Economie

Pourquoi a-t-on l'impression que le pouvoir d'achat baisse?

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 10.05.2011 à 4 h 27

Démographie, inégalités, évolution des prix… Si le «gâteau» du pouvoir d’achat a officiellement augmenté de plus de 6% depuis 2007, de nombreuses variables rabotent cette hausse.

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Piggy Bank. Photo pasukaru76 via Flickr CC License by

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Grèves pour les salaires, projet d’une prime de 1.000 euros versée par les entreprises distribuant des dividendes en hausse: le pouvoir d’achat, tube de la dernière campagne présidentielle et du début du quinquennat (et, incidemment, des chansonniers internet de La Chanson du Dimanche), est de retour dans le débat public à l’orée de la campagne 2012. Avec l’idée dans l’opposition qu’il sera un des principaux angles d’attaque contre la majorité…

Officiellement, selon les chiffres de l’Insee, il a pourtant augmenté de 6,4% en quatre ans (+3,1% en 2007, +0,4% en 2008, +1,6% en 2009, +1,2% en 2010) et n’a d’ailleurs jamais baissé d’une année sur l’autre depuis 1984. Une tendance qui ne se retrouve pas dans les avis exprimés par les ménages sur leur situation financière, et est nuancée par les indicateurs publiés par d’autres organismes (l’Union nationale des associations familiales, l’Institut national de la consommation ou le cabinet d’études Bipe, qui calcule un indicateur de pouvoir d'achat effectif pour le groupe Leclerc, en hausse de seulement 0,5% pour 2010 et en baisse annoncée de 0,3% pour 2011…). Comment expliquer ce contraste?

Plus de gâteau, mais plus de convives

Le pouvoir d’achat, dans sa définition officielle, est en fait un chiffre très global mettant en regard de l’inflation le revenu disponible brut de tous les ménages du pays: revenus du travail, du capital et prestations sociales (retraites, allocations familiales…) moins les cotisations et les impôts. Sur les quatre dernières années, ce revenu est passé de 1.179,5 milliards d’euros à 1.325,2 milliards (+12,4%) tandis que l’inflation a été de 6%. D’où cette hausse de 6,4%... qui permet seulement de conclure sans grand risque de se tromper que le gâteau du pouvoir d’achat est devenu plus gros —sans prendre en compte combien de personnes le partagent, comment elles voient le gâteau ou comment les parts sont découpées.

Si le gâteau est plus gros, il est ainsi partagé entre davantage de convives, la population française étant passée de 63,6 à 65 millions de personnes entre janvier 2007 et janvier 2011: ramené par habitant, le revenu brut disponible est donc monté de 18.546 euros à 20.388 euros par an, soit une hausse légèrement inférieure à 10%. Et elle est encore plus faible si on raisonne par ménage, le nombre de ceux-ci augmentant plus vite que le nombre d’habitants du fait du phénomène de «décohabitation» (jeunes quittant leur parents pour s'installer seuls, couples divorcés, familles monoparentales…). En adoptant ce point de vue, le pouvoir d’achat a totalement stagné en 2010.

Afin de nuancer ce constat, l’Insee a cependant élaboré un autre indicateur en calculant un pouvoir d’achat par «unité de consommation», un peu comme les ménages utilisent des parts et demi-parts pour calculer leurs impôts: un ménage composé d’un célibataire compte alors pour 1 unité alors qu’un ménage composé de deux parents, d’un enfant de plus de 14 ans et d’un enfant de moins de 14 ans ne compte pas pour 4 mais pour 2,8 unités. Dans cette optique, le pouvoir d’achat a bien augmenté en 2010, mais seulement de 0,7%.

La baguette plus importante que l'abonnement mobile

La hausse du pouvoir d’achat est aussi amoindrie psychologiquement par la vision que les Français ont du «gâteau»: depuis 2002 et l’arrivée de l’euro s’est créé un fort écart entre l’inflation mesurée par l’Insee et l’inflation «ressentie» par les ménages. Au-delà de l’effet monnaie unique, qui a arrondi lors de son entrée en vigueur de nombreux prix quotidiens, les économistes pointent l’impact sur les ménages des dépenses contraintes, qui engloutissent chaque mois automatiquement une part de leur budget: ces «dépenses pré-engagées […] réalisées dans le cadre d'un contrat difficilement renégociable à court terme» (logement, télévision —redevance, mais aussi abonnement à des chaînes payantes—, énergie, eau, télécoms, cantine, assurance et banque), selon les termes de l’Insee, ont vu leur part dans le budget des ménages plus que doubler en cinquante ans, atteignant leur pic en 2008 (28,6%).

