Monde

La dernière mission de l'Otan

Fred Kaplan, mis à jour le 01.05.2011 à 18 h 00

Maturation ou rupture? La crise en Libye exacerbe la crise existentielle de l'Otan.

Un soldat rebelle sur un pick-up chargé de munitions antiaériennes, en Libye. REUTERS/Yannis Behrakis

Un soldat rebelle sur un pick-up chargé de munitions antiaériennes, en Libye. REUTERS/Yannis Behrakis

Les plaintes se multiplient en Italie, au Qatar, en Grande-Bretagne et en France sur le fait que les alliés de l’Otan n’en font pas assez pour aider les rebelles libyens contre les attaques des troupes et des mercenaires de Mouammar Kadhafi.

Deux pensées viennent à l’esprit. Premièrement, que trois nouveaux pays se plaignent de la réplique tiède de l’Otan à un appel aux armes des alliés. En général, ce sont les États-Unis qui se plaignent que les Européens ne prennent pas leur part du fardeau.

Deuxièmement, quel que soit le côté de l’Atlantique qui pointe un doigt accusateur ou marmonne des excuses, la question que tout le monde a tenté d’écarter ces 20 dernières années demeure obstinément d’actualité: à quoi sert l’Otan? Pourquoi l’Otan existe-t-elle encore?

Une alliance désunifiée

En Libye, pour la troisième fois des 62 années d’existence de l’Otan, les membres de l’alliance se rejoignent pour combattre. Les deux premières fois furent le Kosovo et l’Afghanistan. Aucune de ces trois guerres n’a de lien quelconque avec les raisons ayant présidé à la création de l’alliance.

Et aucune de ces trois guerres n’a été menée par une alliance unifiée. En ce sens, l’incohérence stratégique de l’opération de Libye et les frustrations qu’elle engendre n’ont rien de très neuf.

Durant toute la durée de la guerre froide, le rôle de l’Otan était clair: maintenir les Russes dehors, les Américains dedans et les Allemands en dessous —en d’autres termes, prévenir une invasion soviétique de l’Europe occidentale, assurer la prédominance des États-Unis à la tête de la défense face à une éventuelle invasion tout en empêchant (essentiellement par une importante présence militaire américaine) la résurgence d’une Allemagne puissante.

En 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide, un frisson existentiel parcourut l’échine des institutions militaires de part et d’autre de l’Atlantique. Quelle était la mission de l’Alliance et des forces armées des nations occidentales? Qui était l’ennemi, quelle était la menace?

À la fin de cette décennie, une réponse émergea. En l’absence d’une résolution des Nations unies (à laquelle la Russie aurait sûrement opposé son veto), les États membres de l’Otan s’allièrent pour mener une campagne aérienne visant à défendre le Kosovo face à la brutale répression des Serbes —avec comme objectif final de chasser du pouvoir le dictateur serbe, Slobodan Milosevic.

Ni le Kosovo ni la Serbie ne faisaient partie de l’Otan, dont la charte prévoit une défense collective face à une attaque extérieure. Mais la crise ayant éclaté au cœur de l’Europe, «zone d’opération» de l’alliance, une telle action militaire pouvait être justifiée.

En 2006, l’Otan a repris le commandement des Américains en Afghanistan. Si l’Otan avait mené l’invasion initiale en 2001-2002, il aurait pu invoquer l’article 5 de la charte, qui déclare qu’une attaque contre un de ses membres —en l’espèce, les attentats du 11 septembre— est une attaque contre tous les membres. Mais quatre ans et demi plus tard, une telle explication paraissait pour le moins boiteuse. Il s’agissait —explicitement— d’une expansion significative de sa mission. L’Otan devenait à présent une force expéditionnaire alliée dans la lutte globale contre le terrorisme.

Des forces essentiellement américaines

En fait, cette force expéditionnaire n’était pas à proprement parler une alliance. Même au Kosovo, réelle guerre européenne, les membres de l’Otan pouvaient dire leur mot sur les cibles choisies et la stratégie adoptée (cette campagne fut à l’époque raillée comme «une guerre menée par un comité») mais les avions de guerre américains effectuèrent le gros du travail. Sur les 28.018 bombes et missiles largués durant cette campagne de 78 jours, 23.315 (soit 83%) étaient américains.

L’Afghanistan a également été une guerre essentiellement américaine. Durant les deux dernières années de la présidence de George W. Bush, le Secrétaire à la défense Robert Gates a plusieurs fois harangué les Européens pour qu’ils jouent leur rôle et envoient davantage de troupes. Il s’est inquiété, devant le Congrès, du fait que l’Otan «devenait une alliance à deux vitesses, au sein de laquelle certains sont prêts à combattre et à mourir pour assurer la sécurité des populations et d’autres qui ne l’étaient pas.»

Mais l’Otan a toujours été une alliance déséquilibrée, même à l’époque de la Guerre froide lorsque —par nécessité autant que par intérêt— les États-Unis étaient les plus dépensiers et déployaient la majorité des troupes.

Maintien de la paix

En Afghanistan, l’Otan a repris le commandement à l’été 2006 en pensant qu’il s’agirait essentiellement d’une mission de maintien de la paix. Mais lorsque les premières troupes s’aventurèrent dans le sud, les talibans sortirent du bois —et il apparut alors qu’ils n’étaient donc jamais partis.

Une fois que les États membres réalisèrent qu’il s’agissait bien d’une guerre, ils modifièrent les règles de leur engagement: certains acceptèrent de déployer des troupes dans le nord et pas dans le sud; d’autres décidèrent de ne plus livrer combat que depuis les airs et pas au sol; d’autres voulaient bien déployer leurs troupes où que ce fut, mais n’employer la force que pour se défendre et sans en faire un usage délibéré.

