Monde

Les dictateurs sont des écrivains comme les autres

Suzanne Merkelson, mis à jour le 01.05.2011 à 14 h 09

Plongée dans «l'oeuvre» littéraire de Kadhafi, Saddam Hussein, Kim Jong Il, Staline, Khomeini... Les surprises ne manquent pas.

Books/shutterhacks, via Flickr CC License by

Books/shutterhacks, via Flickr CC License by

Dictateur: Mouammar al-Kadhafi

Œuvre: monologue intérieur hallucinogène

Mouammar Kadhafi en 2007, REUTERS/Louafi Larbi 

Dans le domaine de la littérature, le dirigeant libyen sur la sellette Mouammar al-Kadhafi est surtout connu pour son traité politique publié en 1975, le Livre vert, qui pose les fondations de la Jamahiriya, le système de gouvernement libyen, et que tous les Libyens sont censés avoir lu. Si l’on veut explorer plus intimement l’esprit du dictateur, c’est sa publication suivante, Escapade en enfer, qu’il faut lire—mais il faut réussir à passer outre l’incohérence de son monologue intérieur, décrit par un critique comme «un grumeau de vomi littéraire inégal et partiellement digéré.»

Escapade en enfer est présenté comme un recueil de nouvelles et d’essais, mais la plupart de ses lecteurs jugent qu’il est dépourvu des ingrédients de base que sont l’intrigue ou le contenu. L’une des nouvelles les plus bizarres s’intitule «Le suicide de l’astronaute.» Elle raconte l’histoire d’un astronaute qui revient sur Terre après un long séjour dans l’espace, découvre qu’il n’arrive pas à se réadapter à la vie normale et se donne la mort. C’est censé être un livre pour enfants. Une autre, intitulée «Arrêtez de jeûner quand vous voyez la nouvelle lune» encense et dénigre tout à la fois la proclamation du général Norman Schwarzkopf sur le moment où les forces alliées musulmanes devaient célébrer le ramadan pendant la Première Guerre du Golfe (décision traditionnellement du ressort des érudits islamiques).

Certains thèmes émergent cependant de ce fouillis. Kadhafi se déchaîne contre la décadence urbaine et le fondamentalisme islamique. Les critiques soulignent à quel point «l’écologie, la tradition et l’interdépendance éclairée figurent en bonne place de sa liste des vertus,» surtout dans sa logorrhée sur la beauté de la vie bédouine dans le désert. Et il ne fait pas semblant de haïr la ville:

«C’est la ville: un moulin qui broie ses habitants, un cauchemar pour ses bâtisseurs. Elle vous force à changer votre apparence et à remplacer vos valeurs; vous endossez une personnalité citadine, qui n’a ni couleur, ni saveur.... La ville vous oblige à écouter les bruits des autres, auxquels vous ne vous adressez pas. Vous êtes forcé d’inhaler jusqu’à leur haleine.... Pour les enfants, c’est pire que pour les adultes. Ils vont d’obscurité en obscurité... Les maisons ne sont pas des foyers—ce sont des trous et des grottes...»

«Hier, un jeune garçon a été écrasé dans cette rue, où il jouait. L’année dernière, un véhicule qui roulait trop vite a renversé une fillette qui traversait la rue, déchirant son corps. Ils ont rassemblé ses membres dans la robe de sa mère. Une autre enfant a été enlevée par des criminels professionnels. Au bout de quelques jours, ils l’ont relâchée devant chez elle, après lui avoir volé un de ses reins! Un autre garçon a été mis pour jouer dans une boîte en carton par des enfants du quartier, et a été accidentellement écrasé par une voiture.»

Rien d’étonnant qu’il préfère rester dans des tentes dans le désert.


LES DICTATEURS ÉCRIVAINS

Saddam Hussein

Kim Jong Il

Joseph Staline

Saparmourat Niazov

l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Dictateur: Saddam Hussein

Œuvre: Fiction érotico-allégorique

Saddam Hussein pendant son procès à Baghdad en 2006, REUTERS 

Tandis que les États-Unis organisaient et mettaient à exécution l’invasion de son pays, Saddam Hussein passait les dernières semaines précédant la guerre à élaborer une intrigue bien à lui—un roman historique décrivant une tribu antique qui repoussait l’attaque d’envahisseurs étrangers. Cette œuvre aurait couronné une remarquable carrière littéraire. Le premier roman de Saddam, Zabiba et le roi, publié en 2000, fut suivi de trois autres romans: Le château fort (2001), Les hommes et la cité (2002) et Hors de ma vue, démons!, livre qu’il aurait terminé un jour à peine avant l’invasion américaine et qui a été sorti clandestinement d’Irak par l’une de ses filles. Ses romans étaient populaires en Irak (peut-être pas forcément par choix), et le dernier a même été traduit en japonais.

