France

C'est quoi un déplacement présidentiel?

Mathias Destal, mis à jour le 30.04.2011 à 17 h 28

Avec 180 déplacements pour parler politique intérieure et commémorer les grandes dates de la Nation, Nicolas Sarkozy a parcouru une bonne partie du pays. Mais un déplacement est avant tout le cœur de la République en représentation et un exercice plein de subtilité.

Nicolas Sarkozy en déplacement au Mayet-de-Montagne (Allier), le 25 novembre 2010, REUTERS/Eric Feferberg

Nicolas Sarkozy en déplacement au Mayet-de-Montagne (Allier), le 25 novembre 2010, REUTERS/Eric Feferberg

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Après les Ardennes le 19 avril, Nicolas Sarkozy s’est rendu au port du Havre le 21, avant de poser le pied, jeudi 28, dans la commune d’Egletons, en Corrèze, politiquement connue pour avoir donné lieu à «l’appel d’Egletons» de Jacques Chirac, en 1976. Cette visite fut l’occasion de parler politique forestière. Elle s’ajoute à la liste déjà longue des 180 voyages (1) effectués en France pour évoquer des dossiers de politique intérieure depuis l’entrée en fonction du chef de l’Etat, il y a quatre ans.

Au rythme de deux fois par semaine (généralement le mardi et jeudi), le président de la République prend la direction d’une ville française. Il s'agit de marquer le tempo des annonces présidentielles. Un tour dans un hôpital du Calvados et c'est l’occasion de parler médecine de proximité et désert médicaux. Un déplacement dans un commissariat du Loiret et c'est le thème de la délinquance qui sera développé devant le parterre de fonctionnaires de police, d'élus locaux ou de sympathisants UMP. Même chose pour son quatrième déplacement au Havre, le 21 avril. Le thème du jour? La réforme portuaire.

Arrivé par terre ou par air, ce qui peut avoir des conséquences imprévues pour les élus qui attendent sur le tarmac, Nicolas Sarkozy consacre deux heures en moyenne à sa visite régionale avant de retrouver les salons élyséens.

Comment prépare-t-on ces déplacements?

Généralement, tout commence par la sollicitation d’un élu local. Ensuite, Guillaume Lambert, le chef de cabinet du président et son adjoint Simon Babre font le tri. Ils connaissent les zones électoralement intéressantes, politiquement influentes ou visuellement télégéniques, comme les Bouches-du-Rhône, où Nicolas Sarkozy s’est rendu six fois depuis le début de son mandat, bien que le conseil général soit détenu par le socialiste Jean-Noël Guérini. Olivier Biancarelli, conseiller de Nicolas Sarkozy en charge des relations avec les parlementaires est également dans la boucle décisionnelle tant il est influent auprès des parlementaires et familier de leur revendications.

Ensemble, le président de la République et les membres de son cabinet s’installent devant une carte du territoire français sur laquelle sont pointés les endroits déjà visités, ceux qu'il ne faut pas louper ou ceux que le président affectionne. C’est le cas du Morbihan (4 visites), où Nicolas Sarkozy se sait plutôt bien accueilli.

Le choix de la destination est arrêté en dernier ressort par Nicolas Sarkozy qui prend soin –en théorie– de respecter les équilibres territoriaux. Les amitiés politiques aussi.

A l’instar de sa visite dans la Somme, le 5 avril. Le département du député Alain Gest n’avait pas encore eu l’honneur d’une visite du chef de l’Etat, en dépit de deux précédentes sollicitations. L'ultime demande, motivée auprès de Simon Babre, a finalement abouti.

Alain Gest a su attirer l'attention du cabinet en lui rappelant le projet de 4,5 milliards d'euros du chantier du canal Seine-Nord, dont le projet avait été exposé lors d’un déplacement à Douai, en décembre 2008. Le député, lui-même président des Voies Navigables de France, est aussi un sarkozyste de la première heure. Mieux vaut ne pas froisser ses soutiens, d'autant plus lorsqu'on enregistre une cote de popularité qui n’a jamais été aussi basse en quatre ans.

Plusieurs jours de préparations avant le grand rendez-vous

Une dizaine de jours avant la visite, une équipe se rend sur les lieux. Composée de représentants du cabinet, de membres de la cellule presse, de cadres des services départementaux de la préfecture et de la police, cette discrète délégation retrace le parcours du circuit présidentiel.

Mission: étudier les itinéraires à emprunter, s’assurer de l’existence de route de secours, prendre connaissance de l’état de la salle qui accueillera table ronde et discours et minuter le temps de la balade. Si le parcours n’est pas chronométré, c’est tout comme. Le protocole est très strict. Pas question qu'un seul détail n'échappe à l'équipe partie en éclaireur.

Une erreur peut d’ailleurs coûter cher à ceux jugés responsables de la bévue. Ce fut le cas du préfet de la Manche, Jean Charbonniaud, et du directeur départemental de la police, Philippe Bourgade, tous deux démis de leurs fonctions après la visite du président à Saint-Lô, le 12 janvier 2009. En cause? Les sifflets des manifestants venus gâcher la représentation.

Pourquoi solliciter une visite du chef de l'Etat?

Il y a d’abord le prestige et le coup de projecteur lié à un déplacement de cette nature. Il y a aussi la (quasi) garantie d'obtenir des financements pour des chantiers locaux.

Il peut s'agir de «coups de pouce» pour la réfection de l'église du village ou de la salle des fêtes. Il sera surtout question de relancer des dossiers bloqués -ou en attente- dont les médias nationaux ne reprennent pas le contenu. Lors de la visite ardennoise du 19 avril, c’est le prolongement de la zone franche durant deux années supplémentaires qui fut la principale annonce localement intéressante.

Mais qu'importe la portée des promesses. Ce qui compte avant tout, c'est honorer de sa présence les collectivités territoriales, loin de Paris la mal aimée.

Les élus locaux invités à contribuer à la grand-messe

Le maire de la commune qui accueille le président de la République est mis dans la confidence par les services de la préfecture quelques jours avant que la visite ne soit rendue publique par l'Elysée, puis par la presse.

C’est à lui que revient de signer les arrêtés municipaux afin d'interdire la circulation sur certains axes routiers. C’est aussi lui qui prend à sa charge les frais de nettoyage et de remise à neuf des lieux où doit passer le chef de l’Etat. Il fait installer des pots de fleurs, bancs, ou chaises dans la commune. Pense à repeindre les murs ou faire installer des prises neuves dans la salle polyvalente qui accueillera la délégation présidentielle, les invités et la presse. Autant de temps consacré à la venue du chef de l’Etat au détriment des missions quotidiennes de l’administration municipale.

Combien ça coûte?

Tous ces préparatifs et déplacements ont un coût. La Cour des comptes en faisait état le 13 juillet dernier [PDF] dans le chapitre «Les déplacements présidentiels» (p.17) du rapport concernant les comptes et la gestion des services de la présidence en 2009.

A titre d'exemple, les 56 déplacements recensés pour l’année 2009 ont coûté 5,23 millions d'euros, soit 28,98% de plus qu’en 2008 (4,050 millions), année où le chef de l’Etat enregistrait deux déplacements de plus.

La visite de Nicolas Sarkozy, le 10 septembre 2009 à Culoz et Artemare, dans l'Ain, a ainsi coûté 128.291 €. Dont 17.000€ pour l'aménagement du gymnase accueillant le discours de Nicolas Sarkozy devant un millier de convives.

D'autres déplacements ont fait polémique. Le déplacement à Saint-Quentin le 25 mars 2009 aurait coûté, selon le député socialiste de l'Aisne et sentinelle des dépenses élyséennes René Dosière, 400.000 euros.

Souvent citées, les dépenses de sécurité. Ainsi, «pour avaler les 18 km qui séparent Linselles de l'aéroport de Lille-Lesquin, la sécurité de Sarko a exigé de neutraliser l'autoroute A1», racontait Le Canard Enchaîné (2), afin de laisser la voie libre au cortège de «17 véhicules» qui accompagnait Nicolas Sarkozy. 

Coup de com’

Le voyage présidentiel est un temps fort de l'exercice du pouvoir. Voire le cœur de la République en représentation. Nicolas Mariot, historien, chercheur au CNRS et politologue, a consacré une partie de ses recherches à la symbolique de cet exercice dans son ouvrage Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002.

En dépit des manifestations de mécontentement, l'important, explique l'historien, est le succès inhérent au déplacement. Car, qui dit visite dit applaudissements et images télévisées.

Néanmoins, pour s'assurer de maîtriser totalement le symbole, des arrangements avec la réalité sont possibles. Ci-dessous, le reportage-décryptage réalisé par la chaîne de télévision belge RTBF le 3 septembre 2009 montre à quel point la mise en scène de la visite est fondamentale. Et la taille des figurants essentielle.

La proximité

Le chef de l'Etat doit asseoir sa posture du président proche des Français. Le souci de se donner du crédit auprès des «vrais gens» se retrouve parmi le choix des nombreuses visites effectuées dans les campagnes françaises, entre autres.

Stratégie plus prégnante encore lors de son excursion chez Sophie Poux, agricultrice invitée sur le plateau de Face aux Français en 2010. Nicolas Sarkozy s'est rendu deux heures durant dans sa ferme à Lacour, dans le Tarn-et-Garonne, plus d’un an après l’avoir promis.

Derrière ce jeu de la proximité, il y a la moins avouable dimension électoraliste, comme le signalait Le Monde.fr dans un article daté du 15 avril dans lequel est analysé, sur les huit derniers mois, l'agenda des voyages présidentiels en province. Ils indiquent que les bassins de population à tendance rurale, ouvrière et catholique sont plus choyés qu'ailleurs.

95 départements en métropole, une dizaine laissée pour compte

Le Lot, les Deux-Sèvres, le Cantal, le territoire de Belfort... autant de départements qui n'ont pas encore reçu le cortège présidentiel. Soit parce que Nicolas Sarkozy a favorisé des départements classés à droite comme la Haute-Marne (six visites), soit parce qu'ils sont faiblement peuplés, à l’image du Cantal, ou dominés par la gauche, comme le Lot, le Gers, l’Ariège, la Charente, les deux-Sèvres, la Nièvre ou l’Hérault. Ceci dit, pas un département ne sera laissé pour compte d'ici à 2012. Parole élyséenne.

Mathias Destal

L’explication remercie Nicolas Mariot, historien, chercheur au CNRS et auteur du livre Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002, René Dosière, député PS de l'Aisne, Nicolas Domenach, directeur adjoint de la publication de l'hebdomadaire Marianne et co-auteur du livre politique [OFF]. Ce que Nicolas Sarkozy n’aurait jamais dû nous dire , Louis Ferré, maire de Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne),  Franck Louvrier conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, Sophie Poux, agricultrice dans le Tarn-et-Garonne et Alain Gest, député UMP de la Somme.

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(1) Nous avons recensés les déplacements présidentiels concernant des dossiers de politiques intérieures et les commémorations nationales disponibles sur le site Internet de l’Elysée à la rubrique «déplacements». Retourner à l'article

(2) Les Dossiers du Canard, numéro 119, daté d'avril 2011. Retourner à l'article

Mathias Destal
Mathias Destal (3 articles)
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