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Les mystères de la gérontophilie

Jesse Bering, mis à jour le 14.04.2014 à 18 h 14

L'attirance sexuelle pour les personnes âgées est un phénomène peu étudié et mal expliqué.

Elderly People. Photo

Elderly People. Photo eff brown via Flickr CC License by

J'ai toujours trouvé les vieilles dames plutôt attachantes. Cela vient peut-être tout simplement de l'affection que j'avais pour mes deux grands-mères —l'une, déformée par une polyarthrite rhumatoïde débilitante, était aussi sage qu'un moine sur la voie du nirvana, l'autre, intelligente, espiègle et diaboliquement drôle, a mené une vie plus délurée et plus alcoolisée.

Tout comme les grands yeux innocents d'un bébé potelé ou l'odeur du talc titillent le côté maternel de ma personnalité androgyne, la démarche lente et voûtée d'une vieille fille qui sent le parfum d'un autre temps déclenche en moi des élans de docilité. Plus d'une fois, j'ai été tenté de serrer dans mes bras une vieille veuve avançant seule, lentement, dans les allées de l'épicerie. Mieux vaut vous dire tout de suite que, même s'il m'arrive d'avoir d'autres pratiques sexuelles curieuses, la vue d'une octogénaire ne m'a jamais émoustillé (et comme je suis gay, il me faut ajouter que cela s'applique aussi aux personnes âgées armées d'un pénis. Vu que je n'ai pas vraiment connu mes grands-pères, ça n'aurait pas collé pour l'anecdote qui m'a servi d'accroche).

Mais certains sont bien sûr vraiment attirés sexuellement par les personnes âgées, et c'est à ces âmes fascinantes et peu connues —appelées gérontophiles dans la littérature scientifique clinique– que nous allons ici nous intéresser. Le psychiatre autrichien Richard von Krafft-Ebing a le premier décrit cette «orientation érotique liée à l'âge» en 1886 dans son ouvrage de référence sur la déviance sexuelle, Psycopathia Sexualis. Sans entrer dans les détails, il définit simplement la gérontophilie comme «l'amour envers des personnes d'âge avancé». Il évoque le cas d'un homme de 29 ans qui aimait avoir des relations sexuelles avec des «femmes âgées» depuis que l'une d'entre elles l'avait séduit alors qu'il était adolescent.

Les cougars ne relèvent pas de la gérontophilie

En termes nosologiques, les définitions précises sont toutefois extrêmement importantes car les perceptions que les jeunes ont des «vieux» peuvent varier —on ne sait par exemple pas si l'on parle des vieilles de Sex and the City ou des vieilles de Carré de dames. En 2005, dans une étude sur la gérontophilie, le psychiatre britannique Hadrian Ball montre comment la définition s'est un peu affinée depuis l'époque de Richard von Kraft Ebing. En 1981 par exemple, le sexologue américain John Money définissait la gérontophilie comme suit:

«Condition d'un jeune adulte pour qui une activité érotico-sexuelle —réelle ou fantasmée– avec un partenaire beaucoup plus âgé est nécessaire pour déclencher ou maintenir l'excitation et favoriser ou atteindre l'orgasme.»

Pour Hadrian Ball, il est idiot de vouloir toujours définir exactement à quel âge on est vieux, quand il s'agit de gérontophilie. Alors il stipule que par «âgé», il faut entendre dans les faits «cible érotique de 60 ans ou plus». Une précision utile en effet, car l'on comprend que cette mode des cougars, ces femmes d'âge mur à la libido exacerbée qui sollicitent l'attention d'hommes bien plus jeunes, ne relève pas de la gérontophilie. En termes purement chronologiques, les gérontophiles sont plus proches des nécrophiles que des chasseurs de femmes cougars. Le même raisonnement vaut pour les femmes (ou les hommes) qui préfèrent les hommes plus âgés: la gérontophile n'est pas attirée par le «vieux beau» de 40 ou 50 ans mais par celui qui n'a plus de dents!

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les recherches scientifiques sur la gérontophilie sont rares comparées à ce que l'on trouve sur les autres paraphilies. Mais elle est tout de même évoquée ça et là. En 1929, un psychiatre connu sous le nom de «A. Kutzinski» a publié une courte étude de cas dans la revue Psychiatry and Neurology. Voici ce qu'il écrivait à propos de son patient gérontophile:

«Il s'est marié à 24 ans et a eu 6 enfants; il a servi dans l'armée pendant la guerre. Après plus d'un an d'abstinence totale, il a rencontré, alors qu'il se baignait, une femme âgée avec qui il a eu des relations sexuelles. Ses sentiments pour sa femme ont laissé place à des pulsions érotiques envers les femmes âgées, si compulsives qu'il n'était plus capable de travailler.»

