Monde

Il n'y a pas eu de miracles

Mikael Lukas, mis à jour le 11.04.2009 à 16 h 34

La division de la mer Rouge, les 10 plaies d'Egypte et le buisson ardent ont des explications scientifiques.

Charlton Heston dans les Dix Commandements de Cecil B. DeMille

Charlton Heston dans les Dix Commandements de Cecil B. DeMille

Cela fait des milliers d'années que sceptiques et croyants débattent sur la réalité des événements décrits dans le récit de la Pâque juive [Pessa'h] -la division des eaux de la mer Rouge, les 10 plaies d'Egypte et le buisson ardent.

Pour l'historien juif romain Flavius Josephe, la division de la mer Rouge «peut provenir de la volonté de Dieu ou avoir une origine naturelle. Que chacun croie ce que bon lui semble.» Le plus sceptique des sceptiques, Sigmund Freud, qualifiait l'histoire de Pessa'h de «mythe pieux» et prétendait que Moïse était un prince égyptien rebelle qui vénérait le dieu-soleil Aton et avait inventé la religion juive dans le cadre d'un stratagème politique.

Plus récemment, les explications scientifiques de l'histoire de Pessa'h vont d'articles académiques regorgeant de formules comme «Modeling the Hydrodynamic Situation of the Exodus» (modélisation de la situation hydrodynamique de l'Exode), à des investigations plus en vogue comme celle du scientifique des matériaux de Cambridge, Colin Humphrey : The Miracles of Exodus (les miracles de l'Exode).

Que vous souscriviez ou non à ces théories, elles sont en tout cas plus passionnantes que d'entendre votre petit cousin réciter lors de la cérémonie du séder de Pessa'h les quatre questions: Pourquoi tremper les aliments ? Pourquoi manger de la Matsa ? Pourquoi manger des herbes amères ? Pourquoi manger accoudé ?.

Comme en attestera quiconque a vu Les dix commandements, l'ouverture de la mer Rouge est l'un des moments les plus paroxysmique, si ce n'est le plus intense, de la sortie d'Egypte. Voici comment la décrit l'Exode : «Et Moïse étendit sa main sur la mer, et l'Eternel fit refluer la mer par un violent vent d'orient qui souffla toute la nuit, et il mit la mer à sec, les eaux se fendirent. Et les fils d'Israël entrèrent au milieu de la mer, sur le sec, et les eaux étaient pour eux une muraille à droite et à gauche.» [Exode, 14]

L'océanographe de Floride Doron Nof, prenant le récit biblique comme la «description qualitative d'un phénomène» s'est demandé si l'ouverture de la mer Rouge était «plausible d'un point de vue physique.» Selon un phénomène courant appelé l'effet set-down, il a découvert qu'un «vent nord-ouest soufflant à 20 m/s pendant 10 à 14 h suffirait à faire baisser le niveau de la mer d'environ 2 m50.» Un tel abaissement du niveau de l'eau, formule Nof, aurait pu découvrir un récif sous-marin, que les Hébreux auraient traversé comme si c'était la terre ferme. Le phénomène est possible mais Nof estime que la probabilité d'une telle tempête à cet endroit précis et à cette époque de l'année est de moins d'une occurrence tous les 2 400 ans.

Si les scientifiques s'accordent à admettre que l'effet «set-down» aurait pu provoquer la division de la mer Rouge telle qu'elle est décrite dans l'Exode, la plupart des archéologues et des experts de la Bible affirment que ce n'est pas la mer Rouge que les Israélites ont traversée. Le mot hébreu d'origine (yam suph), expliquent-ils, doit se traduire mer des roseaux, et non pas mer rouge. Où est donc la mer des Roseaux ? Tout dépend à qui l'on demande.

Dans le quelque peu spécieux documentaire de l'History Channel Exodus Decoded (l'Exode déchiffrée), Simcha Jacobovici (aussi surnommé l'archéologue nu) situe la traversé des Israélites au Grand Lac Amer, région de marécages et de roseaux au nord du golfe de Suez, absorbée lors de la construction du canal de Suez.

