Sports

Les années Mitterrand, grandeur et décadence du sport français

Yannick Cochennec, mis à jour le 04.05.2011 à 10 h 40

A l’heure du 30e anniversaire du 10 mai 1981 et de la victoire historique de la gauche, il est amusant de constater par les faits, et avec le recul des années, comment la France sportive a changé immédiatement après cette date très politique.

Alain Prost après sa victoire au Grand-Prix de France en 1993, REUTERS/STR New

Alain Prost après sa victoire au Grand-Prix de France en 1993, REUTERS/STR New

Il y avait quelque chose de sympathique et touchant à voir, vendredi 15 avril, L’Equipe consacrer sa une et trois pages intérieures à Raymond Poulidor qui fêtait ses 75 printemps ce jour-là, même si cela pouvait paraître exagéré et étonnant de célébrer de la sorte en 2011 celui qui incarne encore, et pour l’éternité, n’en déplaise à ses laudateurs, la France de la lose.

Car c’est ainsi: malgré de belles victoires ici ou là, l’image de Poulidor reste scotchée à ses trois deuxièmes places et ses cinq troisièmes places au Tour de France. Poulidor, qui prit sa retraite en 1976, personnifie le battu, aussi conquérant ou magnifique soit-il, mais que la France aima tellement plus que Jacques Anquetil, son rival toujours vainqueur.

Valeur de gauche

Dans les colonnes de ce numéro de l’Equipe, Philippe Delerm, l’écrivain amateur de sport, a donné une définition très personnelle du poulidorisme qui a nourri son adolescence:

«J’ai vécu le poulidorisme comme une valeur de gauche. (…) La vraie gauche, celle qui ne peut pas gagner, parce que toute victoire trop éclatante est le début d’une compromission, d’un malentendu et d’un soupçon.»

A l’heure du 30e anniversaire du 10 mai 1981 et de la victoire historique de la gauche, il est amusant de constater par les faits, et avec le recul des années, comment la France sportive a changé immédiatement après cette date très politique. Ce passage de témoin entre deux époques fut en quelque sorte initié par la finale de la coupe de France de football de 1981. Jouée le 13 juin en présence de François Mitterrand, président nouvellement élu, elle fut enlevée par Bastia, première équipe corse conquérant ce trophée (quelle révolution là aussi!) face à Saint-Etienne, club mythique des années Giscard (il faut d’ailleurs constater que le club n’a plus rien raflé depuis 1981) et autre parangon français de la loose sportive.

Dans le sillage du 10 mai 1981, en effet, la France s’est mise soudain et étrangement à se distinguer au niveau international. La France qui perdait plus qu’à son tour, incarnée par Poulidor et ces Verts de Saint-Etienne dominés en 1976 par le Bayern de Munich (et les maudits poteaux carrés du stade de Glasgow) en finale de la coupe d’Europe des clubs champions qui ne s’appelait pas encore la Champions League, devint la France qui triomphait. Tout ne fut pas automatique puisqu’il fallut en passer encore par un ultime moment de désespoir lors d’une insoutenable demi-finale de Coupe du monde de football chapardée par l’Allemagne dans la nuit de Séville en 1982. La loose continuait, mais c’était tout de même la première demi-finale de Coupe du monde depuis 1958.

Euro 1984

La victoire, en 1984, de Michel Platini et des siens au Parc des Princes, lors du championnat d’Europe des nations (l’Euro), fit rentrer la France dans le gotha des grands pays sportifs capables enfin de gagner des compétitions de cette importance. Succès complété quelques semaines plus tard, à Los Angeles, par le titre de champion olympique de ce même football français.

Avec emphase, la première législature socialiste, entre 1981 et 1986, fit passer le sport français «de l’ombre à la lumière» pour reprendre, avec humour, la déclaration grandiloquente de Jack Lang au moment de l’élection de François Mitterrand. En 1983, Yannick Noah devint le premier Français à remporter Roland Garros depuis 1946 et le premier Français à s’octroyer un tournoi du Grand Chelem depuis Yvon Petra, toujours en 1946 (Wimbledon). Entre juillet 1981 et juillet 1985, grâce à Bernard Hinault et Laurent Fignon, le cyclisme français s’offrit cinq Tours de France consécutifs –du jamais vu depuis la séquence 1953-1957. En 1985, Alain Prost alla chercher le premier titre de champion du monde d’un Français en Formule 1.

Ce furent des années déterminantes pour le sport français, merveilleuses (les plus belles?) pour ceux qui eurent la chance de les vivre, et il est évidemment bien difficile de leur donner le moindre sens politique, mais elles ont vraiment marqué l’histoire. Platini, Noah, Hinault, Fignon, Prost sans oublier Blanco ont été les visages de cette France sportive du changement et de la victoire éclatante. De cette période gorgée de confiance et d’espoirs ont découlé, plus tard, le succès de la France en coupe Davis en 1991, 59 ans après les célèbres Mousquetaires, le sacre de l’Olympique de Marseille face au Milan AC en Coupe d’Europe en 1993 et bien sûr le Graal absolu décroché le 12 juillet 1998 au Stade de France par les hommes d’Aimé Jacquet.

Le temps des affaires

Mais si les premières années socialistes ont correspondu à cet autre état de grâce venu des stades, elles ont très vite aussi laissé la place à une forme de désenchantement avec l’arrivée des premières «affaires» dans le sport français aussi cruelles que celles qui plombèrent la gauche: celle de la caisse noire de Saint-Etienne dès 1982, celle du Haillan des Girondins de Bordeaux, le drame de Furiani jusqu’aux années Tapie soutenu contre vents et marées par François Mitterrand qui en fit son ministre. Le président de la République qui n’allait pas faciliter la découverte de la vérité dans l’affaire VA-OM, c’est le moins que l’on puisse dire.

Au fond, dans un drôle de parallélisme, le sport français a suivi la trajectoire de la gauche. A la pureté des belles victoires et des belles avancées de l’après 1981 a succédé le cynisme de l’époque avec «l’argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui écrase, l'argent qui tue, l'argent qui ruine, et l'argent qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes» pour reprendre la formule de François Mitterrand lors du Congrès d’Epinay en 1971.

La gauche de 1981 reste une nostalgie pour beaucoup à l’image du sport français de cette époque. Plus personne n’incarne le fol espoir d’il y a 30 ans comme personne ne remplace aujourd’hui Bernard Hinault, Michel Platini, Yannick Noah ou Alain Prost. Aucun Français n’a d’ailleurs gagné le Tour de France et Roland Garros après Hinault et Noah. Et il n’y a même plus un pilote français sur les circuits de Formule 1.

Yannick Cochennec

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