Zabiba et le roi, le premier roman, fut publié anonymement, mais les critiques ne furent pas longues à désigner Saddam (ou au moins ses nègres) comme son probable auteur. Il devint un bestseller et reçut des louanges dithyrambiques dans la presse irakienne. Le Théâtre national irakien produisit même une comédie musicale basée sur le roman, annoncée comme «la plus grosse production irakienne de tous les temps.»

Il raconte l’histoire d’amour allégorique, imaginée dans l’Irak de l’époque des Mille et une nuits, d’une très belle femme, Zabiba, qui tombe follement amoureuse d’un roi appelé Arab, lui enseigne l’islam et lui apprend à diriger un pays. Le mari violent de Zabiba est censé représenter les États-Unis prédateurs envahissant et pillant un Irak innocent. Ce n’est pas un hasard si le roi Arab et son créateur partagent le même lieu de naissance, Tikrit.

La prouesse littéraire de Saddam est gâchée par une prose guindée, un penchant pour les jurons et des tentatives flagrantes d’utiliser ses ennemis politiques pour incarner les gros méchants de ses histoires. Selon le Guardian, la traduction anglaise contient de multiples occurrences du mot «trou du cul» pour décrire l’horrible mari. On y trouve aussi une scène de sexe zoophile des plus curieuses:

«Même un animal respecte le désir d’un homme, s’il veut copuler avec lui. L’ourse n’essaie-t-elle pas de plaire au berger quand elle l’attire dans les montagnes comme cela arrive dans le Nord de l’Irak? Ne l’entraîne-t-elle pas dans son antre pour qu’il puisse, se soumettant à son désir à elle, copuler avec elle? Ne lui apporte-t-elle pas des noix, qu’elle cueille dans les arbres ou dans les buissons? Ne s’introduit-elle pas dans les maisons des fermiers pour voler du fromage, des noix, et même des raisins secs, pour pouvoir nourrir l’homme et éveiller en lui le désir de la prendre?»

Le traducteur anglais du livre pense que l’ourse représente la Russie.

Grâce au satiriste et acteur britannique Sacha Baron Cohen, célèbre pour son Borat, Hollywood va bientôt proposer une adaptation de Zabiba et le roi, avec Cohen dans le rôle du roi Arab. Le Dictateur, qui doit sortir en mai 2012, est annoncé comme «l’histoire héroïque d’un dictateur qui risqua sa vie pour s’assurer que la démocratie n’atteindrait jamais le pays qu’il opprimait si amoureusement.»

La carrière d’écrivain de Saddam ne s’acheva pas avec l’invasion américaine. Il continua de composer des poèmes depuis sa cellule de prison à Bagdad après avoir été condamné à mort. Son poème «Dénoue-le» contient sans doute les derniers mots qu’il ait écrits:

«Tout le peuple, nous ne vous abandonnons jamais

Et lors des catastrophes, notre parti est le chef.

Je sacrifie mon âme pour vous et pour notre nation

Le sang ne vaut pas cher quand les temps sont durs

Nous ne nous sommes jamais agenouillés ni n’avons plié en attaquant Mais nous traitons même notre ennemi avec honneur …»


LES DICTATEURS ÉCRIVAINS

Mouammar Kadhafi

Saddam Hussein

Kim Jong Il

Joseph Staline

Saparmourat Niazov

l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Dictateur: Kim Jong Il

Œuvre: Critiques de films révolutionnaires

Dans un centre d'information sur la Corée du Nord à Séoul en 2009, REUTERS/Less Jae Won 

Si l’on en croit la propagande nord-coréenne, le Cher Dirigeant est l’auteur le plus prolifique du monde. Kim Jong Il revendique en effet la paternité de quelque 1.500 livres—et encore, ce n’est que ce qu’il a écrit pendant ses études. Se distinguent particulièrement son œuvre de 1974 De l’art de l’opéra: entretien aux travailleurs créatifs du domaine de l’art et de la littérature, celle de 1983 Avançons sous la bannière du marxisme-léninisme et de la doctrine du juche, et Notre socialisme centré sur les masses ne périra pas, publié en 1991. Mais l’opus le mieux connu de cet éternel mordu de cinéma est sans doute De l’art du cinéma, publié en 1973 et disponible sur Amazon.com pour 27,50$.

