Economie

Spéculation immobilière: le drame caché des autos SDF à Paris

Hugues Serraf, mis à jour le 01.05.2011 à 8 h 59

Chaque nuit dans la capitale, des dizaines de milliers d’autos couchent dehors dans le silence assourdissant des médias…

A Draguignan après les inondations Sebastien Nogier / Reuters

A Draguignan après les inondations Sebastien Nogier / Reuters

» Vroum! Retrouvez toutes les chroniques auto d'Hugues Serraf

Ces histoires d’appartements hors de prix, de «triangle d’or» à 20.000 euros du mètre carré, de relégation inexorable des ménages modestes vers la banlieue sous les coups de boutoirs de la spéculation immobilière, c’est de la roupie de sansonnet à côté du drame vécu par les automobiles parisiennes…

Et s’il se trouve encore, de temps en temps, un secrétaire d’Etat au Logement pour s’inquiéter des tarifs scandaleux pratiqués par les loueurs de chambres de bonnes, qui viendra plaider pour ces Renault, ces Fiat, ces Ford et ces Volkswagen qui viennent se ranger par milliers chaque nuit le long des trottoirs?

C’est bien simple, on ne les remarque même plus, ces autos-là… On sort du théâtre, du restaurant, du cinéma et c’est à peine si l’on s’interroge une fraction de seconde sur leur parcours, leur passé, leur histoire… Oh, on sait bien que, toute la journée durant, elles se sont acquittées sans rechigner de leurs corvées, qu’elles ont accompagné les enfants à l’école, transporté les courses du supermarché, ramené les belles-sœurs en visite jusqu’à la gare Montparnasse (ouf !). Mais la nuit venue, on ne veut plus rien savoir de leur détresse et de leurs angoisses.

D’accord, l’été, c’est encore à peu près supportable et si le risque existe toujours d’un vol d’autoradio, d’une vitre latérale brisée par un sauvageon alcoolisé, d’une aile froissée par un livreur maladroit, jamais elles ne songeraient à se plaindre ! Mais l’hiver, lorsque le froid durcit les durites, que le gel attaque la gomme des pneus, que la pluie corrode les bas de caisse et craquèle les  joints de pare-brise… Oui, l’hiver…

Un million d’euros pour un sous-sol de 20m2

«C’est qu’acheter un emplacement de parking à Paris, ce n’est pas à la portée de tout le monde», admet Thierry Delesalle, un notaire du premier arrondissement, par ailleurs chargé des statistiques de sa chambre professionnelle:

«Ce n’est pas directement corrélé à la hausse de l’immobilier, même si c’est évidemment plus cher dans les beaux quartiers que dans les coins populaires, mais il s’agit d’un marché plus compliqué

C’est plus compliqué, OK, mais ça douille. En 2010, le prix médian d’en emplacement «intra-muros» était de 25.000 euros, ce qui fait cher du morceau de goudron de 12m2 en sous-sol!

«Cette médiane n’est d’ailleurs pas significative, pas plus que les autres médianes par arrondissements, qui vont de 14.000 euros pour le 19e à 45.000 euros pour le 7e, explique-t-il. Ainsi, le cas le plus extrême dans les annales, c’est quelqu’un qui vient d’acheter un emplacement de 20m2 quai Conti, pour un million d’euros!»

Ah, le quai Conti… Il est vrai que les jours de séance de rédaction du dictionnaire de l’Académie française, on a du mal à trouver une place dans les parages. On comprend que les gusses en habit vert soient prêts à mettre le paquet pour un garage bien à eux ―a fortiori s’ils ont l’éternité pour l’amortir, les immortels…

«En fait, c’est un type de bien qui attire énormément les investisseurs, poursuit Delesalle. A Paris, il y a beaucoup de voitures mais peu de parkings parce que le bâti est ancien. Les prix sont donc élevés, mais la rentabilité locative est forte, sans doute entre 5 et 10% l’an. Et surtout, et ça les investisseurs adorent tout particulièrement, c’est de l’immobilier très liquide car vous pouvez mettre une voiture dehors quasiment du jour au lendemain si vous voulez récupérer le bien ou si le locataire ne paye plus…»

Voyons voir: un bien rare, sans contraintes locatives ni occupant protégé par la loi, sans entretien (un bout de goudron, il n’y a ni cuisine ni salle de bain), dont la valeur augmente à peu près au même rythme que celle de l’immobilier résidentiel mais ne baisse jamais même pendant les crises, c’est un rêve pour ceux qui, comme le disait Mitterrand, aiment bien s’enrichir en dormant…

«Attention!» prévient le notaire qui n’aime pas que ses clients retombent de trop haut quand ils believent qu’ils can fly:

«Ça ne baisse pas globalement, mais ça peut baisser localement. Si dans un quartier où l’offre est très faible et les prix élevés, on construit un nouveau programme avec sept niveaux de parkings, bing, ça chute brutalement

Hé oui, à Paris, il y a beaucoup de voitures parce qu’il y a beaucoup de monde, mais les ménages y sont deux fois moins propriétaires d’une auto qu’en province: les garages souterrains vendus avec les appartements d’un nouvel immeuble sont donc souvent cédés à des tiers…

N’empêche, avec un mètre carré médian à plus 2.000 euros ―soit le prix auquel Lillois ou Lyonnais financent leur logement― elle ne se sont pas près de trouver un toit, les Renault, les Fiat et les Volkswagen qui couchent dehors l’hiver. D’ailleurs, ce qui serait sympa, la prochaine fois que vous sortez du cinoche ou du resto, insouciants comme à l’habitude, c’est que vous ayez une petite pensée pour elles. Qu’est-ce que ça coûte, une petite pensée?

Hugues Serraf

Hugues Serraf
Hugues Serraf (165 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte