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Le risque de violence politique

Marc Lazar, mis à jour le 11.10.2009 à 13 h 06

L'angoisse liée à la crise se mue en indignation voire en rage quand l'opinion constate l'aggravation des inégalités et des injustices sociales.

Manifestants affrontant la police à Strasbourg durant le sommet de l'OTAN Vincent Kessler / Reuters

Manifestants affrontant la police à Strasbourg durant le sommet de l'OTAN Vincent Kessler / Reuters

Près de 300 personnes se réclamant d'un collectif anti-emprisonnement ont investi, samedi 10 octobre, le centre de Poitiers et se sont livré à une série de dégradations et d'actes de vandalisme. Dix huit personnes, dont des militants «ultra-gauche» ont été interpellées par la police à l'issue des incidents qui ont été particulièrement violents. Les manifestants ont brisé une vingtaine de vitrines, des abri-bus, des cabines téléphoniques et tagué des messages haineux et anarchistes sur des monuments religieux comme le Baptistère Saint-Jean, l'un des plus anciens monuments chrétiens de France. Nous republions à cette occasion un article de Marc Lazar sur le risque de violence politique aujourd'hui.


Les violentes manifestations de Londres, lors de la réunion du G20, et de Strasbourg durant le sommet de l'OTAN à la fin du mois de mars marquent-elles une radicalisation de la protestation et le retour à des pratiques qui semblaient tomber en désuétude depuis la fin des années 1970 ?

Il existe deux grands types d'action. D'une part, celle des groupes organisés, le plus souvent  anarchistes, qui depuis près de dix ans se saisissent de tous les prétextes, notamment les sommets des Grands de ce monde, pour affronter les forces de l'ordre. Ce fut le cas notamment à Seattle en 1999 ou encore à Göteborg et Gênes en 2001. Ils luttent ainsi contre la « mondialisation » et le capitalisme.  Cette violence divise profondément le mouvement antimondialisation, toute une partie de celui-ci la refusant. Mais ses adeptes la justifient désormais par la gravité de la crise économique. Ce faisant, ils tentent d'instrumentaliser le lourd climat social qui s'est instauré en Europe.

Celui-ci est à l'origine d'un second ensemble d'actions. La récession signifie des licenciements massifs, la hausse du chômage, le blocage de salaires, la dégradation du pouvoir d'achat. L'angoisse se mue en indignation voire en rage quand l'opinion constate l'aggravation des inégalités et découvre les indemnités considérables que certains grands patrons obtiennent alors que leurs entreprises reçoivent des subsides étatiques et que les plans de licenciement se multiplient. D'où des manifestations dures, les menaces de recours à la violence voire son expression et les séquestrations de managers.

Pareille situation  soulève au moins trois grands questionnements.

-Peut-on dans un futur immédiat ou proche assister à une convergence entre les luttes sociales radicalisées - qui partent de la défense d'intérêts catégoriels précis et légitimes (défendre son emploi, obtenir une aide sociale, exiger une augmentation de salaire etc.)- et les minorités violentes? Rien n'est à exclure. Il faut néanmoins introduire une nette distinction entre, d'un côté, les salariés du privé et, de l'autre, ceux du public et la jeunesse scolarisée. Les premiers pourraient instrumentaliser l'ultra gauche pour obtenir satisfaction sur leurs revendications catégorielles bien précises et légitimes (défendre son emploi, obtenir une aide sociale, exiger une augmentation de salaire etc...) sans pour autant se reconnaître dans les buts poursuivis par celle-ci. En revanche, les seconds, qui inclinent déjà à la rébellion, partagent de nombreux fondements de l'idéologie radicale voire révolutionnaire des activistes et pourraient s'en rapprocher encore davantage.

-Comment expliquer ensuite le cas de la France qui se singularise depuis les grandes grèves de 1995. En Europe, c'est le pays actuellement le plus touché par les grèves des salariés et un mouvement d'enseignants, de chercheurs et d'étudiants. En dépit de la condamnation des séquestrations à répétition d'entrepreneurs ou de cadres dirigeants par les autorités, les Français expriment leur soutien à ces actions illégales.

Il y a là la conjonction des traits typiques de la culture politique nationale - la passion de l'égalité chère à Tocqueville, la propension à la radicalité, le refus du compromis, la tentation de la confrontation directe avec l'Etat, l'explosion récurrente du mécontentement durant les crises sociales du fait de la faiblesse des syndicats - et de faits plus conjoncturels  - l'ascension de l'extrême gauche, les ambivalences du gouvernement et du chef de l'Etat qui condamnent les séquestrations d'employeurs mais n'ont cessé de fustiger le comportement «immoral» de certains grands patrons, les ambiguïtés du PS qui cherche à couvrir tout l'espace sur sa gauche en chevauchant toutes les contestations venues du «bas»-.

-Enfin, plus profondément quelle signification donner à toute cette effervescence ? Elle atteste les effets contradictoires que provoquent les peurs et le désespoir. Celles-ci alimentent la recherche de protection du côté des Etats, ce qui suppose de s'en remettre à eux et de leur déléguer tout pouvoir. Mais elles attisent aussi des attitudes extrêmes fortement contrastées:  le repli et la crispation identitaire, locale, régionale, nationale, et donc la xénophobie et le racisme comme on commence à l'enregistrer un peu partout en Europe ; ou, à l'opposé, la contestation tous azimuts et l'exacerbation de la conflictualité.

En ces temps de grandes incertitudes, le destin de nos pays dépendra des réponses que donnent et donneront les institutions, les dirigeants et les principaux partis de gouvernement. Si par malheur, ils s'avèrent incapables d'en fournir, cela aiguisera les risques de déstabilisation de nos sociétés et de nos démocraties.

Marc Lazar

Image de Une: Manifestants affrontant la police à Strasbourg durant le sommet de l'OTAN Vincent Kessler / Reuters

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