Culture

Les enfants de Bausch

Anastasia Lévy, mis à jour le 05.05.2011 à 15 h 48

Deux ans après son décès, la révolutionnaire chorégraphe allemande reste une référence et une source d'inspiration.

O Dido, créée en 1999.  Photo Ulli Weiss

O Dido, créée en 1999. Photo Ulli Weiss

En Allemagne, Sasha Waltz est une des chorégraphes les plus fortement marquées par Pina Bausch. On ne peut l’appeler « disciple », car l’inspiration n’est en rien académique, mais la chorégraphe bénéficie d’une telle liberté de ton, d’une telle envie d’explorer, qu’il est difficile d’imaginer que ses créations auraient été possibles si Bausch et sa compagnie, le Tanztheater Wuppertal, n’étaient pas passés par là. «Pina Bausch est notre mère à tous», confessait-elle.

Comme la reine de la danse allemande l’avait fait avec Orphée et Eurydice, Sasha Waltz a repris, et repensé des classiques comme Roméo et Juliette ou Didon et Enée. Dans cette pièce tirée du chef d’œuvre baroque d’Henry Purcell, chaque personnage est interprété par un danseur et deux chanteurs, qui se meuvent ensemble sur scène. Les genres sont mélangés, chant et danse se dissolvent l’un dans l’autre.

Elle fait par ailleurs sienne la «Tanztheater» avec une pièce comme Travelogue I : Twenty to eight, et continue son mélange des genres en co-dirigeant avec le metteur en scène Thomas Ostermeier le Schaubühne am Lehniner Platz, théâtre berlinois qui pousse la création contemporaine au delà des disciplines, à travers les disciplines.

Avec sa mort en 2009, Pina Bausch a laissé de nombreux orphelins: danseurs, chorégraphes mais aussi metteurs en scènes de cinéma ou de théâtre. Elle a touché toutes les disciplines car elle a désappris ce que tout le monde enseignait; les règles n’étaient plus une occasion de s’en affranchir, puisqu’elles n’existaient même pas chez Pina Bausch. Orphelins mais enrichis, surtout, de la liberté qui caractérisait Pina, celle dont elle se nourrissait et qu’elle insufflait à quiconque l’approchait.

Aujourd’hui, on n’a de cesse de célébrer son génie. En 2012, Londres accueillera le premier Pina festival, juste avant les jeux olympiques. Dix de ses pièces inspirées de villes du monde qu’elle parcourait avec sa compagnie, Santiago, Palerme ou Istanbul, seront jouées. En cinq mois sont sortis deux films documentaires autour de Pina Bausch, Les rêves dansants, et Pina.

Si c’est d’abord la danse allemande qui a d’abord vu son paysage transformé par «la dame de Wuppertal», partout en Europe, jusqu’à New York, elle a laissé les traces de son passage. Outre-Rhin, c’est une révolution, car elle est, plus qu’une influence sur la danse, un renouveau de la scène. Elle a inventé, comme l’indique le nom de sa compagnie, la danse-théâtre. Une nouvelle forme, où les danseurs peuvent parler pendant un ballet, crier, ou même tout simplement marcher, et non plus intégrer des pas de danse les uns à la suite des autres, des positions apprises et connues, dansées et re-dansées.

En Angleterre, elle plane sur les créations d’Akram Kahn, Siobhan Davies ou Wayne McGregor, et la compagnie de Lloyd Newson, DV8 Physical theater fait parler ses danseurs sur scène, les fait chanter, ou jouer. « Bausch comprenait que la danse et la narration linéaire n’étaient pas toujours le meilleur médium pour parler de la condition humaine », note Newson (The Guardian, 3 juillet 2009). Et, comme chez elle, la beauté de ses danseurs est loin des canons connus, puisqu’il travaille notamment avec David Toole, danseur cul-de-jatte:

Mais c’est peut-être la danse belge qui a été la plus enrichie par Pina Bausch. La grande chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker la cite explicitement comme une influence, tandis que Sidi Larbi Cherkaoui, Jan Fabre ou Wim Vandekeybus jouent tous à brouiller un peu plus la frontière qui sépare danse et théâtre.

En plus d’avoir récemment inspiré deux films, Les rêves dansants et Pina, Bausch, sa nouvelle approche du mouvement et sa façon unique de faire passer des émotions, ont fasciné des cinéastes. « En tant que réalisateur, on a l'impression d'avoir une certaine maitrise de son métier », raconte Wim Wenders, réalisateur du film-hommage Pina. « En découvrant Pina, j'ai réalisé que je connaissais le mouvement cinématographique, mais que j'étais un parfait débutant en mouvement de l'âme ».

Bausch a donc beaucoup apporté, et appris, au cinéma. Que le corps exprime un sentiment, la scénographie une émotion. « J’aimais danser car j’avais peur de parler. Quand je bougeais, je pouvais ressentir des choses » (When I was moving, I could feel). Si Wim Wenders est profondément marqué par le regard qu’elle portait sur les gens, Federico Fellini lui a fait endosser le rôle d’une princesse aveugle, qui imagine les couleurs. Car, comme elle n’a pas besoin de connaître un pas pour créer une danse, la vue est inutile pour voir ce qui est beau.

Elle touche aussi les âmes dans Parle avec elle, de Pedro Almodovar, qui s’ouvre sur un homme en larmes face à une représentation de Café Muller, le ballet emblématique de Pina Bausch. La pièce qui a fait pleurer, en son temps Wim Wenders lors de sa première «rencontre» avec Pina.

Plus proche d’elle que le cinéma, il y a, évidemment, le théâtre. Mais pas celui des classiques, celui qui réinvente, qui tord, qui dérange. Celui qui correspond à sa phrase : « Je ne voulais imiter personne. Si je connaissais un mouvement, je ne voulais pas l’utiliser. »

Elle le trouve chez Pippo Delbono, le metteur en scène de Savone qu’elle rencontre dans les années 80. Pippo a pleuré, aussi, devant Bandoneon, et la simplicité qui confine à la vérité. Ils se reconnaissent, instantanément, et Pina l’accueille. Il y a Ahnen d’abord, auquel il participe, puis Morire di musica et Il Muro, avec les danseurs du Tanztheater Wuppertal. Pippo Delbono incarne une nouvelle forme de radicalité. Il ne bouscule plus les frontières entre deux arts mais entre le théâtre et la vie.

Deux ans après sa mort, encore nombreux ceux qui répondent à son invitation: «Komm tanz mit mir» (Viens danser avec moi). Un rare héritage qui ne se dilapide pas...

Anastasia Lévy

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