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Il y a de moins en moins de suicides en France

Jean-Yves Nau, mis à jour le 28.04.2011 à 17 h 28

Contrairement à ce que laissent croire les récents drames à France Télécom ou Renault, de moins en moins de personnes se donnent la mort en France. Le phénomène reste néanmoins inexpliqué.

Le Cri, au musée Munch d'Oslo. REUTERS/Scanpix Norway/Stian Lysberg Solum

Le Cri, au musée Munch d'Oslo. REUTERS/Scanpix Norway/Stian Lysberg Solum

«Un effort au quotidien.» C’est ce Stéphane Richard, directeur général de France Télécom, va demander aux 100.000 salariés de son groupe. Objectif: tenter de mettre un terme à la série de suicides observés depuis 2008 dans cette entreprise.  

Stéphane Richard a fait cette annonce dans les colonnes du quotidien américain Wall Street Journal daté du 27 avril, au lendemain du suicide d’un salarié âgé de 57 ans qui s’est immolé par le feu sur le parking d'un site de France-Télécom-Orange situé à Mérignac (Gironde).  

La direction a lancé une enquête pour faire «toute la lumière» sur cette mort tandis que le fils aîné du défunt a affirmé que le geste de son père était «lié à son travail». Représentant du personnel pour la CFDT, cet homme était «préventeur» (en charge des conditions de travail, de l’hygiène et de la sécurité). 

Des suicides, mais pas de vagues

Après ceux du technocentre de Renault-Guyancourt, plusieurs suicides de salariés ont commencé à être recensés (et médiatisés) au sein de France Télécom  à partir de 2008; trente cas entre janvier 2008 et la fin 2009.

Ce phénomène a souvent été rapproché d’un nouveau système de management mis en place à partir de 2004. Didier Lombard, alors directeur général, avait parlé d’une «mode du suicide» tandis que certains spécialistes refusaient, après analyses statistiques de parler de «vague de suicides».

Nommé directeur général Stéphane Richard avait quant à lui mis en place un «Nouveau contrat social» pour lutter contre le «mal être» des salariés. «Nous avons fait des progrès significatifs l'année dernière et le climat social s'est amélioré, assure Stéphane Richard au Wall Street Journal. Mais rien n'est acquis.» 

Suicides et activité professionnelle? Il y a quelques semaines on évoquait un taux  plus élevé que la moyenne des suicides chez les agriculteurs sans pour autant, là encore, être en mesure d’établir un lien indiscutable de causalité entre la profession exercée et le fait de se donner la mort.

Les données avaient ici été établies par l’Institut de veille sanitaire. Elles concluaient  qu’en France les «agriculteurs» et les «agricultrices» avaient respectivement un risque 3,1 et 2,2 fois plus élevé que les «cadres» de mourir par suicide.

L'importance des facteurs extérieurs

Or selon la Mutualité sociale agricole, aucun nombre officiel de suicides dans cette catégorie professionnelle n'est actuellement disponible, la réglementation ne permettant pas de tenir un tel registre.

Les phénomènes observés chez Renault, à France Télécom ou dans le monde agricole sont très généralement associés à des facteurs extérieurs (dégradation des conditions de travail, solitude, crise économique etc.).

Ils confortent aussi l’opinion selon laquelle, en France, le nombre des suicides (comme celui des tentatives) ne cesserait d’augmenter. Or tel n’est pas le constat dressé par un groupe de spécialistes qui vient d’être publié dans un récent numéro (daté de février 2011) du mensuel médical La Revue du Praticien.

L’analyse détaillée réalisée par Alain Philippe, spécialiste de l’épidémiologie du suicide à l’Inserm, conclut qu’en France le nombre de suicides «a très significativement diminué depuis une vingtaine d’années». Cette analyse se fonde sur les statistiques officielles résultant de l’exploitation des certificats de décès réunies au sein du Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc).

«Le taux de suicide a augmenté très significativement en France depuis le milieu des années 1970 jusqu’en 1985, résume Alain Philippe. Depuis l’incidence a diminué. Cette évolution est proche de celle observée dans les pays anglo-saxons.»

Il explique que de 1950 à 1970 l’incidence du suicide fut relativement stable en France; une stabilité globale due à une lente augmentation des suicides féminins (tous âges confondus) et de ceux des hommes jeunes associée à une diminution chez les hommes de plus de 40 ans.

Une baisse de 1985 à 2008

Phénomène majeur: entre 1975 et 1985, l’augmentation a été de 38% sans que l’on puisse, simplement, en expliquer les raisons. Mais depuis 1985, la tendance s’est inversée au point que l’incidence pour l’année 2008 (10.313 cas recensés) était, chez les hommes, inférieure de 11% à celle de 1950. Le nombre de suicides est passé pour les hommes de 28,3 (pour 100.000 personnes par an) en 1950 à 31,4 en 1985 et à 25,2 en 2008. Pour les femmes, les chiffres sont respectivement de 8,1; 11,1 et 8,5.

Principaux éléments du constat: en 2008 (dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles), on comptait en France trois suicides masculins pour un féminin.

Chez les hommes, les taux augmentent de manière importante entre l’adolescence et l’âge adulte (avec un pic autour de la cinquantaine) avant de redescendre jusqu’à l’âge de la retraite pour remonter de manière très importante «jusqu’aux âges les plus élevés». Chez les femmes, l’évolution est plus régulière et l’augmentation plus limitée.

Globalement, la pendaison demeure le principal mode opératoire (chez les hommes avant tout) devant les intoxications médicamenteuses (avant tout chez les femmes), les armes à feu, les «précipitations» et les noyades. Enfin «l’isolement social et affectif» est un «facteur de risque très significatif», notamment pour les hommes âgés.

Reste à comprendre les raisons qui font qu’après la période 1975-1985 on se suicide moins dans la France d’aujourd’hui que dans celle de l’immédiate après-guerre.

Là encore, aucune explication simple ne semble pouvoir être avancée, les tentatives pouvant même déboucher sur d’étonnants paradoxes.

«Le suicide est un problème dont la fréquence dépend de la cohésion sociale: plus une société intègre ses membres, moins le suicide se développe, assure Alain Philippe. L’augmentation du suicide dans de nombreux pays développés a débuté avec la crise économique et le développement du chômage. S’il existe bien un lien entre suicide et chômage, la nature de ce lien est complexe et plusieurs études comparatives internationales soulignent la faible corrélation entre les évolutions du suicide et du chômage. Davantage que le chômage, c’est sans doute la diminution des liens familiaux et sociaux générés par les évolutions économiques qui peut rendre compte de l’augmentation du suicide dans les populations confrontées à des changements sociaux rapides.»  

Faudrait-il en conclure qu’entre 1985 et 2008 la France n’a cessé d’améliorer sa cohésion sociale et l’intégration de tous ses membres?

On voit d’ici les usages politiciens qui pourraient être faits de ces statistiques. Faut-il au contraire imaginer que d’autres paramètres doivent être pris en compte, à commencer par une meilleure réponse médicale d’urgence face aux tentatives de suicide?

Le caractère «contagieux»

La tendance générale positive ne masque-t-elle pas des aggravations dans certaines fractions de la population en voie d’une paupérisation doublée d’un isolement social et affectif?

Enfin, pour ce qui est des «vagues de suicides» (en milieu professionnel), les spécialistes rappellent qu’il faut compter avec le caractère contagieux du phénomène suicidaire.

On parle ici de l’«effet Werther», en référence à la publication par Goethe (en 1774) des Souffrances du jeune Werther: voyant son amour pour une jeune femme non suivi des effets escomptés un jeune homme se tue avec une arme à feu.

«La publication de ce roman déclencha une épidémie de suicides chez les jeunes Allemands qui allaient jusqu’à porter des vêtements similaires à ceux de leur héros, et à utiliser la même méthode suicidaire, un ouvrage posé à leurs pieds… rappelle la psychiatre Raphaëlle Queinec (Centre hospitalier Cadillac, Cadillac-sur-Garonne) (1). L’épidémie s’étendit à toute l’Europe et différents pays censurèrent le roman pour y mettre fin.»

L’«effet Werther» a été observé à de nombreuses reprises après le suicide de célébrités, ajoute le Dr Queinec: l’acteur et chanteur chinois Leslie Cheung le 1er avril 2003 à Hong-Kong ou encore le musicien Kurt Cobain le 5 avril 1994 à Seattle.

Pourquoi Didier Lombard, diplômé de l'École polytechnique et de l'École nationale supérieure des télécommunications, docteur en économie et ingénieur général des télécommunications a-t-il, en un funeste jour, préféré l’expression «mode du suicide» à «effet Werther»? Il  expliquera bien vite avoir utilisé «mode» en référence au mood anglais. Le polytechnicien Didier Lombard connaissait-il la langue allemande et les  Souffrances du jeune Werther?

Jean-Yves Nau

(1) Copycat effect after celebrity suicides: results from the French national death register. Queinec R, Beitz C, Contrand B, Jougla E, Leffondré K, Lagarde E, Encrenaz G. Retour à l'article

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
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