Economie

Le super à deux euros est pour demain

Gilles Bridier, mis à jour le 29.04.2011 à 17 h 34

Pour que le carburant passe à 2 euros le litre à la pompe, il faudrait que le prix du baril augmente de 60%. Dans la période récente, il n’a fallu que 18 mois au pétrole pour connaître une telle progression.

Pompes à essence. REUTERS / Ina Fassbender

Pompes à essence. REUTERS / Ina Fassbender

Il y a vingt ans, le litre de super à la pompe coûtait 0,40 euro. Douze ans plus tard, en 2002, il avait plus que doublé, à 0,95 euro. Neuf années se sont écoulées, et il atteint aujourd’hui  1,53 euros: pas tout à fait quatre fois plus qu’en 1990. Aussi, lorsque le 12 avril, Christophe de Margerie, patron de Total, estime «possible» que le prix du litre de super coûte un jour 2 euros le litre, il ne risque pas de se tromper. La véritable question est de savoir quand!

«Passer de 1,5 à 2 euros, c’est 2,5% d’inflation par an pendant dix ans», a-t-il expliqué quinze jours plus tard.  Certes… et on n’est pas plus avancé pour autant. D’autant que les multiples facteurs géopolitiques qui peuvent influencer les cours du pétrole brut rendent les pronostiques impossibles: 23 dollars le baril en 1990, en baisse à 20 dollars en 2002… puis un hausse jusqu’à 144 dollars en juillet 2008 suivie d’une chute à 40 dollars tout début 2009 pour remonter ensuite  à 125 dollars le baril pour le brent de Mer du nord (et 112 dollars pour le WTI): pas moyen d’établir une projection à moyen terme. Une seule tendance se dégage clairement: le prix du pétrole est sur une pente ascendante et pourrait atteindre de nouveaux plafonds.

Un baril entre 180 et 200 dollars

Lorsqu’on évoque un prix du litre de super à 2 euros, il s’agit bien sûr d’un prix toutes taxes comprises. Une fois la TVA déduite, on n’est plus qu’à 1,67 euro. Supposons que la TIPP (taxes intérieure sur les produits pétroliers), qui a rapporté 24 milliards d’euros à l’Etat l’an dernier, demeure au même niveau – soit 0,61 euro par litre de super. Dans l’hypothèse évoquée par Christophe de Margerie, on aboutirait ainsi à un litre de super à 1,06 euro hors taxes, au lieu de 0,67 euros aujourd’hui. Soit près de 60% de plus. On peut donc imaginer que, hors inflation, les 2 euros par litre seront atteints lorsque le prix du baril aura augmenté dans les mêmes proportions. Le prix du pétrole se situerait alors entre 180 et 200 dollars le baril. Jamais de tels niveaux n’ont, à ce jour, été approchés, cela ne veut pas dire que ce n'est pas une hypothèse réaliste. Il a fallu au pétrole moins de dix-huit mois pour que son prix augmente de 60% jusqu’à son niveau d’aujourd’hui.

Hypothèses économiques et incertitudes géopolitiques

Pour les spécialistes, le seuil des 200 dollars le baril n’est plus fantaisiste depuis longtemps. Les interrogations qui planent sur la stabilité politique des pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient sont nombreuses. Une fragilisation de la coopération économique entre les pays consommateurs et producteurs de pétrole, n’est jamais impossible. Cela aurait des conséquences immédiates sur les cours du pétrole amplifiées par la spéculation.

Le litre de super à 2 euros n’est donc pas une vue de l’esprit. L’échéance est probablement plus proche que celle évoquée par Christophe de Margerie lorsqu’il ne s’en tient qu’à l’inflation… pour que ses propos n’apparaissent trop anxiogènes.

Economies d’énergie ou TIPP flottante

Les partis de gouvernement, à droite comme à gauche, ont tout intérêt à anticiper ce genre d’évolution. Les questions ont déjà été posées. L’Etat doit-il s’enrichir par le biais de la TVA, dont les recettes progressent lorsque les prix des carburants augmentent? Pour compenser ce phénomène et contenir le prix des carburants, alors qu’il était ministre de l’Economie et des Finances, Laurent Fabius avait décidé en 2000 d’agir sur la TIPP en accordant des baisses à certains utilisateurs, ou une détaxe totale à d’autres. Mais la solution n’était pas tenable, sauf à l’étendre à tous les utilisateurs. On aurait alors instauré une «TIPP flottante» dont le montant aurait été calculé pour que l’Etat, sur l’ensemble des taxes, ne s’enrichisse pas sur le dos des automobilistes et foyers chauffés au fioul. D’ailleurs, des primes à la cuve ont été accordées jusqu’en 2009 aux ménages non imposables.

Mais ce genre de politique irait à l’encontre d’une politique affichée lors du Grenelle de l’Environnement, en faveur d’une réduction des émissions de CO2 et d’une baisse des consommations. L’objectif consiste à favoriser les alternatives à l’automobile et au transport routier, et à inciter aux économies d’énergie notamment dans le secteur résidentiel. Si, du fait d’une augmentation du prix du pétrole, un gouvernement décidait de baisser les taxes pour ne pas alourdir la facture énergétique des ménages, on y verrait une incitation claire à ne pas modifier les habitudes de consommation d’énergie. Se contredisant, les messages deviendraient incompréhensibles. Et pour les électeurs écologistes, le gouvernement qui prendrait ce genre de mesure se déterminerait forcément contre une politique en faveur des économies d’énergie.

Or, selon un sondage Eurobaromètre du Parlement européen rendu public le 13 avril,  87% des Français (contre 80% d’Européens en moyenne) sont favorables à l’objectif des 20% d’économies d’énergie. Cette photographie de l’opinion publique devrait inciter les pouvoirs publics à ne pas intervenir pour stabiliser les prix des hydrocarbures. Mais les Français ne sont pas à l'abri des contradictions. Un autre sondage Eurobaromètre, du 31 janvier cette fois, montrait que 36% des Français (contre 29% des Européens) considéraient comme prioritaire de maintenir la stabilité des prix dans l’énergie...

Pouvoir d’achat et politique énergétique

Et comment sauvegarder le pouvoir d’achat des Français en laissant s’envoler les prix des hydrocarbures? Dans une étude publiée l’année dernière, l’Insee a établi qu'en 2006 les ménages français avaient dépensé en moyenne 2.300 euros pour leur chauffage et leur carburant, soit 8,4% de leur budget (dont 4,8% le logement et 3,6% pour la voiture). Or, par rapport au prix du pétrole à l’époque (entre 70 et 80 dollars), le baril a augmenté de plus de 50% aujourd’hui. Comment, dans ces conditions, compenser un dérapage qui se traduirait par un prix du litre de super à 2 euros?

Ces questions sont complexes, mais elles se posent et se poseront. Voilà une raison de plus pour ouvrir une grande réflexion sur la politique énergétique française, qui intègre toutes les énergies avec leur caractère polluant, leur disponibilité et leur prix. Il va falloir faire des choix douloureux et coûteux pour le budget de l'Etat et pour le pouvoir d’achat des Français. Sauf à continuer à pratiquer la politique de l'autruche. Pour combien de temps?

Gilles Bridier

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Journaliste
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