Monde

L'échec du désengagement en Afghanistan

Françoise Chipaux, mis à jour le 26.04.2011 à 18 h 42

La stratégie américaine de transférer des compétences militaires aux forces afghanes est prématurée et vouée à l'échec: elles ne sont pas prêtes.

Près de 500 détenus talibans ont emprunté ce trou pour s'enfuir d'une prison de Kandahar, samedi 25 avril. REUTERS/Ahmad Nadeem

Près de 500 détenus talibans ont emprunté ce trou pour s'enfuir d'une prison de Kandahar, samedi 25 avril. REUTERS/Ahmad Nadeem

Officiellement lancée, la traditionnelle offensive de printemps des talibans a ramené l’Afghanistan sur le devant de la scène et quelque peu bousculé les prévisions optimistes des responsables militaires américains quant à l’issue de la guerre. Cette offensive fait d’ores et déjà planer de sérieux doutes sur la stratégie visant à remplacer progressivement les troupes de la coalition par les forces de sécurité afghanes. Les talibans qui ont depuis longtemps cessé d’affronter directement des troupes étrangères beaucoup mieux armées et équipées ont ces dernières semaines multiplié les actions spectaculaires contre les forces afghanes —police et armée— mettant en lumière les graves déficiences de ces dernières.

La spectaculaire évasion samedi dernier de près de 500 prisonniers talibans de la prison de Kandahar —la deuxième en moins de trois ans— n’est que le dernier incident en date qui illustre l’incapacité des forces afghanes à remplir des taches élémentaires de sécurité et de renseignements.  Cette évasion qui s’ajoute à l’assassinat, dans ses bureaux, du chef de la police de Kandahar montre à l’évidence que  les talibans agissent comme ils veulent au cœur de leur ancienne «capitale». Pendant trois mois, ils ont pu creuser un tunnel dans la ville sans être détectés et ont pu faire échapper quatre heures durant environ 500 prisonniers sans alerter quiconque. Comment dans ces conditions la population pourrait-elle faire confiance à ses forces de sécurité?

Dans un conflit où l’appui de la population est indispensable, celle-ci a bien des raisons de ne pas s’engager. L’assassinat à Lashkar-Gah, la capitale provinciale d’Helmand qui doit passer à l’été sous la seule autorité des Afghans, d’Abdul Zahir, l’ex-chef du district de Marjah, souligne aussi l’incapacité des autorités à protéger les personnalités qui s’engagent à leurs côtés. Celui-ci était rentré d’Allemagne pour prendre la tête d’un district qui devait être le symbole de la nouvelle stratégie américaine, «reconquérir, reconstruire et transférer (aux Afghans)».

Reconquérir, l’armée américaine l’a fait tout autour de Kandahar: les talibans ont été repoussés ou plus exactement  sont rentrés dans leurs villages en attendant des jours meilleurs; reconstruire, le processus est lent, difficile, contesté mais plus ou moins en marche; transférer l’autorité aux Afghans alors que ceux-ci ne sont clairement pas prêts risque en revanche de remettre en cause le travail accompli.

En accroissant de façon exponentielle l’armée et la police pour permettre un retrait plus rapide des forces  étrangères, la coalition a privilégiée le nombre sur la qualité et elle en paie le prix. Depuis mars 2009, 38 soldats de la coalition ont été tués dans des incidents provoqués par des soldats ou policiers afghans, des insurgés infiltrés ou simplement vêtus de l’uniforme des forces de sécurité afghanes.

L’assassinat de sept étrangers travaillant pour l’ONU à Mazar-e-Sharif, ville dont la sécurité relèvera  dès cet été de la seule responsabilité des Afghans, a montré à la fois l’incompétence de la hiérarchie policière, la fragilité des forces et leur incapacité à contrôler une manifestation annoncée d’avance.  Les forces de police afghanes souffrent de maux structurels qui ne peuvent se guérir en six semaines de formation. L’analphabétisme, l’addiction à la drogue et la corruption sont des obstacles à long terme pour la constitution d’une force capable d’assumer ses taches.

Logiques contradictoires

Un peu mieux lotie, l’armée souffre aussi d’un déséquilibre ethnique, d’un manque de leadership, d’une logistique capable de survenir aux besoins des troupes. Elle n’est pas en mesure d’opérer réellement seule et la qualité des unités dépend grandement de la qualité très inégale du commandement.

Le président américain Barak Obama qui a promis un premier retrait à l’été 2011 va se trouver confronté à deux logiques contradictoires. Celle des militaires qui estiment que l’augmentation du nombre des troupes a porté ses fruits et qu’il faut poursuivre l’effort, celle des politiques qui pensent  qu’il n’y a pas de victoire militaire possible et qu’il faut négocier pour en sortir. Reste que pour négocier, il faut être deux et que pour l’instant les talibans n’ont pas montré beaucoup d’empressement  à dialoguer. Le Pakistan pourrait sans doute les «convaincre» mais encore faudrait-il  qu’il y trouve son intérêt à un moment où les relations avec Washington sont très tendues.

En attendant, la stratégie de transfert de responsabilité aux Afghans prônée par le président Obama comme un moyen de sortir d’un conflit ruineux est mise à mal par les faits. Quant à «la réussite» d’un désengagement dans les temps impartis, elle semble de plus en plus compromise.

Françoise Chipaux

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Journaliste
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