Selon B.R. Myers, auteur de nombreux ouvrages sur la Corée du Nord, les livres de Kim ne sont en fait pas vraiment destinés à être lus. «Ce n’est pas un pays comme la Chine, où les citoyens doivent lire et apprendre par cœur l’œuvre d’un dictateur» explique Myers. «En Corée du Nord, il s’agit davantage de lire des ouvrages sur la vie du dictateur. Si vous interrogez les Nord-coréens sur le contenu des écrits de Kim Jong Il, ils en savent très peu, et cela les met mal à l’aise.»

De l’art du cinéma appelle à une «transformation révolutionnaire de la pratique de la mise en scène.» Exemple de conseil:  

«Si le comportement des personnages dans une situation donnée est déterminé par le caprice de l’auteur, et non par leur propre volonté et conviction, ils n’auront pas l’air d’être des personnes vivantes et ne parviendront pas à susciter une réponse émotionnelle authentique.»

Un autre de ses livres, Le cinéma et la mise en scène, décrit, dans le style tortueux, répétitif et totalitaire employé par Kim dans toute son «œuvre», la relation entre le juche et la mise en scène:

«Dans la réalisation de films, le principe de base consiste aussi à bien travailler avec les artistes et les techniciens qu’avec le personnel de production et de l’approvisionnement directement impliqué dans la fabrication du film. C’est l’exigence essentielle du système de réalisation inspiré par le juche. Ce système est notre système de mise en scène, par lequel le réalisateur devient le commandant du groupe créatif et avance à grands pas avec le travail créatif dans son ensemble d’une manière coordonnée, en accordant la priorité au travail politique, et en mettant surtout l’accent sur le fait de travailler avec les gens qui font des films. Ce système incarne les caractéristiques fondamentales du système socialiste et le principe de base de la doctrine du juche, selon laquelle l’homme est le maître de tout et décide de tout. Il se conforme par conséquent entièrement à la nature collective de la réalisation de film et aux traits caractéristiques de la réalisation.»

Les livres de Kim Jong Il sont écrits avant tout pour servir de vitrine au régime, pour être exposés dans les bibliothèques et les musées. «Quand le régime a vraiment quelque chose à dire, il l’exprime directement et de façon concise» précise Myers. «Quand il n’y a pas grand-chose à dire, c’est là qu’il glisse dans ce style ennuyeux et indigeste.»


LES DICTATEURS ÉCRIVAINS

Mouammar Kadhafi

Saddam Hussein

Kim Jong Il

Joseph Staline

Saparmourat Niazov

l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Dictateur: Joseph Staline

Œuvre: odes pastorales géorgiennes

Un portrait de Joseph Staline à Gori, en Géorgie endécembre 2010, REUTERS/DavidMdzinarishvili 

Avant que Joseph Staline ne se rende célèbre pour avoir massacré des millions de ses compatriotes, le dictateur soviétique était un poète géorgien de renommée locale qui composait des odes fleuries à la nature et aux héros de la classe ouvrière. L’œuvre du jeune Iossif Djougachvili fut considérée assez valable pour être incluse dans de prestigieux journaux littéraire et anthologies géorgiennes de l’époque. Selon Young Stalin de Simon Sebag Montefiore, les poèmes du dictateur étaient déjà devenus des classiques géorgiens mineurs avant qu’il ne prenne le pouvoir—certains furent même appris involontairement par des écoliers jusqu’aux années 1970 (Staline publiait généralement sous l’anonymat). Ses évocations dithyrambiques du paysage luxuriant et vallonné de la Géorgie, comme dans le poème «Matin», étaient idolâtrées des nationalistes et lues comme des repoussoirs de la répression tsariste:

«Le bouton rosé s’est ouvert,

Se précipitant vers le violet bleu-pâle

Et, agité par une brise légère,

Le muguet s’est penché sur l’herbe.

 

L’alouette a chanté dans le bleu foncé,

S’envolant plus haut que les nuages

Et le rossignol au doux chant

A chanté une chanson aux enfants depuis les buissons

 

Fleur, oh ma Géorgie!

Que la paix règne sur ma terre natale!

Et vous, mes amis, puissiez vous

Par l’étude rendre célèbre Notre Mère Patrie!»

 

Les poèmes de Staline étaient plutôt classiques pour de la poésie romantique du début du XIXe siècle, comme le note le biographe Robert Service dans Stalin: A Biography, bien qu’un tantinet juvéniles. «Ce n’était pas très original» rapporte Service. «Je ne trouve pas ça très bon, personnellement. C’est très conventionnel, l’imagerie est très standardisée et tend un peu à l’auto-apitoiement…Il ne fait pas partie des grands poètes.»

Staline abandonna quasiment l’écriture de ses poèmes après avoir pris le pouvoir, mais son amour de la versification se poursuivit d’une autre manière: dans les années 1940, il traduisit et publia de la poésie géorgienne en russe, mémorisa des poèmes de Nikolaï Nekrasov et d’Alexandre Pouchkine, lut des traductions de Goethe et Shakespeare, et pouvait apparemment réciter les œuvres de Walt Whitman de mémoire. On raconte que quand le prix Nobel, poète et romancier Boris Pasternak se retrouva sur la liste des gens à exécuter, Staline aurait dit: «Laissez en paix cet habitant des nuages.» «Il avait de réelles aspirations romantiques» rapporte Service.

La poésie de Staline n’a que peu de lecteurs aujourd’hui, à l’exception notable de certains spécimens de talentueux perroquets géorgiens.


LES DICTATEURS ÉCRIVAINS

Mouammar Kadhafi

Saddam Hussein

Kim Jong Il

Joseph Staline

Saparmourat Niazov

l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Dictateur: Saparmourat Niazov

Œuvre: Méditations spirituelles

Portrait de Niazov dans la capitale turkmène Achgabaten décembre 2010, REUTERS/ShamilZhumatov 

Certains auteurs sont aussi leurs pires critiques. Ce qui n’était absolument pas le cas de l’autocrate turkmène Saparmourat Niazov, qui avait recommandé aux jeunes Turkmènes de lire son livre trois fois par jour pour aller au paradis. «Celui qui lit le Ruhnama devient intelligent...et ensuite, il va au paradis» avait annoncé Niazov, aussi désigné par le titre honorifique de Turkmenbachi (chef de tous les Turkmènes) aux jeunes gens du pays à l’occasion d’un concert célébrant une fête du printemps nationale.

Tout au long de son règne, qui débuta après la dissolution de l’empire soviétique et s’acheva à sa mort en 2006, Niazov établit le genre de culte de la personnalité qui transforma le Turkménistan, pour reprendre les termes de David Remnick, journaliste au New Yorker, en «un cruel mélange de la Corée du Nord de Kim Jong Il et du pays d’Oz de L. Frank Baum.» Pendant le règne de Niazov, les médecins turkmènes devaient prêter serment au Turkmenbachi, le premier mois de l’année fut rebaptisé Turkmenbachi, et la plupart des livres furent bannis des librairies et des écoles. Mais pas le Ruhnama, recueil de 400 pages de réflexions de Niazov sur l’identité, la philosophie et l’histoire turkmènes, écrit «avec l’aide de l’inspiration envoyée à mon cœur par le Dieu qui a créé ce merveilleux univers.»

Le Ruhnama dévoile que «le peuple turkmène a une grande histoire qui remonte au prophète Noé»:

«Allah rendit les Turkmènes prolifiques et leur nombre augmenta grandement. Dieu leur donna deux qualités spéciales: la richesse spirituelle et le courage. Pour éclairer leur chemin, Dieu étaya leurs capacités spirituelles et mentales avec la capacité de reconnaître les réalités qui se cachent derrière les événements. Après cela, Il donna à Ses serviteurs le nom général suivant: TURK IMAN. Turk signifie noyau, iman signifie lumière. Par conséquent, TURK IMAN, donc Turkmène signifie «fait de lumière, dont l’essence est la lumière.» Le nom turkmène vint au monde ainsi.»

«Aussi saugrenues que puissent être les conséquences, les motivations premières dérivaient de la situation réelle» indique Fred Starr, professeur à la Johns Hopkins's School of Advanced International Studies et président du Central-Asia Caucasus Institute. «Je crois que (les dirigeants du Turkménistan) sentaient que la situation se délitait dangereusement, et il leur fallait n’importe quoi susceptible de recoller les morceaux du pays. Ce texte a été ce que le président en personne a désigné comme instrument pour le faire.»