Des dizaines de notifications d’opposition furent ainsi invoquées (certaines ont été abandonnées, mais la grande majorité demeure) et les généraux les ont acceptées, car, à cette époque, la guerre était considérée comme un test de la pertinence de l’Otan dans le monde de l’après-guerre froide —et il valait donc mieux contenter tous les membres au nom de «la cohésion de l’alliance», quand bien même cela compromettait sévèrement «l’unité de commandement.»

Lorsque Gates a pris les rênes du Pentagone en 2006, il s’est montré absolument indigné par cette désunion. Mais il s’est aperçu bien vite qu’il n’avait guère les moyens de se mettre à houspiller les ministres européens: ils n’avaient jamais consenti à se plier aux obligations qu’il les accusait de tenter d’éviter.

L'Otan en Libye

Et maintenant, par un nouveau retour de l’histoire, Britanniques et Français nous reprochent (ainsi qu’à d’autres) de faire de même en Libye. Les Britanniques, les Français (et d’autres) ont clairement annoncé ce qu’ils étaient ou non prêts à faire pour nous soutenir en Afghanistan. De même, le président Obama a clairement annoncé ce qu’il était prêt à faire ou non pour les soutenir en Libye.

Obama a déclaré qu’il soutenait l’idée que Kadhafi doive s’en aller. La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé l’usage de la force pour protéger les civils libyens et Obama a déclaré qu’en poursuivant cet objectif, les forces américaines feraient jouer leurs «capacités uniques.»

Ce qui, les premiers jours, prit la forme d’un pilonnage du réseau antiaérien de Kadhafi par des missiles de croisière —et par le glissement, ensuite, vers un rôle de pur soutien: renseignement, approvisionnement des appareils alliés, brouillage des communications de Kadhafi, et, à quelques reprises, destruction d’autres éléments de son système de défense antiaérien, mais pas de ses chars ou de son artillerie.

Comme un officier américain de haut rang l’a dit le 14 avril 2011 lors d’une conversation téléphonique: «Presque toutes les nations parties prenantes d’une coalition posent des conditions relatives à leur engagement. Ce sont nos conditions.»

Le monde des coalitions militaires

Il y a là, reconnaissons-le, quelque chose d’étrange. La résolution des Nations unies est suffisamment large pour permettre aux États-Unis de faire bien davantage. Elle pourrait même légitimement permettre l’assassinat de Kadhafi —sous couvert de la destruction d’une cible «de commandement et de contrôle».

Mais Obama a décidé que, pour le moment, ce qu’il fait —en termes de dépense d’argent, d’utilisation de ressources militaires déjà bien engagées et de mise en danger de vies humaines (américaines et libyennes)— est tout ce qu’il est prêt à faire, au vu des intérêts politiques en jeu, et également au vu du fait que d’autres pays, comme la France et la Grande-Bretagne, ont des intérêts plus grands et des ressources adéquates pour les défendre.

Une fois de plus, bienvenue dans le monde des coalitions militaires.

Des pays comme la Grande-Bretagne, la France et le Qatar peuvent-ils diriger cette campagne? Oui. Ils ont les avions, les armes et les personnels à même de les utiliser. Peuvent-ils la mener avec la même agressivité et la même concentration de moyens que les États-Unis? Non. Ils n’ont pas autant d’avions, d’armes et de personnel disposant du même degré d’expérience.

Si les alliés ne tiennent pas le choc, ils peuvent toujours demander aux États-Unis de reprendre leur campagne de tirs de missiles du début du conflit. (Les avions susceptibles d’effectuer ces frappes sont en état d’alerte.) Mais selon des représentants du Pentagone, aucune demande formelle de ce genre n’a été faite.

Les Européens face à leurs responsabilités

Pour finir, les Européens se retrouvent face à leurs propres responsabilités. Ils parlent d’une défense indépendante depuis quelques décennies; les Français en parlent depuis le milieu des années 1960, lorsque sous l’impulsion du général de Gaulle, ils quittèrent le commandement intégré de l’Otan et bâtirent leur propre force de dissuasion nucléaire, rejetant la protection de l’Amérique. (Le général Pierre Gallois, père de la dissuasion française, avait entraîné son chien à aboyer dès que quelqu’un mentionnait «les États-Unis.»)

Mais ils n’ont pas investi l’argent nécessaire pour soutenir leurs ambitions stratégiques, sachant qu’ils pourraient toujours se rabattre sur les Américains. Je ne pense pas que cela explique la limitation, par Obama, de la participation américaine en Libye, mais dans les faits, le message est clair: non, vous ne pouvez plus compter sur nous, pas pour tout, en tout cas.

Les forces aériennes européennes (et celles des Arabes) vont elles pouvoir prendre le relais? Ceci pourrait être décidé cette semaine lors de la rencontre des ministres au Qatar.

Une autre grande question demeure, avec laquelle nous avons démarré: À quoi sert l’Otan? Pourquoi existe-t-il encore? N’est-il plus qu’un symbole, un cache-sexe pour la légitimité multinationale que ses membres peuvent utiliser pour entreprendre une action militaire pour leur propre intérêt? (Et pourquoi pas?) Ou bien, l’Otan est-il —ou pourrait-il devenir— une alliance de quasi égaux? Cette réponse mettra du temps à se dessiner —mais les récents retournements pourraient bien hâter sa maturation ou sa rupture.

Fred Kaplan

Traduit par Antoine Bourguilleau

Fred Kaplan
Fred Kaplan (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte