Monde

Syrie: noyer la révolte dans le sang

Jacques Benillouche, mis à jour le 25.04.2011 à 12 h 45

Des troupes syriennes ont été déplacées de la frontière israélienne vers les villes en rebellion. Bachar el-Assad semble jouer son va-tout.

Manifestation le 22 avril à Deraa REUTERS TV

Manifestation le 22 avril à Deraa REUTERS TV

La répression se poursuit en Syrie. Lundi 25 avril, des unités appuyées par des blindés sont entrées dans la ville de Deraa, le bastion de la rébellion contre la dictature syrienne, et également à Douma, la banlieue de la capitale Damas. Il y aurait des morts, des blessés et de nombreuses arrestations. C'est la première étape d'une offensive militaire pour noyer dans le sang la révolte... Dans l'indifférence.

Le président syrien semble aujourd'hui dans une impasse, incapable d'enrayer la révolte populaire contre son régime autocratique. Il avait le choix entre faire des concessions qui auraient pu étre interprétées comme une preuve de faiblesse ou réprimer sans retenue avec le risque de radicaliser encore plus son opposition. Ce n'est pas une surprise. Il a reproduit la stratégie de son père Hafez el-Assad qui consiste à ne jamais céder sous la pression. Bachar a donc choisi la répression sanglante sous le regard indulgent et impuissant du reste du monde qui émet tout au plus quelques condamnations. L'occident pourrait peut-être se mordre les doigts un jour de ne pas avoir saisi l'opportunité de faire disparaître un régime sans doute encore plus détestable que celui du colonal Kadhafi.

Bachar el-Assad est l'un des adversaires les plus implacables et les plus acharnés de l'occident et des Etats-Unis. Il est le plus proche allié de la République islamique d'Iran et fournit des armes et un soutien logistique au Hezbollah libanais et au Hamas palestinien. Depuis 2003, le régime syrien a aidé des milliers de djihadistes à se répandre à travers le monde arabe et notamment en Irak où ils ont attaqué les soldats américains. Il a déstabilisé le gouvernement pro-occidental et démocratiquement élu du Liban voisin en parrainant une série d'assassinats.

Les villes syriennes de Damas, Daraa, Hama et Izraa étaient à feu et à sang vendredi 22 et samedi 23 avril et l’on y compte déjà plus de 100 morts et des blessés par centaines. À Deraa, plusieurs milliers d’émeutiers se sont rassemblés à la sortie des mosquées en exigeant l'«annulation de l'article 8» de la Constitution, qui consacre l'hégémonie du parti Baas. Israël n’a pas été oublié des manifestants puisqu’à Zabadani, à 50 kilomètres au nord-ouest de Damas, ils ont crié: «Ni le Hezbollah, ni l'Iran, c'est nous qui allons libérer le Golan».

L’armée tire à vue à balles réelles et ne respecte pas la trêve des funérailles puisque quinze victimes ont été dénombrées durant leur déroulement samedi. Certains blessés sont contraints à la mort parce que l’armée bloque les ambulances pour masquer le nombre de morts et de blessés. Le Comité syrien de défense des droits de l’homme affirme «que les forces de sécurité syriennes ont commis des massacres dans plusieurs villes et régions aujourd'hui en Syrie, faisant jusqu'à présent 72 morts et une centaine de blessés». Débordé, le président Assad a fait appel à son allié, l’Iran, pour l’aider à réprimer les émeutes. Le pouvoir commence à se fissurer car, au risque de leurs vies, deux députés Nasser Al-Hariri de Deraa et Khalil Al-Rifai ont démissionné de leurs mandats pour s’élever contre les massacres. Le régime n’est pas de nature à pardonner ce genre d’écart

Les seules réactions à ces massacres sont des paroles diplomatiques sans lendemain. Le président Obama a condamné «l’utilisation scandaleuse de la violence» tandis qu’Alain Juppé a menacé Bachar el-Assad de le déférer devant le Tribunal Pénal International. Aucun des deux dirigeants n’a cependant réclamé le départ du président syrien. À Londres, le secrétaire au Foreign Office, William Hague, a qualifié d'«inacceptable» le fait que des manifestants aient été tués par balles en Syrie et a demandé que «la levée de l'état d'urgence soit vraiment appliquée».

Selon les services de renseignements israéliens, dee nombreuses troupes quittent la frontière israélo-syrienne pour faire mouvement vers les villes afin de remplacer les unités dont les officiers, ayant refusé de tirer sur la foule, ont dû être exécutés en secret. La révolte s’étend au sein même de l’armée et en particulier au sein de la 7ème division blindée basée dans la ville stratégique de Katana. Le président Assad semble mobiliser tous ses moyens car les manifestants, bien armés, s’opposent à ses forces de sécurité en leur interdisant l’accès à certaines régions. La nécessité d’une augmentation d’une puissance de feu pour les contrer justifie ce nouveau déploiement de forces massif. Il semble bien que Bachar el-Assad ait décidé de jouer son va-tout.  

Il a notamment mobilisé la onzième division, la plus fidèle, jusqu’alors gardée en retrait. Il avait préféré envoyer au feu avant tout les hommes de ses services de sécurité, la Garde républicaine et la 4ème division commandée par son jeune frère, le général Assad Maher. Mais il s’inquiète de voir les émeutes s’étendre à Damas après avoir constaté des violences dans plus de seize villes principales et dans trois localités kurdes.

Les chefs de l’armée ont pris des mesures de réorganisation pour contrecarrer l’avance des émeutiers. Ils ont décidé de diviser le pays en trois régions militaires en faisant donc appel aux  troupes frontalières qui ont pris position dans les villes: Damas et sa banlieue, le centre du pays avec Alep, Homs et Hama et enfin le sud et le djebel druze. 

Le régime syrien prend des risques considérables, mais il n'a sans doute plus le choix en déployant pas moins de 220.000 hommes, des unités  composées à 75% de musulmans sunnites, de kurdes et de druzes, qui ont souvent été les victimes de répression de la part du régime aux mains des alaouites.

Bachar el-Assad dispose encore, autour de lui, d’un carré d’irréductibles et surtout des troupes du Hezbollah qui pourraient intervenir en masse, sur simple ordre de l’Iran, pour sauver le régime. Quelques éléments sont déjà intervenus pour réprimer les premières  contestations mais il aurait besoin de plusieurs centaines de combattants en provenance du Liban. La contrepartie politique à une intervention du Hezbollah risquerait d’être élevée et il est peu probable que les israéliens observent avec passivité cet éventuel pacte militaire actif.

Jacques Benillouche

Photo: Manifestation le 22 avril à Deraa REUTERS TV

 

 

 

 

 

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