Culture

Le dernier concert de LCD Soundsystem, fin d'un nom, pas d'une époque

Jody Rosen, mis à jour le 25.04.2011 à 15 h 28

Après une carrière lors de laquelle il aura inversé les codes du parcours musical standard, James Murphy pourrait continuer à nous étonner.

Un lâcher de ballons à la fin d'un concert de LCD Soundsystem en 2010. Photo

Un lâcher de ballons à la fin d'un concert de LCD Soundsystem en 2010. Photo blackplastic via Flickr CCLicense by

LCD Soundsystem, le groupe de dance-punk mené par James Murphy, a donné son dernier concert samedi 2 avril au Madison Square Garden. Le Garden: une salle bien grande pour LCD Soundsystem, groupe indé des plus débraillé. Le cadre méritait un évènement, un vrai, et Murphy et compagnie ont tenu leurs promesses: une polémique autour de la vente des billets quelques jours avant l'évènement et un concert de plus de trois heures avec, en prime, des invités spéciaux (trois membres d'Arcade Fire sont ainsi montés sur scène pour assurer les chœurs) et une set list pour connaisseurs (y figurait 45:33, un morceau qui, dans sa version studio, est aussi longue que son titre —à la minute près).

Le concert d'adieu du groupe a fait la Une de tous les magazines de rock. Pitchfork a marqué l'événement en publiant un catalogue raisonné et annoté, accompagné d'analyses consacrées à chacun des 46 titres enregistrés en studio par le groupe durant ses huit années d'existence. Esquire a publié une série d'interviews enregistrées sous ce titre audacieux: «Comment James Murphy a changé le monde de la musique». Dans l'A.V. Club (supplément culturel sérieux —non satirique, s'entend– du magazine The Onion), le critique Steven Hyden a signé une «Lettre ouverte à James Murphy, de LCD Soundsystem», véritable cri du cœur de fanboy dérangé:

«Au cas où tu te serais posé la question —je sais que non, mais fais comme si, veux-tu?–, je n'assisterai pas au grand concert d'adieu de LCD Soundsystem au Madison Square Garden. Je ne dis pas ça pour te faire culpabiliser du fait que je n'ai pas réussi à avoir de billet; je n'ai même pas essayé de m'en procurer un (contrairement à l'ensemble de tes fans, apparemment). Y'a pas de lézard, James. Ca ne me dérange pas, de ne pas y être. C'est pas comme si t'étais aux portes de la mort. [...] Allez, tu sais qu'on a toujours adoré LCD Soundsystem. Tu ne nous as pas laissé le choix: tu as tout fait pour rendre le groupe imperméable aux critiques. [...] Tu as sorti des albums mythiques; beaucoup de gens estiment que Sound of Silver constitue ton premier chef-d'œuvre, mais j'avais adoré l'album éponyme de 2005. [...] James, LCD Soundsystem est peut-être sur le point de connaître son plus grand triomphe, et ce sera le dernier. Te voilà invincible, une fois de plus.»

Un groupe qui n'a jamais existé

Y'a un lézard, James. Les lamentations déplorant la disparition de LCD n'ont pas vraiment de sens, puisqu'il n'y a pas franchement de quoi se lamenter. A proprement parler, le groupe appelé LCD Soundsystem n'a jamais existé. Ce n'était pas un groupe, c'était un pseudonyme: Murphy a composé, produit, enregistré et chanté chacun des titres de LCD Soundsystem. Il a recruté une troupe changeante de plusieurs musiciens pour en faire un ensemble, dont les performances live demeurent parmi les plus énergiques et les plus dansantes de la musique indé —mais une chose est claire: Murphy a toujours été un artiste solo; le reste de la troupe n'était rien de plus qu'un backing band. «Je n'ai pas besoin de vous mentir; je ne vais pas prétendre que le groupe est une démocratie, tout en essayant de tirer les ficelles en coulisses», a-t-il ainsi expliqué en 2007 dans une interview accordée au Village Voice. «Ce serait complètement inutile. Je joue cartes sur table: c'est moi qui décide de tout, je n'ai pas à manipuler qui que ce soit pour arriver à mes fins.»

Un groupe d'une seule personne qui se sépare, ça signifie quoi, au juste? Murphy a fait savoir qu'il continuerait de produire des disques. Autant que je sache, il n'a jamais dit qu'il comptait arrêter la musique et il n'a pas écarté la possibilité de reprendre le catalogue de LCD Soundsystem dans les années qui viennent. Peut-être veut-il faire une pause; peut-être qu'il reviendra avec un son nouveau —mais au vu de ses états de service (l'acharnement avec lequel il a exploré cette dance music mâtinée de rock aux racines post-punk), je doute qu'il change radicalement de style.

Autrement dit, ce fameux baroud d'honneur n'est plus ou moins qu'une histoire de sémantique. La foule qui s'est pressée dans la salle comble du Garden le samedi 2 avril est venue faire ses adieux à LCD Soundsystem, le mot; pas à LCD Soundsystem, la chose. En somme, elle a assisté aux funérailles d'un simple nom.

