Monde

Rien ne va plus entre la famille royale saoudienne et Barack Obama

Foreign Policy, mis à jour le 23.04.2011 à 8 h 54

Pour le roi Abdallah, l'administration américaine a trahi ses alliés au Moyen-Orient et n'est plus digne de confiance. La monarchie saoudienne doit compter avant tout sur elle même contre ses ennemis, à commencer par la République islamique d'Iran.

Un soldat des forces spéciales saoudiennes mange un serpent lors d'une démonstration de survie. REUTERS/Fahad Shadeed

Un soldat des forces spéciales saoudiennes mange un serpent lors d'une démonstration de survie. REUTERS/Fahad Shadeed

Les relations entre les Etats-Unis et les Saoudiens sont en crise. Le roi Abdallah considère que l’amour de l’administration Obama pour les libertés universelles est aussi naïf qu’inapproprié pour des Etats conservateurs du Golfe comme l’Arabie saoudite et Bahreïn, pour qui la menace principale est l’Iran. Le roi s’est inquiété de voir Washington menacer de cesser de soutenir l’Egypte si Hosni Moubarak continuait de s’accrocher au pouvoir. Et la question du pétrole compte également: les prix de l’essence grimpant aux Etats-Unis malgré la promesse faite par l’Arabie saoudite de compenser les ventes d’hydrocarbures libyennes, les Saoudiens ont «réduit leur production au milieu du mois de mars» selon l’Agence Internationale de l’Energie

Aussi, lorsque Tom Donilon, conseiller à la sécurité nationale américaine s’est assis à la table du vieux roi saoudien le 12 avril, les «questions relevant d’un intérêt commun» ne manquaient certes pas, comme l’a fait sèchement remarqué l’Agence de Presse Saoudienne. Ayant chaleureusement accueilli le président nouvellement élu – qui offrit en retour son apparente et obséquieuse déférence – le roi Abdallah se sent lâché par la Maison blanche sur à peu près tous les sujets, du processus de paix israélo-palestinien à l’Iran – et particulièrement sur l’Iran.

L’entretien entre Donilon et le roi est particulièrement intéressant en raison de la présence rapportée du prince Bandar Bin Sultan, ancien ambassadeur saoudien à Washington et secrétaire général, rarement visible, du Conseil national de sécurité saoudien. Des années durant, et particulièrement lorsque le Prince Bandar était en poste aux Etats-Unis, le roi Abdallah ne lui faisait pas confiance: les trop nombreuses histoires que le Prince Bandar racontait en ville sur le compte de celui qui n’était alors que le prince héritier avaient fini par être connues au sein du Royaume. Mais le prince Bandar avait, et a sans doute toujours, des talents politiques et diplomatiques dont le roi Abdallah a besoin, et particulièrement en ce moment.

«Bandar est de retour». Tel était le titre d’un de mes articles publiés en octobre 2010 sur Foreign Policy à propos du retour du Prince en Arabie Saoudite; il venait de refaire surface après avoir mystérieusement disparu des unes durant quelques années. Si le titre était exact, il était tout de même un peu prématuré, car le prince prodigue disparut à nouveau des regards durant quelques mois. Mais ces dernières semaines, le Prince Bandar est redevenu très visible, participant à des missions importantes au Pakistan, en Inde et en Chine.

Ce que cela signifie est loin d’être évident, mais des spéculations ne manqueront pas de voir le jour sur l’avenir de l’actuel ambassadeur saoudien à Washington, Adel al-Jubeir. Se pourrait-il que se répète l’épisode qui marqua les premières semaines de présence du nouvel ambassadeur saoudien aux Etats-Unis de 2005 à 2006, le prince Turki al-Faiçal, et vit le roi Abdallah faire savoir à la Maison blanche que son émissaire n’était plus l’interlocuteur privilégié avec Washington?

Les péchés exacts du prince Turki n’étaient pas clairs, mais il avait apparemment écrit au souverain quelque chose qui avait provoqué son royal courroux. Au lieu de traiter avec le prince Turki, le roi Abdallah avait donc rappelé à lui le Prince Bandar, ancien ambassadeur, qui effectua de nombreux allers-retours entre Washington et Riyad, afin de remettre d’aplomb la plus importante relation internationale du royaume, alors troublée par les suspicions de liens entre les Saoudiens et al-Qaida.

