France

Soyons sérieux

Jacques Attali, mis à jour le 30.04.2011 à 8 h 41

Plutôt que de se focaliser sur les questions d'immigration et de l'ISF, les Français feraient mieux de s'attaquer à des problèmes autrement plus stratégiques: la dette et la compétitivité. Car seul l'euro nous protège d'un effondrement.

Marathon de Paris Benoit Tessier / Reuters

Marathon de Paris Benoit Tessier / Reuters

Nous, Français, avons l'art de nous disputer à propos des solutions à apporter à des problèmes qui ne dépendent pas de nous, ou sur des questions secondaires, pour mieux enfouir les choix stratégiques à notre portée, parce que nous ne voulons pas faire.

Ainsi, aujourd'hui, se déchire-t-on sur l'immigration, en oubliant que ce sujet est devenu, de facto, depuis les accords de Schengen, de compétence européenne. Et on discute de l'ampleur de l'impôt sur la fortune ou de l'épaisseur du bouclier fiscal, alors qu'ils ne représentent qu'une part lilliputienne de nos sommes fiscales.

D'autres problèmes plus sérieux nous assaillent, dont les solutions nous sont accessibles. Ainsi de la dette publique, qui continue de grandir, et de la compétitivité de l'économie française, qui s'effondre. Au rythme actuel d'insouciance budgétaire et fiscale, la dette publique atteindra 100% du PIB en 2015, au plus tard; les déficits du commerce extérieur et de la balance des paiements accèdent à des niveaux jamais atteints, même pendant la crise de 1983: celui du commerce extérieur est de 3,5 % du PIB, contre 1,1% en 1983 et 0,9% en 2000; la balance des paiements, qui n'était déficitaire que de 0,9% du PIB en 1983, et était excédentaire de 1,7% en 2000, accuse maintenant un déficit de 3,6%! Pendant que l'Allemagne a un excédent de près de 10% du PIB en balance commerciale et de plus de 5% en balance des paiements! Seul l'euro nous protège, pour un moment encore, d'une glissade vers l'abîme.

Tout cela dans un contexte international (économique, financier, commercial, militaire, politique) formidablement fragile, qui va conduire chaque nation à se battre de plus en plus férocement contre toutes les autres. Qu'on ne s'y trompe pas: la croissance économique mondiale actuelle est bâtie sur du sable, elle peut s'effondrer à chaque instant, comme un château de cartes, si l'un ou l'autre des principaux détenteurs de capitaux se met à ne plus croire à cette fuite en avant des pays riches dans la dette publique; s'ils refusent de financer plus longtemps le sauvetage des banques occidentales par leurs prêts aux Etats; et s'ils refusent de miser plus longtemps sur une hypothétique sortie de crise par le progrès technique et social du monde. 

La France doit donc se préparer à ces temps difficiles. Elle doit absolument retrouver des marges de manoeuvre. D'ici à la fin de l'année, elle doit débattre sérieusement de l'état du pays (en particulier de sa dette publique et de sa compétitivité) et s'accorder sur les instruments qui lui restent pour agir sur son destin; avant de choisir, pendant la campagne présidentielle, les priorités à retenir. Si ce débat sérieux a lieu, la France comprendra qu'il lui faut, quel que soit le candidat qui l'emporte, comme tous les autres pays le font, s'occuper sérieusement de son école primaire, de la formation de ses travailleurs et de ses chômeurs, de la recherche dans les entreprises. Elle comprendra qu'il lui faut augmenter ses impôts, regrouper ses collectivités territoriales, rassembler ses services publics, retrouver une culture d'innovation, rendre leur lustre aux métiers de l'industrie et s'ouvrir sur le grand large.

Si ce débat sérieux n'a pas lieu, si on ne s'entend pas, d'ici à la fin de l'année, sur les faits et les moyens d'action, la campagne se réduira à des surenchères d'invectives et de scandales. On écoutera des promesses; on continuera à vivre dans l'insouciance. Jusqu'à ce que les faits imposent leur dictature.

Jacques Attali

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