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Assassinat de la famille Ligonnès: stalker, c'est enquêter?

La police au domicile nantais de la famille Ligonnès. REUTERS/Stephane Mahe / Montage avec une page Facebook

La police au domicile nantais de la famille Ligonnès. REUTERS/Stephane Mahe / Montage avec une page Facebook

Que nous apprend la recherche d'informations par les internautes sur la famille décimée et le père en fuite? Pas grand-chose sur les raisons de ce crime, beaucoup sur la fascination que ce drame exerce sur le public.

Le fait divers de Nantes fascine, et notamment le développement de l'affaire sur Internet. Il faut dire que la famille Dupont de Ligonnès était très active sur le web. Xavier, le père, recherché comme principal témoin dans le meurtre des cinq membres de sa famille, était inscrit sur un forum catholique où il exposait ses doutes sur la doctrine chrétienne, Agnès, sa femme retrouvée morte, était une assidue de Doctissimo.

Mais chacun postait sous des pseudos. Ce n’est pas la police qui nous a révélé ces éléments, mais des internautes réunis dans le groupe Facebook «Xavier Dupont de Ligonnès Enquête et débat», créé par un mystérieux Christophe Vérité, étudiant, premier à avoir trouvé les confidences d’Agnès de Ligonnès sur Doctissimo. Facebook a suspendu ce groupe (qu’on peut retrouver en cache ici) mais Christophe n’a rien lâché et ouvert une nouvelle page.

Comment stalker des morts? (ou des vivants, ça marche aussi) 

N.B: tous les internautes n’ont pas suivi le même chemin, je retrace celui que j’ai pris. Et je précise que ça ne demande aucune compétence informatique particulière. 

Pour stalker —à savoir récupérer toutes les traces numériques laissées par un individu, y compris sous différents pseudos–, rien de compliqué: il faut souvent commencer par trouver l’adresse mail de la personne.

Prenons Agnès Dupont de Ligonnès. Elle était inscrite sur Facebook. Son profil était privé, mais elle avait créé un groupe «Urgent cherche personne donnant chiot labrador» dont elle était la seule administratrice —on le trouve donc à partir de son nom de famille. Le groupe est ouvert à tous et dans la rubrique info, elle avait laissé une adresse mail.

Ensuite, il suffit de taper ladite adresse dans Google et parmi les résultats de recherche, on tombe sur les pseudos sous lesquels elle postait sur Doctissimo, très activement dans les sections sexualité, psychologie et nutrition. En demande de conseils de la part des autres femmes, elle avait mis ce mail en public pour qu’elles la joignent directement. Dans ces commentaires, on trouve également l’adresse d’un blog brièvement ouvert en 2008 pour raconter ses expériences de régime. Voilà pour le stalking d’Agnès de Ligonnès. 

Xavier Dupont de Ligonnès avait créé un site «la route des commerciaux». Sur le site cité-catholique, il avait laissé un message sous le pseudo de Chevy:

«Bonjour je m'appelle aussi Xavier, j'ai aussi 49 ans, j'ai aussi une femme, mais j'ai 4 enfants ... et j'ai monté ma société. Je pourrais proposer un poste à ce Xavier de 49 ans au chômage: il lui suffit d'avoir une aisance relationnelle, une bonne élocution, et une bonne présentation (et un véhicule s'il n'habite pas une grande ville). S'il veut me contacter [email protected]

Sur ce site, il alternait les pseudos (Chevy et Ligo) parce qu’il était régulièrement banni pour trolling et agressivité. Le lien entre les deux identités avait été fait par les administrateurs du site en juin 2010, et il l’avait admis lui-même:

«Ah tout de même! Pas trop tôt!  Bien que je n'ai pas changé de style, volontairement, ni de PC, ni de connexions, il vous en a fallu un temps fou pour faire le rapport Chevy / LIGO (+ d'autres que vous n'avez pas détectés malgré vos cookies et vos tracages, et mon style inchangé).»

Les internautes enquêteurs ont contacté un des administrateurs de cité-catholique:

«Christophe pourriez-vous nous faire parvenir le fichier access.log daté du 8 avril 2011 cela nous permettrait de connaître les pages qu'il a visité sur votre site à cette date là ainsi que la configuration de l'ordinateur qu'il a utilisé merci beaucoup. La police vous a-t-elle déjà contacté à ce sujet?»