Le Prince Turki ne fut alors plus qu’ambassadeur en titre. Il boudait, n’étant pas même informé de la présence ou non du prince Bandar en ville. Il en était réduit à envoyer un de ses aides à l’aéroport de Dulles ou à la base aérienne d’Andrews pour savoir si l’avion du prince Bandar se trouvait ou non sur le tarmac. Le prince Turki finit par démissionner et fut remplacé par Jubeir, ancien conseiller du prince Bandar et dont l’excellente connaissance de l’anglais est très appréciée du roi Abdallah. Depuis lors, Adel, comme on l’appelle couramment, a fait de la lèche à Washington, apparemment en pure perte. «C’est le genre de chose que la Maison blanche n’apprécie pas», m’a confié un de ses plus proches collègues ambassadeurs le mois dernier.

Adel a lui aussi assisté à l’entretien entre Donilon et le roi Abdallah à Riyad, servant, comme souvent, d’interprète pour le roi, que l’entretien ait un rapport ou non avec les Etats-Unis. Il se trouvait au même poste une semaine auparavant lorsque le Secrétaire à la défense américain, Robert Gates, passa par Riyad. Si les sourires sont manifestes sur les photographies officielles, rien ne semble indiquer que les deux camps sont sur la même longueur d’onde.

Le roi Abdallah apparaît comme un personnage de plus en plus pathétique. Opéré du dos à deux reprises l’an dernier à New York, il est rentré de sa convalescence marocaine plus tôt que ce que ses médecins lui avaient recommandé, m’a t’on dit, parce qu’il s’inquiétait du mouvement révolutionnaire qui agitait le monde arabe. Bien qu’il ne soit apparemment pas à même d’exercer plus de trois heures par jour les charges dont il est officiellement dépositaire, il semble que le partage du pouvoir ne soit pas à l’ordre du jour. Son successeur théorique, le Prince héritier Sultan, est un légume, de belle prestance, mais dont l’esprit est manifestement dérangé – un câble diplomatique américain révélé par WikiLeaks affirme qu'il est «handicapé à tous points de vue». L’héritier putatif est donc le Ministre de l’Intérieur, le Prince Nayef, qui dirige le royaume au quotidien mais qui prend actuellement du repos en un lieu inconnu, apparemment assez sûr de l’assise de son pouvoir au sein de la maison saoudienne et du soutien des conservateurs religieux du royaume.

En attendant, le roi se sent cerné par les dangers. Il a appris avec peu de plaisir le départ de Moubarak, un ami de 30 ans de Washington, chassé du pouvoir en seulement 18 jours. Certes, le roi aimerait bien assister à la chute du Libyen Moummar Kadhafi, qui a tenté de le faire assassiner, -  mais Obama ne semble guère décidé à la provoquer. Dans l’Etat de Barheïn voisin, le roi Abdallah considère la majorité des Chiites comme, au mieux, des untermenschen, au pire des agents de l’Iran. Et il constate que le président Syrien Bachar el-Assad est de plus en plus menacé. Le chef saoudien a une tendresse particulière pour la Syrie: une de ses précédentes épouses (trop nombreuses pour être comptées, mais jamais plus de quatre à la fois, selon la coutume) était Syrienne et sa sœur a épousé Rifaat el-Assad, oncle de Bachar. Un des fruits de cette union, le prince Abdul Aziz ben Abdallah, l’homme de Riyad en Syrie, était également présent lors de l’entretien avec Donilon.

Sitôt Donilon parti de Riyad pour Abou Dhabi, capitale des Emirats Arabes Unis, avant de rentrer aux Etats-Unis, le roi s’est rendu aux courses de chameaux des festivités annuelles de Janadriyah en compagnie du roi du Bahreïn, Hamad ben Isa el-Khalifa. Un répit pour lui bienvenu, en cette période troublée pour les relations internationales au Proche-Orient.

Simon Henderson
Directeur du programme Energie et Golfe au Washington Institute pour le Proche-Orient

Traduit par Antoine Bourguilleau

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