À l’apogée du règne de Niazov, le Ruhnama était partout: dans les écoles, dans les bureaux administratifs, et à la télévision gérée par l’État, autrefois entièrement consacrée à faire la promotion de son œuvre. Le mois de septembre fut même rebaptisé Ruhnama.

Aujourd’hui, le livre n’a plus la même influence sur la société turkmène. De nouvelles richesses, particulièrement sous la forme d’un pipeline de gaz naturel vers la Chine, fournissent de nouveaux repères au pays. «Il est respectueusement relégué au passé» explique Starr. «On en trouve toujours partout, mais le pays a évolué.»


LES DICTATEURS ÉCRIVAINS

Mouammar Kadhafi

Saddam Hussein

Kim Jong Il

Joseph Staline

Saparmourat Niazov

l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Dictateur: l’ayatollah Ruhollah Khomeini

Œuvre: Poésie persane mystique

Une peinture murale de l'Ayatollah Khomeiny en 1999, REUTERS/DamirSagolj 

L’ayatollah Ruhollah Khomeini était un chef révolutionnaire, qui renversa la dynastie Pahlavi iranienne en 1979 et mit en place une République islamique dont il était lui-même le chef suprême. C’était aussi un poète, inspiré par des siècles de poésie persane de célèbres poètes mystiques soufis comme Rumi, qui composa des poèmes d’amour allégoriques remarquables par leur recours à la musique, à la danse et même à l’alcool (alors que la loi islamique l’interdit) pour exprimer le ravissement et l’appétit associés à la fois à l’amour romantique et religieux.

Ce n’est qu’une des raisons pour lesquelles le mot «saisissant» revient plus d’une fois dans les critiques de l’œuvre de Khomeini. Khomeini était après tout un dirigeant responsable à la fois de l’établissement d’un régime théocratique dédié à la pureté religieuse, et l’homme qui appela au meurtre de l’auteur Salman Rushdie pour avoir publié un roman jugé offensant pour l’islam.

«Pour beaucoup, sa poésie a été une révélation» raconte le journaliste Baqer Moin. «Khomeini utilisait le symbolisme d’usage, les allusions, la métonymie et d’autres outils et métaphores littéraires comme le vin, l’amour, la beauté et l’adorée, que l’on n’associe pas avec un Ayatollah sous la gouvernance duquel ceux qui buvaient du vin étaient fouettés et les amoureux punis.»

Mais les vers de Khomeini, comme ce poème publié d’abord en anglais par la New Republic après sa mort, peuvent paraître étonnamment profanes:

Ouvre la porte de la taverne, et allons-y le jour et la nuit,

Car je suis malade et las de la mosquée et du séminaire.

J’ai déchiré le costume de l’ascétisme et de l’hypocrisie,

Revêtu le manteau du cheik écumeur de tavernes, et je suis devenu avisé.

Le prédicateur de la ville m’a tant tourmenté de ses conseils

Que j’ai recherché de l’aide dans l’haleine du débauché aviné.

Laisse-moi seul me remémorer le temple-idole,

Moi qui ai été réveillé par la main de l’idole de la taverne.»

Leon Wieseltier, rédacteur en chef de la rubrique littéraire de la New Republic, a été frappé à la fois par le contenu du poème et par son style. «Étant donné l’opinion que l’Occident a de Khomeini, le lyrisme du poème et son mysticisme radical et hors-la-loi sont saisissants» a-t-il déclaré au New York Times cette même année. «Le tyran s’avère avoir été un intellectuel religieux dans l’acception la plus complète du terme.»

Khomeini avait approfondi son intérêt pour la poésie et le mysticisme pendant ses jeunes années, lorsqu’il étudiait dans la ville sainte chiite de Qom. À la madrasa, les autres types d’arts comme la musique et la peinture étaient interdits. La poésie ne l’était pas, et les étudiants, Khomeini notamment, y avaient recours pour pallier l’absence d’autres moyens d’expression sensuelle dans leur vie.

Du vivant de Khomeini, sa poésie n’était connue que d’un cercle très restreint de partisans et d’amis. Les grands ayatollahs ne sont pas censés être des poètes. Selon Moin, le coran «considère que les poètes sont fourvoyés, et dans les années 1940, Khomeini eut des problèmes avec le clergé traditionnel qui l’accusa d’hérésie à cause de l’intérêt qu’il manifestait pour l’enseignement du mysticisme et pour sa transcription écrite.»

Suzanne Merkelson

Traduit par Bérengère Viennot

Suzanne Merkelson
Suzanne Merkelson (2 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte