Le mur du son

Comment l'iPod a changé notre rapport à la musique, et quelle réponse y apporter.

Des voitures passant devant un mur de publicités pour l'iPod Shuffle. Photo Simon Shek via Flickr CC License by

- Des voitures passant devant un mur de publicités pour l'iPod Shuffle. Photo Simon Shek via Flickr CC License by -

Il y a deux ans, alors que nous étions au plus profond de la crise financière, le sociologue urbain Sudhir Venkatesh s’étonnait dans le New York Times de constater qu’aucune révolte n’avait éclaté contre le mauvais coup, clairement criminel, que nous avaient joué les banques. Où étaient les piques? Où étaient le goudron et les plumes? Plus sérieusement, où étaient les foules? Venkatesh avait une réponse, l’iPod:

«Dans les espaces publics, une certaine interaction est nécessaire à la création d’un “esprit de masse”. La plupart des appareils de type iPod séparent les citoyens les uns des autres; on ne peut rejoindre un mouvement si l’on n’entend pas ceux qui y participent. Remercions M. Jobs d’empêcher le changement social.»

Aussi fantasque que peut sembler cette réflexion, elle rappelle bien à quel point la vie urbaine a été influencée par les techniques d’enregistrement. L’idée selon laquelle la musique enregistrée encouragerait le solipsisme et l’isolement n’est pas neuve.

Avant l’invention du disque et du gramophone (1887), la seule manière d’écouter quelqu’un d’autre était sociale et il était impossible de connaître un semblant d’expérience musicale privée, à moins peut-être de jouer seul d’un instrument ou de lire une partition en silence.

Le plus souvent, si vous en aviez les moyens, vous alliez vous asseoir dans ce panoptique qu’est la salle de concert pour voir et vous faire voir avec du Verdi en fond sonore –une expérience bien décrite par Edith Wharton dans la scène d’ouverture du Temps de l’innocence (1920), à l’époque où cela commençait à se démoder.

La reproduction mécanique a permis un phénomène jusqu’alors inimaginable, celui d’écouter de la musique seul. Comment, avait demandé un journaliste du magazine Gramophone en 1923, réagiriez- vous si vous surpreniez par hasard quelqu’un en pleine extase musicale solitaire? Cela serait «comme découvrir l’un de ses amis en train de priser de la cocaïne, de vider une bouteille de whisky ou de se faire des tresses. Personne, selon nous, ne devrait s’adonner en solitaire à ce type d’activité, aussi agréables soient-elles à faire en bonne compagnie».

Une promotion des nouveaux mouvements sociaux

Mais l’enregistrement n’a pas seulement permis l’hyper-écoute solitaire. Dans les années 1960, la musique populaire enregistrée a commencé, de façon étrange, à faire la promotion de nouveaux mouvements sociaux. Ancien Black Panther, Bobby Seale évoque dans ses mémoires la lecture très sophistiquée qu’avait élaboré Huey Newton de la chanson de Bob Dylan Ballad of a Thin Man pour en faire une allégorie de la question raciale:

«La chanson de Dylan est devenue partie intégrante du processus de publication du journal des Black Panthers. Elle passait dans le fond, pendant qu’on sortait le journal, et on la jouait souvent.»

Ce n’était pas une chanson extrêmement politique, mais la menace sourde qu’elle évoque semble avoir marqué la politique des Black Panthers. Ce n’est pas une coïncidence si les années 1960, époque de la contestation de masse, furent aussi l’époque des concerts de masse. Barbara Ehrenreich a suggéré que la deuxième vague du féminisme pouvait trouver ses racines chez les dizaines de milliers de jeunes-filles qui venaient hurler dans les stades et les salles de concerts de la tournée américaine des Beatles.

Têtues et peu enclines aux bonnes manières, ces jeunes filles étaient prêtes à hurler pour obtenir ce qu’elles voulaient. Le changement social influençait l’expérimentation musicale et –plus étonnamment– vice-versa.

La musique de l’époque était –cela vaut la peine d’être répété– une incitation au changement social. C’était la musique de ceux qui refusaient la guerre comme solution, de ceux qui se moquaient des barrières sociales et raciales, de ceux qui n’avaient rien contre un petit somme de temps en temps, de ceux qui ne voulaient pas d’un travail aliénant.

Bien entendu, les espoirs radicaux des années 1960 se sont envolés. Sur une vidéo Youtube de Joan Baez chantant We Shall Overcome, le commentaire le mieux noté réussit l’exploit d’être à la fois prétentieux et abattu: «Nous avons de toute évidence échoué, mais je suis heureuse d’être d’une génération qui a pensé pouvoir changer les choses.»

 Au début des années 1970, la musique populaire avait plus ou moins abandonné ses prétentions à encourager les mouvements sociaux. Désormais, ses différentes déclinaisons étaient associées à différentes niches, différents modes de vies et affiliations sous-culturelles.

Ainsi l’impératif du toujours-nouveau, qui avait touché la musique populaire avec quelques décennies de retard, ne sembla pas très différent des programmes publicitaires destinés à lancer de nouvelles lignes de produits.

La lassitude gagna les amateurs de musique pop, dont beaucoup, encore marqués par leur première expérience de vie en collectivité, réduisirent toute la période des années 1960 à une période fourbe préparant l’avènement de la consommation musicale. Bienvenue en dystopie, un paradis contrefait où de la musique ne cesse de passer.

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Publié le 04/05/2011
Mis à jour le 04/05/2011 à 11h27
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