Monde

L'Europe, source d'intox

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 09.05.2011 à 9 h 57

Comment se créent les intox sur l'info européenne et comment il est difficile de lutter contre.

Œufs (allemands) que la presse anglaise a voulu vendre au kilo pour accuser l'Eu

Œufs (allemands) que la presse anglaise a voulu vendre au kilo pour accuser l'Europe. REUTERS/Ina Fassbende

L'Union européenne aurait parfois des idées bien étranges. Comme celle d'interdire les œufs à la douzaine ou les plantes médicinales. Ne vous inquiétez pas, tout cela, c'est de l'intox. Bien souvent, il est difficile de connaître leurs origines. Comme toutes rumeurs. Pourtant, les fausses informations concernant l'Union européenne peuvent parfois terminer jusque dans les plus grand médias.

L'interdiction du Nutella

Slate.fr en avait déjà parlé dans un précédent article, intitulé «L'Europe, ce bouc émissaire». 

En juin 2010, une rumeur s'était répandue très rapidement à travers le continent: l'UE serait sur le point d'interdire le Nutella. La célèbre pâte à tartiner serait trop grasse et sucrée. La mobilisation des fans a été forte sur le net, le monde politique s'en est aussi mêlé. Le ministre italien chargé des Affaires européennes parlait alors de «fondamentalisme nutritionnel». Contre-offensive de Bruxelles : un simple communiqué officiel, pour clarifier les choses en se défendant de vouloir interdire quoique ce soit.

A cette époque, les députés européens planchaient sur la «directive consommateurs» qui doit améliorer l'étiquetage des produits gras ou contenant des OGM. Composé à 60% d'huile de palme, le Nutella tombait et tombe toujours de facto dans la catégorie des produits peu recommandables. Rien de plus. L'origine de la rumeur est restée inconnue. Les soupçons se sont évidemment porté sur celui à qui profiterait le plus le crime…

La fin des plantes médicinales

La petite dernière et qui a connu un certain succès.

Une pétition lancée au mois de mars 2011 annonçait que la transposition d'une directive européenne dans le droit français allait prochainement interdire et bannir les plantes médicinales de France.

L'argumentaire fut très persuasif avec 153744 signatures récoltées, résultat d'un petit buzz dans le milieu. Sauf qu'encore une fois, tout était faux. Bruxelles n'a jamais eu pour ambition d'interdire les plantes médicinales. Le texte, voté par le Parlement européen et validé par les 25 gouvernements (il date de 2004, avant l'élargissement à la Roumanie et Bulgarie) était clair:

«En vue de faciliter davantage l’enregistrement de certains médicaments traditionnels à base de plantes et de renforcer l’harmonisation, il convient de prévoir la possibilité d’établir une liste communautaire de substances végétales répondant à certaines conditions, telles qu’un usage médical d’une durée suffisamment longue, et qui, partant, sont considérées comme n’étant pas nocives dans les conditions normales d’emploi».

Tout en ajoutant plus loin :

«La présente directive permet aux produits non médicamenteux à base de plantes satisfaisant aux critères de la législation sur les denrées alimentaires d’être régis, dans la Communauté, par cette législation».

Ainsi, point d'interdiction. Juste une réorganisation de la classification et de l'utilisation du terme «médicament» qui doit être réservé à certaines substances ayant passées des examens spécifiques. Pour tous les autres (dont les plantes), elles pourront être commercialisées tant qu'elles ne sont pas nocives.

La camomille n'est donc pas menacée par les eurocrates. Dormez tranquille.

L'UE assiège la Suisse

En 2008, l'UE impose un embargo sur la viande bovine provenant du Brésil, en raison de risques «d'encéphalopathie spongiforme bovine», maladie plus connue sous le nom de «vache folle». Conséquence de quoi, les autorités suisses avait alors décidé d'appliquer le même principe de précaution. Cela répondait aussi à une question pratique: comment faire rentrer la viande dans le pays, sans passer par l'UE, alors que le territoire est enclavé ?

Le début du drame gastronomique pour des millions d'Helvètes: une des spécialités gastronomique du pays, le cervelas, est produite à partir de boyaux de bœufs brésiliens. Risque de pénurie...