Pas explorée en laboratoire

Combien les gérontophiles sont-ils? Il n'y a pas de statistiques connues, ni même d'estimations (du moins, je n'ai pu en trouver). Contrairement à la pédophilie (attirance pour les enfants pré-pubères), l'hébéphilie (attirance pour les adolescents tout juste pubères), l'éphébophilie (attirance pour les adolescents) et la téléiophilie (attirance pour les adultes), la gérontophilie n'a pas été systématiquement explorée par des techniques sexologiques de laboratoire (pléthysmographes du pénis, mesures de l'excitation clitoridienne, etc.) permettant d'évaluer précisément l'excitation génitale provoquée par des images, des sons et des histoires mettant en scène des personnages d'âges différents.

Comme le fait remarquer Hadrian Ball, il n'y a absolument aucune référence à la gérontophilie dans les ouvrages, notoires, d'Alfred Kinsey et de ses collègues (Le Comportement sexuel de l'homme en 1948 et Le Comportement sexuel de la femme en 1951). Alfred Kinsey n'hésitant pas à parler d'autres tendances sexuelles stigmatisées, comme la bestialité, cette omission dans ses ouvrages est curieuse. Pas non plus de mention spécifique de la gérontophilie dans cette bible des cliniciens diagnostiques, le DSM-4, l'édition la plus récente du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Bizarre, car dans les cercles psychiatriques, la gérontophilie est au moins implicitement conceptualisée comme un type de déviance, notamment quand elle implique des abus sexuels sur les personnes âgées. Pour Hadrian Ball, «l'absence de toute trace de gérontophilie dans les systèmes de classification est probablement lourde de sens». Il écrit:

«D'autres pratiques sexuelles sont mentionnées, y compris l'exhibitionnisme, le voyeurisme, la pédophilie et le sadomasochisme. On peut en déduire que l'absence du terme "gérontophilie" montre que ce penchant n'est pas, pour les praticiens de la santé mentale, un problème clinique important qu'il faudrait soigner.»

Rare... et plus commune qu'on ne le pense?

En d'autres termes, la gérontophilie concerne très peu de monde comparé à d'autres orientations sexuelles liées à l'âge. On peut interpréter de plusieurs façons cette apparente rareté du phénomène. Il se peut tout d'abord que la gérontophilie soit plus commune qu'on ne le pense. Contrairement aux pédophiles, ceux qui sont principalement attirés par des personnes âgées sont considérés comme différents et leurs pratiques dérangent probablement, mais ils ne sont pas vus comme des criminels. Les cas de gérontophilie n'apparaissent ainsi pas au grand jour aussi souvent que les autres orientations sexuelles liées à l'âge. D'un point de vue légal par exemple, la relation de Harold et Maude était parfaitement autorisée —du pain béni pour les ragots, c'est tout. En revanche, la relation de Humbert avec Lolita relevait du crime.

Mais on peut aussi penser, et cela fait davantage de sens d'un point de vue théorique, que les gérontophiles sont rares car la pratique va à l'encontre de l'évolution. On comprend facilement pourquoi un individu moyen s'émoustille plus à la vue d'une jolie petite minette que d'une sirène aux cheveux gris. Il y a le problème de la reproduction et de la ménopause, qui contredit notre grand intérêt (même inconscient) pour la transmission de nos gênes. Selon cette même logique, il n'y aurait pas non plus beaucoup de «vrais» pédophiles. De récentes études indiquent en effet que la pédophilie est beaucoup moins commune que l'hébéphilie ou l'éphébophilie.

Mais aussi rare et contrintuitive que soit la gérontophilie, l'industrie pornographique nous rappelle —elle le fait souvent– qu'il y a un public de niche pour toutes les formes d'amour. Impossible de dire si ce sont de vrais gérontophiles qui gravitent sur ces sites Internet fétichistes, ou, c'est peut-être plus probable, tout simplement des ados qui se contentent de jeter un œil, par curiosité. Il y a toutefois au moins deux sites de rencontres très «populaires» spécialisés dans les personnes âgées, l'un pour les hommes hétéros, l'autre pour les hommes gays —attention le contenu de ce site peut choquer. Et même sur ces sites de rencontres pointus, il ne semble pas y avoir énormément d'aficionados des plus vieux que vieux, le jargon employé dans la plupart des annonces («mature», «expérimenté») dénotant simplement un intérêt premier pour les partenaires d'âge mûr.

