délai de 24 heures respectant la tradition musulmane, d'où l'immersion.

De nombreux musulmans ont déjà réagi et ont jugé cet acte contraire à la loi islamique.

Oussama ben Laden: nouveau «martyr»?

Il est possible qu’Oussama ben Laden soit considéré comme un martyr par certains de ses partisans (il n'est pas considéré comme un martyr par l'ensemble de la communauté musulmane).

Les funérailles des martyrs procèdent d’un autre rite. Car le martyr, personne tuée dans le cadre d’une résistance à une domination et dans la défense de l’islam, est un cas à part. Sa mort intervenant dans des conditions particulières, le rituel peut être allégé. Les combattants et les bombes humaines sont des martyrs, mais aussi tout individu tué (femmes, enfants) lors d’un bombardement, un échange de tirs, etc.

Le martyr peut-être est enterré sans lavage rituel ni linceul. Les vêtements dans lesquels il est mort ne seront pas retirés mais il faut en rajouter si des parties de son corps sont découvertes. Il est possible que les martyrs ne soient pas enterrés dans un cimetière mais à l’endroit où ils sont morts si le pays l’autorise. Un martyr peut être enterré dans pays différent de celui d’où il vient si le cimetière est musulman.

Les conséquences de la disparition du corps d’Oussama ben Laden

Un autre élement aurait motivé les autorités à prendre cette décision d'ensevelissement dans l'eau. Des hauts responsables américains ont affirmé que cette mesure avait été prise pour empêcher les croyants de transformer sa tombe en lieu de culte.  

Dans l’islam pourtant, l’adoration des morts est interdite pour empêcher la création d’idoles, même si cette interdiction est parfois contournée (pendant longtemps, un pélerinage avait lieu sur le tombeau de Moïse à Nabi Musa en Cisjordanie actuelle).

Ces pratiques sont considérées comme pré-islamiques et combattables car elles sont une forme de «polythéisme», contraire aux principes islamiques, notamment pour certaines branches, comme le wahhabisme dont Ben Laden se réclamait et qui interdit strictement par exemple les monuments funéraires et les lieux de culte particuliers.

Ainsi, pour empêcher tout culte des morts [PDF]:  

«Ne laisse aucune image qu’en la détruisant, et aucune tombe émergente qu’en l'aplatissant» (parole du prophète Muhammad).

Cependant, selon Fabrice Balanche, professeur et chercheur sur le monde arabe, ne pas avoir enterré Oussama ben Laden peut amener certains musulmans à l’ériger au rang de héros et à parler du «mahadi» si les Américains ne publient pas de documents prouvant son identité.

Certains musulmans croient au retour du «Mahadi» (ou «imam caché» pour les chiites), «homme guidé par dieu» qui reviendrait lors de l’apocalypse pour sauver le monde. La croyance du «Mahadi» est partagée par les deux grandes communautés musulmanes: à la fois par les sunnites et par les chiites. Il est mentionné dans la sunna (enseignement du Prophète Mohammad), livre reconnu à l’unanimité par les quatre écoles sunnites (hanafisme, malékisme, chaféisme et hanbalisme) et par les chiites.

Ainsi, un imam de la Grande Mosquée de Paris, confirme ces indications:  

«Chiites et sunnites croient au Mahadi. Pour les sunnites, il s’agit d’un humain, comme nous, qui arriverait à la fin des temps avec Jésus. Pour les chiites, c’est un saint, mieux que les prophètes.»

Par ailleurs, selon lui, les musulmans ne pensent pas qu’Oussama ben Laden puisse être le Mahadi.

Fanny Arlandis et Jules-Antoine Bougeois

L’explication remercie Fabrice Balanche, maître de conférence à l’université Lyon 2 et chercheur au GREMMO. Merzak el-Bekkay, secrétaire général du conseil régional Île-de-France du culte musulman. Reda Benelhani, pompes funèbres musulmanes Rahma. Nadir Bourkani, des Pompes funèbres musulmanes. L'imam de la Grance Mosquée de Paris.

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Article mis à jour le 4/05/2011 avec les propos de l'imam de la Grande Mosquée de Paris et le 5 mai avec des précisions sur le «mahadi».

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