Bruce Feiler, auteur de Voyage aux sources de la foi, conclut quant à lui que la mer des Roseaux est en fait le lac Timsah, qui s'étend à mi-chemin entre Port Saïd et Suez. Mais Humphreys, l'auteur de The Miracles of Exodus, admet que si la traduction en «mer rouge» peut être erronée, la mer des Roseaux se réfère tout de même à la mer Rouge, et conclut : «il fait peu de doute que la traversée de la mer Rouge a été rendue possible par un «set-down» à l'extrémité du golfe d'Aqaba.»

Avant qu'il n'ouvre la mer, quelle qu'elle soit, la Bible raconte que Moïse et son frère Aaron infligent dix plaies au peuple d'Egypte. L'eau du Nil se transforme en sang, tous les poissons meurent, les grenouilles se multiplient, etc... En s'inspirant de théologie, d'égyptologie et de biologie, l'épidémiologiste John Marr a mis au point une «théorie des dominos» pour expliquer, dans l'ordre, chacune des 10 plaies.

Pour lui, il s'agit d'une série de catastrophes naturelles et de maladies déclenchées par des organismes véhiculés par l'eau, appelés dinoflagellés. Les dinoflagellés ont fait rougir le Nil et tué les poissons mangeurs de grenouilles, ce qui a déclenché une explosion de la population des batraciens. L'eau colorée a fini par tuer les grenouilles à leur tour, ce qui a provoqué un déferlement de poux et d'insectes, entraînant de nombreuses maladies chez les animaux (dont la peste équine africaine) et une épidémie de furonculose (morve). Ce règne des catastrophes et des maladies s'est poursuivi par des épisodes de grêle, de sauterelles (Schistocerca gregaria pour être précis) et de tempêtes de sable jusqu'à la mort de chaque premier-né, provoquée selon Marr par des céréales infectées par des mycotoxines.

D'autres, s'inspirant de la théorie des dominos de Marr, ont avancé que les plaies ont été déclenchées par l'éruption du volcan de l'île grecque de Santorin, qui aurait provoqué un enchaînement de catastrophes telles celles qui se sont produites en 1986 au Lac Nyos, au Cameroun.

Moins impressionnant que les plaies ou la division de la mer Rouge, l'épisode du buisson ardent est un moment clé de l'histoire de Pessah, qui, depuis longtemps, est à la source de moult spéculations scientifiques. Selon la Bible, Dieu parle à Moïse depuis un buisson ardent et lui dit : «Je suis venu pour délivrer (les Israélites) des mains des Egyptiens.» La majorité des explications scientifiques se concentrent non pas sur la voix de Dieu mais sur la description du buisson : «Le buisson était en feu, et le buisson ne se consumait pas.»

Humphreys attribue ce phénomène à la présence d'un gaz naturel ou d'une cheminée volcanique sous le buisson. D'autres s'appuient sur les travaux du physicien norvégien Dag Kristian Dysthe et sur son article sur la combustion de surface de matériaux organiques au Mali, pour suggérer que le buisson aurait pu entrer en combustion spontanée.

Pour ce qui concerne la voix de Dieu, Benny Shanon, professeur de psychologie de l'Hebrew University, suggère que Moïse était à ce moment-là sous l'effet de substances hallucinogènes semblables à de l'ayahuasca. Shanon va jusqu'à avancer que la présentation des Dix Commandements aurait pu être une hallucination collective. «Le tonnerre, les éclairs et la sonnerie de trompette que le livre de l'Exode décrit comme émanant du mont Sinaï auraient pu être simplement issus de l'imagination de gens dans un état de conscience altéré.»

En avançant l'hypothèse que la voix de Dieu était une hallucination, Shanon, comme Freud avant lui, tente de jeter le doute sur les fondements du monothéisme. Mais toutes les explications de l'histoire de Pessah ne sont pas motivées par un laïcisme si ardent. Dans The Miracles of Exodus, Humphreys souligne qu'une «explication naturelle des événements de l'Exode ne les rend pas moins miraculeux à mes yeux... ce qui a rendu certains phénomènes miraculeux, c'est le moment où ils se sont produits.»

Mikael Lukas
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

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