L’impression d’une baisse du pouvoir d’achat des ménages vient également de la hausse de certains prix plus médiatisés ou quotidiens que d’autres (l’essence, l’alimentation…). Une personne qui achète une baguette tous les jours et paie un abonnement mobile ressent plus une hausse de 10 centimes du prix de sa baguette qu’une baisse de 3 euros de l’abonnement mensuel, même si les deux phénomènes se compensent. Or, de fin 2006 à fin 2009, des produits comme la distribution d’eau (+11,6%), le tabac (+8,1%), l’alcool (+7,9%), l’hôtellerie-restauration (+7,6%), l’alimentation (+6,8%) ou les transports (+5,5%) ont connu une hausse supérieure à l’inflation, alors que les quelques baisses concernaient des produits moins «quotidiens» comme les appareils ménagers (-3,6%) ou les équipements audio et high-tech (-31%). Sans oublier l’éternel débat sur le logement, en pleine flambée immobilière: les loyers ne comptent que pour une petite part dans l’indice des prix (6%) et les emprunts immobiliers n’y sont pas intégrés car ils sont considérés comme une constitution de patrimoine, pas comme une consommation.

«Effet Bill Gates»

Mais si la hausse du gâteau du pouvoir d’achat ne vaut pas pour tout le monde, ce n’est pas seulement parce que les ménages sont plus nombreux à le partager ou que ses ingrédients sont différents pour chacun, mais aussi à cause de la façon dont il est découpé: si dix personnes ont un revenu de 100 euros chacun, et que l’année suivante neuf d’entre elles n’en ont plus que 90 et la dixième 200, à prix constants, le pouvoir d’achat global et moyen augmente… alors qu’il baisse pour 90% de la population. C’est ce que l’économiste Alexandre Delaigue appelle l’effet «Bill Gates entre dans un bar»: si le fondateur de Microsoft pénètre dans un café, le pouvoir d’achat global des consommateurs y augmente fortement, alors qu’il reste inchangé pour tous les autres buveurs.

Un effet qui s’observe dans les dernières statistiques disponibles sur les inégalités de revenus. Selon l’enquête «Revenus et patrimoine» publiée par l’Insee le 28 avril, la structure des revenus déclarés avant impôts a continué de se déformer au profit des très hauts revenus entre 2004 et 2008: le revenu médian déclaré a augmenté de 5% sur la période, contre près de 10% pour le revenu nécessaire pour appartenir aux 1% de contribuables les plus aisés, et 33% pour appartenir aux 0,01% les plus aisés.

Des chiffres qui rappellent que les dynamiques de pouvoir d’achat dépendent essentiellement des revenus, fait souvent occulté dans les débats sur le pouvoir d’achat, davantage centrés sur les prix (la «vie chère», les pratiques tarifaires des grandes surfaces, des banques ou des opérateurs télécoms…) que sur les revenus. Au point qu’un collectif de statisticiens regroupés sous le pseudonyme Lorraine Data dénonçait dans un livre publié en 2009 «un indicateur comme l’indice des prix» qui, «en focalisant l’attention sur une moyenne, se révèle n’être un indicateur pour personne, justement parce qu’il veut être une mesure pour tous».

Jean-Marie Pottier

L'Explication remercie l'Insee et Julien Salles du Bipe. Le calcul du pouvoir d'achat a donné lieu à de très nombreuses études ces dernières années: citons, entre autres, le rapport publié par les économistes Philippe Moati et Robert Rochefort ainsi que la note rédigée par le premier nommé, le rapport de la mission Quinet/Ferrari sur le pouvoir d'achat des ménages, le rapport du député Hervé Mariton sur la mesure des grandes données économiques et sociales ou encore le premier chapitre de l'ouvrage Nos Phobies économiques de Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, du blog Econoclaste (éditions Pearson).

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (944 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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