Kate Middleton veut-elle vraiment appartenir à la famille royale?

La reine Elizabeth, le prince Charles et sa femme Camilla, le 26 octobre 2010. REUTERS/Kirsty Wigglesworth

La reine Elizabeth, le prince Charles et sa femme Camilla, le 26 octobre 2010. REUTERS/Kirsty Wigglesworth

Cours, Kate, cours, avant de devenir le nouveau mouton sacrificiel d'une famille royale peu glorieuse.

Un monarque héréditaire, fit observer le penseur Thomas Paine, est aussi absurde qu'un médecin ou un mathématicien héréditaire. Mais essayez donc de glisser cette idée en ce moment, alors que tout le monde semble pris de transe dès qu'il est question de la pièce montée ou de la robe de la future génitrice officielle décrétée par absurdité constitutionnelle. On vous regarde comme si vous aviez perdu l'esprit, ou comme un trouble-fête.

J'imagine qu'opère ici la fameuse «magie» de la monarchie: par une sorte d'étrange alchimie, les impératifs de perpétuation de l'espèce d'une dynastie sont transmués en histoire d'amour, voire en «conte de fées». De fait, le scepticisme narquois que recèle parfois l'expression «conte de fées» s'appliquait certainement aux deux dernières grandes unions royales et à leur teneur amoureuse, unions par lesquelles les fadasses princesses disco Diana et Sarah (je refuse de l'appeler «Fergie») ont bel et bien failli démolir le mythe.

Et même si le couple de l'année semble plus équilibré et sincère, sa principale fonction reste de redonner à la monarchie un vernis glamour presque complètement effrité.

Notons cependant que la monarchie britannique ne dépend pas que du glamour, comme le long, très long règne d'Élisabeth II continue de le démontrer. Par son sens du devoir et de la responsabilité sans faille, elle a conféré à l'institution un caractère qui dépasse le simple charme pour toucher au stoïcisme et à une certaine intégrité.

Bien que le sentiment républicain soit aujourd'hui beaucoup plus répandu qu'à l'époque de son couronnement, il est extrêmement rare d'entendre critiquer Sa Majesté; même les plus anti-royalistes se hâtent d'exprimer leur admiration quand il est question de sa personne.

Elizabeth, pas si chouette que ça

Je ne sais pas trop à quel point cette immunité est méritée. Dans les premières années de son règne, la reine a pris deux décisions majeures sans qu'on lui force vraiment la main: elle a refusé de laisser sa jeune sœur Margaret épouser l'homme qu'elle aimait et qu'elle avait choisi, et elle a laissé son autoritaire de mari se charger de l'éducation de son fils aîné.

La première décision fut prise pour apaiser les dignitaires les plus conservateurs de l'Église d'Angleterre (dont elle est, autre absurdité, à la tête), qui ne pouvaient accepter le mariage de Margaret avec un homme divorcé. La seconde décision fut prise pour des raisons moins claires.

Dans un cas comme dans l'autre, les conséquences ont été désastreuses: la princesse Margaret, mariée à un homme qu'elle n'aimait pas, a divorcé puis a passé le temps en mondaine du genre, oisive, une éternelle cigarette aux lèvres et un éternel verre à la main, cernée par les potins et les beaux parleurs de troisième zone, malheureuse comme les pierres. (Elle a tout de même engendré des enfants royaux, qu'il a bien fallu trouver à occuper.)

Le prince Charles, soumis au régime sévère des sermons paternels et à l'ambiance glacée et austère des pensionnats, s'est réfugié dans sa coquille, a fini par se laisser convaincre d'épouser, pour le pire, une femme qu'il n'aimait ni ne respectait, pour devenir un être morose au crâne dégarni, un touche-à-tout branché New Age qui a aujourd'hui tendance à faire fuir son prochain. Il a par ailleurs trouvé l'amour sur le tard, avec l'ex-épouse d'un frère d'armes.