D'un point de vue clinique, les personnes ayant une dépendance sexuelle envers les cougars, les mamies, les MBAB («mères bonnes à baiser») et leurs homologues masculins, les vieux beaux, etc., apparaîtraient toutes dans la catégorie des téléiophiles. On pourrait toutefois, en principe, subdiviser ce groupe fourre-tout en des sous-catégories plus précises d'orientations sexuelles liées à l'âge, via les méthodes de mesures physiologiques que j'évoquais précédemment.

Les personnages âgés sont également quasi-absents de la littérature érotique; quand ils apparaissent dans une fiction, il s'agit bien plus souvent du genre horreur, comme le souligne Hadrian Ball. Dans la nouvelle Awake, Sleeping Tigress (1972) de Norman Kaufman, la propriétaire centenaire du narrateur, un fugitif de 23 ans, est vicieuse, elle lui fait du chantage pour qu'il couche avec elle. Il raconte, écœuré:

«Alors que je la regardais, une boule de dégoût me serrait la gorge. J'observais ses fins cheveux blancs, ses joues creusées, sa bouche édentée, sa poitrine plate, son ventre indécemment gros, ses flancs décharnés. Je me suis approché d'elle et je me suis vu toucher ce corps marbré, une odeur de sale a envahi mes narines, j'ai senti la bile dans ma bouche alors que les veines de ses bras m'enlaçaient…»

Cauchemar des uns, fantasme des autres

Le pire cauchemar des uns peut toutefois être le fantasme des autres et, aussi rares qu'ils puissent être, les gérontophiles existent bel et bien, y compris quand il s'agit de l'extrémité du spectre de l'âge. Prenons par exemple cette discussion sur le site Reddit. L'auteur, âgé de 32 ans, se présente lui-même comme un gay gérontophile et invite les curieux à poser leurs questions. Il affirme être à l'aise sur le plan financier. Il explique que son goût pour les hommes de 60 ans bien en chair n'est donc pas motivé par l'argent et que c'est à l'âge de 15 ans qu'il s'est rendu compte de l'attrait qu'exerçait sur lui cette catégorie plutôt bien fournie de la population —«le monde est à toi!», lui fait d'ailleurs remarquer un internaute, cynique. Notre gérontophile raconte que le plus vieux partenaire avec lequel il s'est joyeusement accouplé avait 77 ans. La littérature scientifique, rare sur le sujet, se focalise sur les gérontophiles masculins comme lui, peut-être parce qu'il n'y a pas de femmes réellement gérontophiles. Ou peut-être au contraire avons-nous tous jugé un peu hâtivement des femmes comme Anna Nicole Smith (qui a épousé à 26 ans un magnat du pétrole en chaise roulante de 89 ans, J. Howard Marshall) et Crystal Harris (la fiancée de 24 ans du toujours fringant Hugh Hefner, 84 ans). Et na!

Le sujet est bien entendu propice à une foule de plaisanteries grossières, mais il pose aussi la question de la sécurité et du bien-être d'adultes vulnérables. Dans un rapport de 2007, Ann Burgess et ses collègues mentionnent plusieurs cas d'abus sexuels sur des personnes âgées. Les faits sont pour la plupart soit purement opportunistes (non prémédités, par exemple dans le cadre de vols), soit symptomatiques d'un sadisme sexuel plus général chez leur auteur. Mais quelques cas semblent impliquer des individus qui choisissent spécifiquement leurs victimes pour leur âge avancé. Les auteurs décrivent le cas d'un infirmier à domicile de 33 ans qui, pendant plusieurs années, a tranquillement agressé sexuellement et violé ses patientes féminines. Certaines de ses victimes s'approchaient des 100 ans et souffraient de démence. Pour sa défense, il a dit qu'elles «n'étaient pas conscientes de la chose».

Ces abus auraient pu se poursuivre si la fille d'une patiente de 98 ans n'avait pas deviné ce qui se passait après avoir remarqué que sa mère avait peur dès que cet infirmier violeur de vieilles dames entrait dans sa chambre. En examinant des statistiques médico-légales, Hadrian Ball a aussi appris qu'en Grande-Bretagne, 2 à 7% des victimes de viols avaient plus de 60 ans.