(Si Xavier Dupont de Ligonnès s’est bien connecté sur le site le 8 avril dernier, c’est donc après la mort de sa famille, au cours de sa cavale.) A quoi l’administrateur explique qu’il a pris l’initiative d’appeler la police:

«La police criminelle devrait prendre connaissance ce matin du message laissé à leurs collègues. Ils me contacteront si l'information les intéresse.»

En effet, le procureur a indiqué que «ces sites sont en cours d'analyse par les enquêteurs spécialisés de la DIPJ / DCPJ».

C’est donc une véritable enquête qui se joue sur Internet, une enquête ouverte à tous ceux qui ont envie de participer. Et la simplicité des moyens explique le nombre de stalkers.

Mais qu’est-ce qu’on apprend vraiment?

A la fois beaucoup de choses et rien. Ce qui ressort surtout, c’est une répartition assez caricaturale des rôles web au sein du couple. Agnès fait appel à une communauté de femmes pour avoir des conseils, elle se livre, se confie au sujet de ses kilos en trop, de ses problèmes de communication avec son mari et de leur sexualité. 

Pendant ce temps, Xavier va troller sur des forums. Une attitude ambiguë qui empêche de savoir sur quel ton exactement il faut lire ses messages. Certains ont une résonance macabre, mais est-ce que ce n’est pas un simple effet rétrospectif?:

Bonjour à tous,

Quelqu'un pourrait-il m'expliquer, simplement mais vraiment, pourquoi on parle toujours de "Sacrifices" dans les religions, notamment la religion Catholique?

Je ne parle pas de sacrifices dans le sens de "privations volontaires", mais dans le sens "offrandes à Dieu", AGREES par Celui-Ci

En quoi Dieu a-t-Il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu'on Lui offre, la mort d'une bête, d'un enfant, d'un homme... de son Fils?

Merci pour vos réponses

L’enquête-stalking montre aussi les limites de l’exercice. Malgré la somme d’informations personnelles recueillies, malgré le vertige de lire les messages laissés par la défunte et les interrogations religieuses de l’homme le plus recherché de France, la frustration reste identique. Aucun post sur un forum ne suffit évidemment à expliquer la tuerie. On croit percer une intimité, y trouver peut-être des clés pour comprendre, mais on ne fait finalement qu’effleurer la surface des choses.

Quelle est la légitimité de cette enquête amateur parallèle? Sous prétexte de chercher un suspect, est-ce qu’on n’est pas en train de se livrer à un vaste déballage de leur intimité? Parce que même si les commentaires sont laissés sur des forums publics, Xavier et Agnès Dupont de Ligonnès avaient chacun fait attention à masquer leur véritable identité. Autre question: le respect de la vie privée s’applique-t-il aux morts?

Dans le groupe Enquête et débat, les participants s’engueulent sur ce sujet et ils ont chacun leur argument pour défendre leur démarche.

1°) On a le droit, c’est le domaine public

Un argument qui sous un vague vernis juridique n’a évidemment aucun sens, mais qu’on retrouve évoqué à plusieurs reprises pour justifier les recherches et les atteintes à la vie privée. «Je rappelle que l'affaire est tombée dans le domaine public.» Ah bon? «Je pense qu'une histoire comme ça, aussi intime soit elle, elle tombe vite, malheureusement dans le "domaine public" et...» Domaine public semble ici être synonyme de «on en parle dans les médias».

2°) Je serai le Hercule Poirot du 2.0 

Comprendre, je vais aider la police. En fait, l’Internet semble être à la fois le moyen technique et le champ d’investigation pour des enquêteurs ayant intégré les préceptes des séries policières américaines. Prenons le commentaire:

«Il avait prémédité son coup depuis au moins décembre (date à laquelle il s'est inscrit dans le club de tir). Les enquêteurs devraient concentrer la victimologie entre juillet et décembre, l'évènement déclencheur a certainement eut lieu durant cette période.»

On dirait une réplique directement tirée de la série Esprits criminels, avec deux éléments de langage qu’on retrouve systématiquement dans chaque épisode: «la victimologie» et «l’élément déclencheur». Good job agent spécial Jason Gideon. Dans le même esprit, cette comparaison de photos:

3°) Je suis un «témoin numérique»

C’est en tout cas le point de vue du créateur du groupe:

«La police en a toujours su beaucoup plus que nous depuis le début. Jamais eu la prétention de vouloir les aider. On se considère comme des témoins indirects de la vie numérique des Dupont de Ligonnès. Le témoin direct de leur vie numérique, c'est Google.»

Ah ah… Voilà une nouveauté intéressante. Ne dites plus «oui, ok, j’ai fouillé ta boîte mails» dites plutôt «je suis un témoin indirect de ta vie numérique».