C'est alors que le grand journal allemand Spiegel titre: «La saucisse nationale en danger», écrivant qu'une «saucisse qui fait partie de l’identité nationale suisse pourrait bientôt disparaître à cause de l’Union européenne (…) La Suisse a capitulé devant la décision des technocrates de Bruxelles dans cette affaire concernant la saucisse nationale. Quelle ironie».

Il est vrai que les fonctionnaires européens n'ont qu'une obsession: mettre à genoux ce bastion d'irréductibles souverainistes qui a déjà refusé par deux fois d'entrer dans l'UE.

Les œufs au kilo

Parmi les peuples particulièrement adeptes de l'info-intox européenne, les Britanniques sont leaders. De loin. Dans un pays largement eurosceptique - tout comme sa presse - les fantasmes concernant Bruxelles ne manquent pas.

Un exemple typique pourrait être celui relaté par nosemonkey, un des blogueurs les plus connus de «l'eurosphère». En juin 2010, les sujets de sa gracieuse Majesté craignaient que l'UE veuille interdire... la vente des œufs à la douzaine au profit de la vente au poids.

Le blogueur retrace l'itinéraire de l'intox qui aurait pris naissance sur le site du DailyMail reconnu pour son europhobie active, avant de se répandre sur la Toile et jusqu'à finir... sur les ondes de la BBC. Alors que tout est faux, aucun journaliste n'avait pris la peine de vérifier l'information.

Devant l'ampleur de la rumeur, le bureau du Parlement européen au Royaume-Uni a publié un communiqué de presse détaillant la réalité des textes, expliquant par exemple que les œufs sont déjà vendus selon leur poids via les labels «petits», «moyen» et «gros» puisque chaque catégorie correspond à des critères précis.

Le DailyMail n'a jamais pris la peine de faire son mea culpa.

Le best-of de la Commission

De leur côté, les institutions européennes ont pris l'habitude de tenir à jour une compilation de ce genre d'informations, comme sur la page «Info-Intox» de la DG Communication de la Commission.

Ainsi, on apprend que selon le Guardian, Bruxelles aurait voulu interdire l'abattage des arbres en 2004, alors que toujours selon le Daily Mail, les Européens ont été à deux doigts d'être privés de bricolage du dimanche.

Probablement une des meilleures de la sélection: en 2002, le roi des tabloïds britanniques, The Sun, annonçait que «des bureaucrates européens farfelus veulent interdire la musique et les bavardages bruyants dans les pubs et les boîtes de nuit, en imposant une stricte interdiction du bruit». Sans commentaire.

Un petit dernier: en 2003, dans un objectif de conciliation entre Britanniques et Français, l'UE aurait voulu renommer certains bâtiments et lieux de Londres comme le Trafalgar Square ou la Gare de Waterloo... Certains journalistes d'Outre-Manche ne manquent pas d'imagination, mais peut-être un peu d'éthique professionnelle.

Difficile contre-offensive

La question que soulève ces informations est les dégâts qu'elles provoquent au sein de l'opinion publique. Elles se répandent très vite et sont lues par un grand nombre de personnes, avec Internet décuplant leur potentiel. Ces mêmes rumeurs, si elles concernaient la politique nationale, ne serait jamais prise au sérieux.

Les articles expliquant la réalité des faits restent bien plus confidentiels et ne compensent pas la portée de l'intox. Même lorsque des médias grand public travaillent sur le fond du sujet, les réactions sont parfois surprenantes. Ainsi, les commentaires à l'article du Point, concernant les plantes médicinales sont révélateurs. Le journaliste a beau expliquer que les plantes médicinales ne seront en rien interdites, les lecteurs s'expriment ainsi :

- «Dans l'imbécilité de la Commission...»

- «Que la Commission Européenne balaye d'abord devant sa porte à fond avant de se mêler des plantes médicinales. (…) N'oubliez pas que tout ce beau monde de UE, Parlement.... ont leurs petits copains dans les lobbys pharmaceutiques».

- «Les habitants de l'Europe découvrent après coup, les effets dévastateurs de ces directives qui vont dans le sens de certaines multinationales».

Et ainsi de suite.

Si ces intox ne reposent sur rien, la vigueur des réactions qu'elles provoquent reposent sur une image désastreuse de l'UE très profondément ancrée chez les citoyens européens. Tellement solide qu'ils sont prêts à y croire. 

Jean-Sébastien Lefebvre

Jean-Sébastien Lefebvre
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