Margaret et Charles ont ouvert le bal des rejetons royaux un peu ternes et paumés, forcément divorcés, dont les noms, sans parler des actes, sont presque impossible à retenir tant ils sont nombreux. Et puis, il faut bien trouver quelque chose pour les occuper.

Tout sauf Charles III

Du moins le destin du prince William a-t-il été scellé dès son premier jour sur la Terre: il devrait trouver une femme présentable, procréer un héritier mâle (et si possible, un mâle «de rechange») et assurer pérennité au spectacle.

Par l'effet de cette célèbre «magie», il est aujourd'hui tout à fait  primordial qu'il remplisse cette simple mission, car seul le charisme qu'on lui prête peut empêcher que n'advienne ce que redoutent les monarchistes et ce que doivent espérer les républicains: le roi Charles III. (Comme on le voit, la monarchie est une maladie héréditaire qui ne se soigne que par les maux qu'elle engendre.)

On souhaite même une vie plus longue encore à la reine actuelle et, à défaut, des jeux de couloir qui permettent de faire sauter une génération et épargnent aux Britanniques un homme qui, à l'image de la nèfle, a pourri avant de mûrir.

Tout républicain que je sois, et contempteur d'un prince qui parle aux plantes et souhaite être sacré «défenseur de toutes les fois», et pas seulement de l'Église d'Angleterre décatie, je me surprends à ressentir un pincement de sympathie pour lui. Après tout, ce n'est pas une vie, de vieillir et rassir sans avoir grand-chose à faire, si ce n'est attendre l'annonce de la mort de maman...

Certains britanniques affirment «aimer» leur dynastie hanovrienne décrépite. Mais c'est un amour macabre, qui exige régulièrement un sacrifice humain par lequel des gens ordinaires sont condamnés à vivre une existence totalement artificielle et guindée, et sont punis ou humiliés quand ils disjonctent.

La roturière est moins vulgaire

Ces dernières semaines, nous avons eu connaissance des dernières frasques du prince Andrew, frère de Charles, et de ses proches. Si je ne me trompe, il se remet à peine de bisbilles en rapport avec ses relations plus que cordiales avec le clan Kadhafi, tandis que son ex-femme a quémandé un prêt auprès d'un riche ami américain dont le casier est, hélas, entaché par une condamnation pour détournement de mineure.

Le prêt devait éponger une part des dépenses colossales nécessaires à l'entretien de dame Ferguson, qui flotte entre scandales et mécénats. Franchement, tout cela est d'un vulgaire totalement affligeant. Et parmi les nombreux enfants et petits-enfants de la reine, tout cela n'a rien d'exceptionnel...

Raison pour laquelle j'ai beaucoup ri quand la vieille garde s'est mise à renâcler devant le pedigree de la jeune Mlle Middleton. Ses parents, se trouve-t-il, ne sont pas vraiment du haut du panier. La mère a été hôtesse de l'air, ou un truc dans le genre, dans une compagnie aérienne même pas connue, et la famille aurait été entendue en train de prononcer des mots extrêmement navrants, comme essuie-main pour serviette, canapé pour sofa, et – j'ose à peine taper les lettres sacrilèges – toilettes pour lavabos.

Ah, c'est donc ça, la vulgarité! Des gens qui n'oseraient jamais critiquer la famille royale en public, même dans son incarnation grand-guignolesque actuelle, préfèrent se venger en douce sur une jeune fille de milieu modeste. C'est une honte.

Pour ma part, je lui souhaite bon vent. Et puis, j'aimerais aussi lui murmurer: si tu l'aimes vraiment, petite, sors-le de ce guêpier, et toi avec. Nous sommes nombreux à ne pas vouloir d'un autre mouton sacrificiel dont le sang ira régénérer les veines et les os d'un corps desséché.

Pense à toi et sauve ce qui peut l'être: laisse donc le trône au misérable que la règle de succession a désigné.

Christopher Hitchens 

Traduit par Chloé Leleu