Abuser sexuellement d'une personne âgée est bien sûr répréhensible, mais d'un point de vue philosophique et moral, cela soulève des questions froidement fascinantes sur le consentement, le traumatisme et les impacts d'un crime sexuel commis sur des victimes physiquement et psychologiquement différentes. Le viol d'une patiente de 98 ans souffrant d'Alzheimer —qui, quoi qu'on en dise, n'a qu'une conscience très limitée de ce qui se passe, comme l'affirmait l'infirmier violeur– est-il comparable, disons, au viol d'un ou d'une enfant lucide et vulnérable qui traînera probablement les cicatrices émotionnelles d'une telle violence sexuelle pour le reste de sa longue vie, ou à celui d'une adolescente qui pourrait tomber enceinte?

Il faut préciser que violence et gérontophilie ne sont pas liées —en fait, certains gérontophiles semblent particulièrement soucieux du bien-être et de la sécurité de leurs cibles érotiques. Sur Reddit, dans une autre discussion, un homme se disant «gérontophile hétéro» écrit par exemple ceci, en réponse à des questions sur la logistique nécessaire pour faire l'amour à une femme âgée:

«Est-ce que j'ai peur de leur faire du mal? Oui. Beaucoup. C'est pour cela que je les laisse en général mener la danse, je me dis qu'elles connaissent mieux que moi leurs limites. Mais bien sûr je ne les secoue pas comme des poupées de chiffon. Certes, ça pourrait être sympa si elles étaient partantes, mais une hanche cassée refroidirait un peu l'ambiance.»

Oedipe, mémoire et pédophilie

L'étiologie (l'origine psychosexuelle) du développement d'un tel goût pour la vieille chair est pour l'instant inconnue. Sans surprise, les premières théories sur le sujet ont eu tendance à mettre en avant des influences œdipiennes —on expliquait que les gérontophiles masculins exprimaient une sorte de désir charnel réprimé pour leur propre mère (ou grand-mère). Cependant, John Money a délaissé la psychanalyse freudienne et a posé à la place comme postulat un modèle flou lié à la mémoire érotique, dans lequel les expériences sexuelles avec des adultes significativement plus âgés impriment dans le cerveau de l'individu un fétichisme de ce type de disparité d'âge.

Dans un numéro de 1992 du Journal of Forensic Psychiatry & Psychology, Hadrian Ball décrit un cas à cheval sur les deux théories. Un jeune homme de 17 ans ayant été envoyé dans une prison pour mineurs parce qu'il avait suivi des femmes âgées dans des ascenseurs et les avait agressées, a expliqué qu'à 12 ans, sa mère «se montrait nue et jouait avec son pénis». A 16 ans, il a compris qu'il ne pouvait plus maintenir une érection en fantasmant sur des filles de son âge, mais seulement en pensant à des femmes (beaucoup) plus âgées lorsqu'il se masturbait. Il a ainsi décrit sa partenaire idéale: «le visage vieux, les cheveux grisonnants, normale ou grosse».

La théorie la plus loufoque sur la gérontophilie est certainement celle qu'a mise en avant —sans aucune donnée pour l'appuyer– le psychiatre britannique T. C. Gibbens en 1982. Cet auteur à l'imagination débordante pensait que les gérontophiles étaient susceptibles d'avoir aussi des tendances pédophiles sous-jacentes, les deux paraphilies provenant d'une phobie des poils pubiens. Balayant la question des poils pubiens, un article paru plus tôt cette année dans The Lancet décrit les cas de trois individus qui, lors de leur admission dans une maison de retraite, «étaient apparus comme des vieilles personnes gentilles et fragiles». Il ne s'est pas passé longtemps avant que ces hommes ne commencent à prendre ouvertement des libertés sexuelles avec leurs co-résidents, «massant la poitrine ou les fesses des femmes les plus frêles», «pratiquant la sodomie» et «faisant des gestes obscènes». Curieusement, à un moment de leur vie, deux de ces hommes avaient été incarcérés pour des agressions sexuelles sur des enfants et, bien qu'il n'ait pas été poursuivi, le troisième homme était soupçonné d'avoir abusé de ses neveux. Ces individus sont-ils pédophiles, gérontophiles, ou juste des hommes qui profitent sexuellement de personnes vulnérables? Difficile à dire. Rappelons, c'est important, que les gérontophiles ont réellement besoin d'avoir un partenaire sexuel plus âgé pour avoir un orgasme, ce n'est pas juste qu'ils ont envie de faire l'amour avec un vieux.

Hélas, d'un point de vue psychiatrique, la gérontophilie est la plus récente des paraphilies et demeure une grande énigme.

Jesse Bering

Traduit par Aurélie Blondel 

Jesse Bering
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