Culture

Xanadu, Hard... le bon coup du cul

Pierre Langlais, mis à jour le 30.09.2013 à 11 h 39

Comment émoustiller les téléspectateurs français? Arte et Canal+ jouent sur le créneau du X, nouveau décor de deux séries.

Xanadu.

Xanadu.

Parlons de cul. Parlons-en crûment, drôlement ou dramatiquement, mais parlons-en. Rompant avec soixante ans de tradition conservatrice, nos chères séries nationales, qui nous prenaient jusqu’à peu pour des saintes nitouches, pimentent de plus en plus leurs ébats.

Confiné derrière son écran grésillant depuis les années 1980, le porno est devenu un milieu fréquentable pour les cousins –très lointains– de Joséphine, l’ange gardien. Pendant que Victor Lanoux fait le tour des brocantes sur France 3, Canal+ et Arte se tirent la bourre pour savoir qui trouvera les meilleures rimes en X.

C’est la chaîne cryptée qui a tirée la première, en 2008. La Nouvelle Trilogie, sa case fiction «expérimentale», sort alors Hard, une comédie sentimentale dans le milieu du porno. On y parle, en rigolant, de «spoon», de «fist» et d’«éjac’», on y dédramatise un monde mille fois fantasmé mais jamais vraiment ausculté, et on y trouve habilement de quoi se marrer un bon coup. Une expérience concluante, qui débouchera bientôt sur une seconde saison plus longue –douze épisodes contre six pour la première– et donc, nous promet-on logiquement, plus satisfaisante.

Nouvelle libération sexuelle

Confidentielle, la Nouvelle Trilogie n’en aura pas moins fait des petits. Annoncée de longue date, Xanadu, le regard d’Arte sur le milieu du X, sera visible dès le 30 avril, sans l’abonnement nécessaire aux petits plaisirs sériels de Canal. Plus proche de Six Feet Under que de Friends, cette série produite par la très sérieuse maison Haut et Court (qui s’intéresse habituellement au cinéma) se penchera elle sur l’impact plus dramatique du milieu sur une famille de producteurs.

Pendant ce temps-là, Canal+ aura eu le temps de préparer et de diffuser deux séries sexuellement explicites, l’excellente Pigalle, la nuit, en bonne partie ancrée dans le monde des sex-shops et de la prostitution parisienne, et l’historique Maison Close, sur fond, comme son nom l’indique, de lupanar au XIXe siècle.

Gilles Galud, le producteur de Hard:

«On vit une sorte de nouvelle libération sexuelle. On peut parler de sex-toys, d’infidélité, on remet en cause le couple, etc. Le porno s’est glissé partout, jusque chez les créateurs de mode. C’est un vrai phénomène cul-turel.»

Exhibitionnisme cathodique

Le X n’est plus un tabou. «Même les femmes avouent volontiers regarder un petit film porno de temps en temps», explique Nathalie Blanc, qui joue Sarah, la fille de la famille de Xanadu.

Soit. Ça n’en fait pas un sujet passionnant pour autant. Qu'y a-t-il de dramatiquement fort dans un monde où le sexe est un outil de travail, où les mots sont remplacés par des actes charnels hyperboliques? «C’est un matériau fantastique pour amener une histoire, explique Séverine Bosschem, scénariste de la série d’Arte. Xanadu soulève des problématiques universelles: les rapports familiaux complexes, les difficultés d’une industrie, la relation d’un créateur avec sa muse, etc.» François Sauvagnargues, à la tête du département fiction d’Arte, poursuit:

 «Les gens racontent partout leur intimité, à la télé, sur internet, etc. On sur-analyse nos pratiques sexuelles… une série comme Xanadu a beaucoup à dire sur la question du corps, des interdits, etc

Et puis, insistent en cœur les créateurs de Xanadu et Hard:

«Le X, c’est un décor, un milieu, pas le centre de l’histoire

Le milieu, parfait milieu

Le vrai sujet de Xanadu, c’est en effet l’histoire d’une famille rongée par les conflits, plongée en pleine crise économique. Ce que raconte de son côté Hard, c’est la difficile reconversion d’une femme au foyer bourgeoise après la mort de son époux, qu’elle croyait créateur de sites Internet quand il produisait des films X. C’est aussi sa renaissance sentimentale, dans les bras d’un hardeur au grand cœur.

Le porno n’est en aucun cas le héros de ces séries. Il offre un arrière plan plus ou moins actif –selon les épisodes et les thématiques, décor dramatique ou comique selon qu’on ausculte sa nocivité ou son absurdité. «Le X n’est pas un milieu comique en soit, reconnaît Gilles Galud. Il le devient quand on y plonge quelqu’un qui n’a rien à y faire.» A priori glauque, le monde du porno peu ainsi devenir drôle, pour peu qu’on prenne ses coutumes étonnantes au second degré… et à condition d’éviter l’écueil du voyeurisme gratuit.

Racolage actif

La solution? Assumer pleinement son côté racoleur, pour mieux prendre à contrepied les craintes des décideurs. Cela fait sourire Gilles Galud:

«Bien sûr qu’il y a une part de racolage, on ne va pas faire quelque chose dans le milieu du X sans reconnaître que ça attirera les téléspectateurs. Après, il faut aller au-delà de ça. Quand on a proposé la série à nos supérieurs, ils ont eu la même crainte, que le cul ne soit qu’une excuse pour faire de l’audience, et qu’on tombe rapidement dans le graveleux

«On a rencontré une très forte suspicion quant à la nature du sujet, confirme Caroline Benjo, productrice de Xanadu chez Haut et Court. Les décideurs n’osent pas avouer que le côté sulfureux de l’histoire les dérange. Il y a une crainte des réactions du public…» Pour rassurer, il faut recadrer: Hard et Xanadu ne font pas du cul. Ils en parlent. Ils en montrent un peu, mais pas de quoi choquer le téléspectateur –averti, notamment grâce à la signalétique du CSA– d’Arte ou de Canal+.

Des limites floues

Justement, que montrer? «Le sexe doit être justifié émotionnellement, il doit faire avancer l’histoire», explique PodZ, réalisateur canadien de Xanadu (également derrière l’excellente Minuit, le soir). Mais encore?

Pas de sexes masculins en érection, pas de pénétrations, pas trop de fesses, pas de plans trop longs et trop clairs sur des positions trop suggestives.

Les limites sont assez floues. PodZ:

«J’ai choisi de filmer ces scènes sous un angle inhabituel, dans un climat de rêve, avec beaucoup de flous et de couleurs désaturées

François Sauvagnargues:

«La décision est avant tout artistique, mais il ne faut de toute façon rien montrer de dégradant ou de purement gratuit

Histoire de bien faire les choses, les deux séries sont allé chercher conseil auprès de vrais pros du X. Documentées, elles embauchent même volontiers des hardeurs, figurants peu frileux, transformés à l’occasion en comédiens à part entière, comme Phil Holliday, star hexagonale du porno depuis dix ans, qui incarne dans Xanadu Brendon… un hardeur. Une mise en abîme qui illustre parfaitement la position favorable du X ces temps-ci dans les séries traditionnelles –le «tradi», comme on dit dans le milieu.

Pierre Langlais

  • Xanadu, sur Arte le samedi 30 avril à 22h30.
  • Hard, saison 2, bientôt sur Canal+.

 

Pierre Langlais
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