Sentimental comme tous les traditionalistes

Et les funérailles, James Murphy, ça le connaît (du moins au sens figuré): les élégies ont toujours été sa spécialité. Murphy commence à se faire connaître au tournant de la dernière décennie: il est alors maître d'œuvre et copropriétaire de DFA Records, label redoutablement tendance basé à Brooklyn. Il se fait vite un nom en tant qu'auteur indé, en mariant le son trépidant et enivrant du disco-punk de la fin des années 70 et du début des années 80 à la netteté numérique du XXIe siècle. D'un seul single de génie (House of Jealous Lovers des Rapture, sorte de sonate pour cloche de vache), Murphy transforme les goûts —et desserre les derrières– des bobos urbains; grâce à lui, les hipsters qui faisaient tapisserie peuvent enfin se ruer sur le dancefloor.

La musique de DFA est moderne, mais elle sonne vieux. Murphy est un traditionaliste et comme tous les traditionalistes, il est sentimental: ses disques sont influencés par la scène new-yorkaise du début des années 1980 (des Talking Heads à Liquid Liquid en passant par ESG); influencés aussi par la nostalgie d'une utopie musicale, qui s'est peu à peu transformée en nostalgie d'une ville évanouie —le New York débraillé et bohème, qui a disparu au fil des expansions et des récessions d'un nouveau gilded age.

Lorsque Murphy a fini par s'éloigner de la table de mixage, cette tonalité élégiaque a cessé d'être sous-jacente pour devenir le thème principale de ses morceaux. Murphy, meneur de groupe? L'idée pouvait sembler comique. D'une, il n'avait pas le physique de l'emploi. De deux, il était trop vieux. Ce rat de studio trentenaire, enrobé et empoté, pouvait-il devenir une star? C'est justement en mettant en avant son côté enrobé-et-empoté qu'il y est parvenu: la déchéance fut sa muse. Sa profession de foi fut le premier single de LCD Soundsystem, Losing My Edge (2002), complainte d'un musicien branchouille et vieillissant, sur fond de groove frénétique: «Je me fais distancer par des gens plus beaux, qui ont de meilleures idées, et plus de talent que moi. [...] Il paraît que tous les gens que tu connais sont plus dans le coup que tous les gens que je connais.»

La chanson était hilarante; le déluge de récriminations et de fanfaronnades retranscrivait alors parfaitement les angoisses du hipster moyen:

«Je me fais distancer par les étudiants des beaux-arts de Brooklyn, avec leurs petites vestes et leur fausse nostalgie des années 1980, dont ils ne se souviennent pas.»

«C'est moi qui ai eu l'idée de passer du Daft Punk aux gamins fans de rock.»

«Au fait, vous avez vu ma collection de disques? This Heat, Pere Ubu, Ousiders, Nation of Ulysses, Mars, The Trojans.»

Une vie après la quarantaine pour les hipsters

Mais le ton satirique cache une thématique intemporelle: le désespoir, la nostalgie, l'inexorable marche du temps. «Les gamins me rattrapent», chante Murphy d'une voix traînante. «J'entends le bruit de leurs pas chaque soir, sur les platines.» Depuis, Murphy continue d'accomplir l'impensable —subjuguer les jeunes fans de musique indé en chantant sa peur de la vieillesse. Exemple: New York, I Love You but You're Bringing Me Down, chanson adressée à sa ville embourgeoisée, mi-billet doux, mi-lettre de rupture. Ou l'hymne All My Friends, consacré à sa vie de bohème et à la mélancolie qu'elle provoque: «Tu as le visage d'un père et une posture risible/Tu peux dormir dans l'avion ou passer en revue tes propos/Quand tu es saoul, entouré de gamins au bronzage improbable/Tu penses, encore et encore: "Ah, enfin, je suis mort"». Dance Yrself Clean, qui figure sur This Is Happening (2010), le dernier album de LCD, a des accents de lettre d'adieu: «Chaque soir, c'est une nouvelle histoire/C'est un carambolage de trente voitures, avec toi/Tout le monde rajeunit ... /C'est vraiment la fin d'une époque.»

Le concert du Madison Square Garden marque-t-il la fin d'une époque? Cela reste à voir. Il y a une vie après la quarantaine, même pour les hipsters, et il suffit d'écouter This Is Happening pour comprendre que Murphy peut parler d'autre chose que de sa propre ringardise (de l'amour, de l'engagement, de la tournée de reformation de The Police, par exemple) et qu'il est encore capable de trouver mille nouvelles façons de nous faire danser. Et si ce concert était bel est bien son chant du cygne (rien n'est moins sûr), Murphy nous aura tout de même offert une bonne vingtaine de superbes morceaux, trois albums de grande (voire d'excellente) qualité et une carrière qui a inversé les codes du parcours musical standard (de l'essor au déclin...). Son épitaphe serait l'une des plus originale de l'histoire de la pop: «Il a commencé sur le tard; il s'est arrêté au faîte de sa gloire.»

Jody Rosen

Traduit par Jean-Clément Nau

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