Monde

L'engrenage libyen

Temps de lecture : 2 min

En intervenant en Libye, la coalition croyait-elle vraiment pouvoir limiter son action à des raids aériens?

Un pick-up des forces rebelles chargé de munitions. REUTERS / Yannis Behrakis
Un pick-up des forces rebelles chargé de munitions. REUTERS / Yannis Behrakis

Avec la déclaration conjointe des présidents américain et français et du Premier ministre britannique, les opérations militaires en Libye semblent, sans que les Parlements de ces trois pays en aient débattu, entrer dans une nouvelle phase: il ne s'agit plus de protéger la vie de civils menacés, comme le demandait la résolution numéro 1973 du Conseil de sécurité de l'ONU, mais de se débarrasser de Kadhafi.

Cette stratégie, affirmée à Doha (Qatar) par les chefs d'Etat de la coalition, ne semble pourtant pas faire l'unanimité: les dirigeants de l'Inde, du Brésil, de la Chine, de l'Afrique du Sud et de la Russie, réunis à Sanya, en Chine (dans une rencontre historique, parce qu'elle constitue la première manifestation d'une volonté stratégique cohérente de ces pays, représentant la moitié de la population de la planète), s'y sont fermement opposés. Et même les ministres des Affaires étrangères des pays de l'Otan, rassemblés à Berlin, sont restés réticents.

Les Américains eux-mêmes ne semblent pas enthousiastes et ont retiré la cinquantaine de chasseurs-bombardiers qui étaient en opération; peu de pays se précipitent pour les remplacer. Seuls Paris et Londres prônent vraiment l'intensification des opérations aériennes.

Ne pas armer des groupes incertains

A supposer même qu'on arrive à les poursuivre, elles ne suffiront pas: sans une action au sol, il est peu vraisemblable que les révoltés puissent renverser Kadhafi, ni même sauvegarder la fragile indépendance de la région de Benghazi. De fait, le Conseil national de transition, organe de commandement des insurgés, demande que la coalition lui fournisse des armes pour mener les combats au sol; certains Etats, plus ou moins discrètement, s'y sont déjà engagés. On peut le comprendre: c'est dans la logique de l'action engagée et les pressions conjuguées de diplomates, de militaires et de marchands d'armes poussent en ce sens.

Mais c'est oublier les leçons du passé: en Afghanistan, les armes données par Washington aux taliban pour les aider dans leur combat contre Moscou se sont retournées contre les Américains dès les troupes soviétiques vaincues. Déjà, on voit accourir en Libye, des deux côtés, des combattants volontaires dont le seul intérêt est de se procurer des armes et de s'aguerrir pour d'autres luttes.

Ce n'est pas propre à la Libye. On retrouve cela dans d'autres pays. Par exemple, en Côte d'Ivoire, où les armes distribuées aux combattants des deux camps vont maintenant se perdre dans la nature et se retrouver dans les mains les plus diverses, en particulier celles des groupes de l'Aqmi, en Mauritanie, au Mali, au Tchad, ou ailleurs. On le retrouvera aussi partout où des peuples ne réussiront pas à se libérer seuls d'un dictateur.

Plus généralement, quand le dentifrice est sorti du tube, il est impossible de l'y faire rentrer. Il ne faut donc surtout pas armer des groupes incertains. Mais comme on ne peut pas espérer gagner cette guerre simplement avec des frappes aériennes, ni s'arrêter et se résoudre à revenir ultérieurement bombarder les forces de Kadhafi dès qu'elles reprendront du terrain, il faudrait, en toute logique, envoyer des troupes occidentales au sol pour gagner cette bataille. Impossible? Evidemment!

Il n'y a pas de solution? Non, il n'y en a pas. Et on aurait dû y penser avant.

Jacques Attali

Jacques Attali

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