4°) Je veux me faire mon opinion

Certains restent incrédules et veulent vérifier par eux-mêmes:

«J'ai toujours du mal à croire que cet homme à pu tuer toute sa famille il me semble si gentil... bref de nouveau, je vais me lancer dans la recherche concernant les enfants qui ont pu s'exprimer sur plusieurs sites pour trouver quelque chose qui cloche... mais je respect leur vie privée je n'etalerai rien ici, si je trouve les informations qui me semble necessaire je les fournirai à la police. je respect enormement la famille qui est eprouvée et mes pensées vont vers vous ♥»

5°) C’est encore mieux que le dernier Harlan Coben

Plusieurs commentateurs n’hésitent pas à remercier pour le divertissement qu’on leur propose. «Les investigations d'hier soir étaient vraiment passionnantes et palpitantes! Bravo à tous! Et continuons de chercher!», «J'ai lu totalement par hasard, cette page, jusqu'à 5h du matin, je pense comme vous passionnant», «Par contre je pense que cette nuit va être moins palpitante.. J'ai l'impression qu'on a épuisé toutes les infos qu'internet pouvait nos donner...», «Bon, pas de nouvelles infos, Je vais au Dodo, Et j’espere un rebondissement.»

Le groupe Facebook en dit long sur la fascination pour ce drame

Finalement, cette enquête parallèle nous en apprend sans doute plus sur nous que sur les Ligonnès. D’abord, il y a notre fascination morbide pour un fait divers qui brise des tabous.

Si la culpabilité de Xavier Dupont de Ligonnès était avérée, ce serait l'aspect réfléchi de son geste qui frapperait le plus. Un père qui considère, après mûre réflexion, que la meilleure solution à ses problèmes, c’est tout simplement d’éliminer sa famille, ça a forcément une résonance psychanalytique forte.

En prime, il ressemble physiquement à tout le monde. Il n’a pas la tête du tueur psychopathe qui porterait sur son visage les stigmates du mal. Et il y a notre envie de jouer. Parce que jouer aux petits détectives, ça reste tout de même jouer. La montée d’adrénaline quand on croit avoir trouvé un élément nouveau ressemble étrangement à celle quand on cochait la case «chandelier» sur les grilles de Cluedo.

Le tout teinté d’un sentiment de puissance qui transparaît dans l’interview du fondateur du groupe Facebook. 

Ce groupe étant ouvert à tous les pieds nickelés, on y trouve de vraies infos et du grand n’importe quoi.

«Bonjour à tous. Et avez-vous essayer d'écrire directement aux adresses mail de XDL, avec accusé de réception on pourrait peut être au moins voir s'il les lit, non?»

Parce que:

«S'il a un semblant d'humanité, il doit être quand même pas mal paumé et peut être tenter d'échanger. Je sais que c un peu débile ce ke je dis mais personne ne peut resté isolé avec autant de pression.»

Bah oui, sans aucun doute l’homme le plus recherché de France va répondre aux mails d’inconnus.

Ces internautes enquêteurs aident-ils vraiment à la recherche de Xavier Dupont de Ligonnès ou sont-ils en train de parasiter l’enquête officielle? Ce qui est certain, c’est que la police pouvait facilement retrouver ces mêmes éléments sans l’aide des stalkeurs.

En outre, ils sont en train de faire certaines victimes collatérales. Dans leur course à l’info, ils ont contacté des personnes qui étaient au lycée avec Xavier Dupont de Ligonnès et qui n’ont pas franchement apprécié que de parfaits inconnus viennent les interroger comme s’ils faisaient partie de la police.

Certains policiers commencent même à se plaindre de devoir vérifier des messages postés sur des forums en 2004 et qui n’apportent rien à leur enquête, mais sur lesquels ils doivent se concentrer parce que les informations trouvées sur Internet ont été reprises par les médias qui ont bien compris que n’importe quel nouveau détail sur la famille intéresse les lecteurs.

Pour finir, au milieu de ce vaste foutoir, n’oublions pas les questions de «fond»: Xavier est-il en Afrique ou à Montpellier? La police française est-elle nulle? Xavier a-t-il jamais vraiment accepté ce fils aîné dont il n’était pas le père biologique? Etre catholique et infanticide au XXIe siècle, est-ce contradictoire? A partir de combien d’heures un meurtre tombe-t-il dans le domaine public?

Et pour conclure, comme le dit un commentaire de très bon goût: «Merci d'avance, bonne Journée et Paix aux défunts et familles!»

Titiou Lecoq

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